samedi 4 avril 2009

Victimes de la mode - T-shirts imprimés pour des unités de l’armée israélienne

A gauche : « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » A droite : « Dieu seul pardonne ».

Ce que le commandement cherche à brouiller, des soldats de l’armée israélienne l’expriment de manière créative par des impressions sur T-shirts de leur unité : chez les paras, on glorifie la victime à Gaza durant l’opération « Plomb Durci » ; dans la brigade Givati, la cible est une Palestinienne enceinte, avec cette inscription : « 1 balle, 2 morts » ; dans la brigade Golani, on s’enorgueillit d’une mosquée détruite en proclamant : « Dieu seul pardonne » ; dans la formation pour tireurs d’élite, on bloque la lunette de visée sur un enfant, avec cette inscription : « Plus c’est petit, plus c’est difficile ». Le porte-parole de l’armée israélienne : ces impressions ne sont pas représentatives des valeurs essentielles de l’armée israélienne.

L’activité n’arrête pas une seconde dans l’imprimerie sur textiles « Adiv », au sud de Tel Aviv. A tout instant des clients, dont beaucoup de soldats en uniforme, arrivent dans le bureau pour commander des articles vestimentaires sur lesquels devront être imprimés les emblèmes de leur unité accompagnés le plus souvent d’un slogan et d’un dessin de leur choix. A quelques centaines de mètres d’ici, dans les ateliers de la société, les esquisses apportées par les soldats deviennent des plaques d’impression grâce auxquelles on imprime les dessins et les slogans sur les articles commandés, essentiellement des T-shirts et des casquettes, mais aussi des gilets capuches, des blousons et des pantalons. Un jeune Arabe de Jaffa supervise les travailleurs qui impriment les emblèmes et les caricatures, puis il remet aux soldats les articles produits.

Un passage en revue des T-shirts militaires imprimés dans cet atelier-ci ou ailleurs, au cours des dernières années, révèle que des bébés morts, des mères pleurant sur la tombe de leurs enfants, des viseurs de fusil ciblant un enfant ou encore des mosquées explosées, ne sont qu’une petite partie de l’imagerie choisie par les soldats de diverses unités de l’armée israélienne pour orner les T-shirts qu’ils font imprimer pour marquer la fin d’une formation ou la fin de leur déploiement. Pas plus que les dessins, les slogans imprimés ne font dans la modération : un T-shirt des tireurs d’élite du corps d’infanterie sur lequel il est écrit « Better use Durex » (mieux vaut employer Durex) autour d’un dessin représentant un enfant palestinien mort avec auprès de lui sa mère en larmes et un ours en peluche ; un T-shirt des tireurs d’élite du bataillon Shaked de Givati où l’on voit représenté une Palestinienne enceinte dont le ventre est dans la ligne de mire d’un fusil, avec une inscription qui proclame « 1 shot 2 kills » (1 balle 2 morts) ; un T-shirt marquant la fin d’un autre cours pour tireur d’élite et présentant le dessin d’un bébé palestinien qui devient un enfant combattant puis un homme armé, et cette inscription : « Peu importe comment ça commence, nous y mettrons fin » ; un T-shirt du bataillon Harouv qui proclame que « on n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort [en achevant le blessé] » à côté d’un dessin figurant un samouraï ; etc.

Il existe aussi de nombreux T-shirts porteurs d’un message sexuel évident. Ainsi par exemple, ce T-shirt du bataillon Lavie qui présente un soldat se tenant près d’une jeune fille battue, et ces mots écrits : « Evidemment on t’a violée ! ». Sur un autre T-shirt, du bataillon Harouv, on voit une jeune fille appuyée sur une arme évoquant un membre viril et le mot « putains ! ».

Certains dessins et slogans mettent en lumière des faits dont l’armée nie officiellement l’existence, comme le fait de confirmer la mort [en achevant le blessé] ou de viser délibérément des sites religieux, des enfants ou des femmes.

L’Ange de la Mort

Il ressort des discussions avec de nombreux soldats en service d’active que ce genre d’impressions sur T-shirts est un phénomène familier depuis quelques années. Sur le forum « Armée et sécurité » du site Internet « Fresh » qui a débattu autour de ce sujet cette semaine, divers internautes ont également parlé de ces T-shirts. L’un d’entre eux a par exemple parlé d’un T-shirt sur lequel était dessiné « une croix de viseur télescopique sur une femme d’apparence arabe serrant un enfant, avec un slogan du style "les tuer tant qu’ils sont petits" », qui avait été imprimé pour la fin d’un cours de tireurs d’élite. Il semble qu’il ait été retiré par le staff de commandement.

Dans de nombreux cas, avant impression, le contenu est transmis pour approbation à l’un des membres du staff de l’unité, mais apparemment le haut commandement n’a pas réellement de contrôle sur les contenus imprimés, dans la mesure où il s’agit parfois d’une initiative personnelle de soldats qui n’a pas l’approbation des officiers. En outre, des dessins et des inscriptions qui avaient auparavant été interdits à la distribution dans certaines unités, ont été autorisés dans d’autres unités. Ainsi avaient par exemple été interdits dans le passé des T-shirts sur lesquels était écrit « On n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort [en achevant le blessé] » (une procédure dont l’armée israélienne nie totalement l’existence), mais un tel T-shirt a été imprimé en janvier 2008 dans le bataillon Harouv.

« Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains ! »

De même, l’inscription « Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains ! » qui a été imprimé fin 2008 dans la brigade Givati, avait dans le passé été refusé pour l’impression sur un T-shirt d’une autre unité d’infanterie. Un soldat de Givati a raconté, cette semaine, que sa section avait fait imprimé cette inscription sur des dizaines de T-shirts, de blousons et de pantalons. « Un soldat figuré comme un Ange de la Mort y est dessiné près d’un fusil et d’une ville arabe », explique-t-il. « La phrase "Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains !" était, selon moi, très forte. Ce qui était très drôle quand notre soldat est allé chercher les T-shirts, c’est que le type qui les avait imprimés était arabe et qu’il n’avait vraiment pas apprécié, au point qu’il a demandé à la fille du comptoir d’aller lui chercher les T-shirts ».

Cela passe par l’autorisation des officiers ?

« En général, les T-shirts passent par une espèce de sélection opérée par un officier, mais dans ce cas-ci, ils ont seulement été approuvés au niveau du sergent de section. Nous avions commandé des T-shirts pour trente soldats et ils ont été très enthousiastes et chacun voulait plusieurs articles et a payé en moyenne 200 shekels [~ 36 €] ».

Que pensez-vous de l’inscription imprimée ?

« Je n’aimais pas tellement la phrase, mais la plupart des soldats la voulaient. »

A gauche : « On n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort » [en achevant le blessé]. A droite : « Section tireurs d’élite / 1 balle 2 morts »

Avec les meilleures visées

Beaucoup parmi les T-shirts les plus problématiques ont été commandés par des soldats brevetés de cours de tireurs d’élite que suivent ensemble des soldats de diverses unités. En juillet 2007, à la fin du cursus, un T-shirt avait été imprimé d’un dessin figurant, au centre d’une ligne de mire, un petit enfant portant un fusil, et accompagné de l’inscription « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » L’année précédente, des soldats brevetés de l’ « équipe Carmon » d’un cours pour tireurs d’élite de groupes de reconnaissance un T-shirt avec le dessin représentant, au centre d’une ligne de mire, un Palestinien portant un couteau, avec l’inscription « Il faut courir vite, courir vite, courir vite, avant que ce n’en soit fini » et par-dessous, des femmes arabes pleurant sur une tombe, avec cette inscription « Et puis après, elles pleurent, et puis après elles pleurent… » Un autre T-shirt de tireurs d’élite figurant, là encore un personnage arabe au centre d’une ligne de mire, proclame : « Le tout avec les meilleures visées », les meilleures intentions. Des tireurs d’élite ont aussi commandé des T-shirts avec, au milieu, une femme enceinte au centre d’une ligne de mire et un T-shirt sur lequel est dessiné un enfant mort.


En gras : « Il faut courir vite, courir vite / courir vite, avant que ce n’en soit fini ». En bas : « Et puis après, elles pleurent, et puis après elles pleurent… ». Autour de l’écusson : « Tireurs d’élite de groupes de reconnaissance - Equipe Carmon ».


G*, un soldat d’une unité d’élite ayant suivi le cours des tireurs d’élite, connaît ces T-shirts. A l’occasion d’une discussion avec lui, il explique que « quand on termine le cours, on décide ensemble quel T-shirt faire imprimer. Ça consolide l’esprit d’équipe d’une certaine manière et puis on sait que celui qui est tireur d’élite est un peu fêlé. Il y a sur nos T-shirts beaucoup de doubles sens, comme par exemple : "Des gens mauvais avec de bonnes visées". A chaque cycle de chaque cours, on sort des choses comme ça ».

Quand met-on ces T-shirts ?

« Ce sont des T-shirts pour la maison, pour le jogging, pour l’armée. Pas pour les sorties. Parfois les gens demandent ce que c’est, avant d’en comprendre le sens. »

Sur le T-shirt qui représente une femme enceinte au centre d’une ligne de mire, il dit qu’ « il y a des gens qui pensent que ça ne va pas et je suis de cet avis-là aussi, mais cela n’a pas réellement de signification, c'est-à-dire qu’il n’y a pas quelqu'un qui ira tirer sur une femme enceinte. »

Quelle idée y a-t-il derrière le T-shirt au milieu duquel on voit l’image d’un enfant avec l’inscription « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » ?

« C’est un enfant, alors vous avez un peu plus un problème (moral) et aussi la cible est plus petite. »

Vos commandants autorisent l’impression des T-shirts ?

« Oui. Bien qu’ils aient parfois interdit l’un ou l’autre T-shirt vraiment outrancier ; je ne me souviens pas de ce qu’il y avait dessus. »

Ces T-shirts-là ont tout de même l’air déjà plutôt outranciers. Pourquoi dessiner un enfant dans une ligne de mire ? Vous tirez sur des enfants ?

« Comme tireur d’élite, vous rencontrez bien des fois des situations extrêmes. Vous voyez tout à coup un petit enfant qui brandit une arme et c’est à vous de décider de tirer ou pas. Ces T-shirts, c’est pour moitié du cynisme, à la limite du vrai, et ils viennent illustrer les situations extrêmes que vous pouvez rencontrer. S’il y en a un qui voit sa cible dans les yeux, c’est le tireur d’élite. »

Vous êtes-vous retrouvé dans une situation pareille ?

« Une chance pour moi : pas face à un enfant, mais devant une femme oui. Elle ne portait pas d’arme mais elle était tout près d’une zone où il lui était interdit de se trouver et où elle pouvait représenter une menace. »

Et qu’avez-vous fait ?

« Je ne l’ai pas eue » (autrement dit, je n’ai pas tiré).

Vous ne le regrettez pas, je suppose.

« Non. Si j’avais dû tirer, j’aurais tiré. »

Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons détruit

La réalité à laquelle sont confrontés les soldats qui servent dans les Territoires [occupés] se reflète dans les T-shirts imprimés ces derniers temps. Un T-shirt imprimé la semaine dernière peut nous apprendre quelque chose de l’état d’esprit de soldats du bataillon Lavie qui ont fait leur service en Cisjordanie pendant trois années consécutives : « Nous sommes venus… Nous avons vu… Nous avons détruit ! », est-il écrit sur le T-shirt, à côté de dessins représentant des armes, un soldat au regard furibond et un village palestinien avec, en son milieu, une mosquée détruite.

D’une façon générale, des mosquées détruites et des localités palestiniennes en feu sont une imagerie qui se répète sur de nombreux T-shirts. Un T-shirt imprimé après l’opération « Plomb Durci » à Gaza, dans le bataillon 890 des paras, présente un soldat figuré en King Kong au milieu d’une ville objet d’une offensive. Le slogan est sans ambiguïté : « Si tu crois qu’on peut réparer, crois bien qu’on peut démolir ! ».

C’est Y*, un soldat d’une yeshiva doublée du service militaire, qui a dessiné ce T-shirt. « On montre ça au staff avant d’imprimer », dit-il.

Que tient le soldat dans sa main ?

« Une mosquée. Avant de dessiner ce T-shirt, j’ai hésité, parce que je voulais que ce soit comme King Kong mais pas quelque chose de trop monstrueux. Ce soldat de yeshiva, qui saisit la mosquée, je voulais qu’il ait un visage plus normal pour que ça n’ait pas l’air d’une caricature antisémite. Certaines personnes qui l’ont vu m’ont dit : "C’est tout ce que vous avez à montrer de l’armée israélienne ? Qu’elle détruit des maisons ?". Je comprends les gens qui regardent ça de l’extérieur et qui voient ça comme ça, mais moi j’ai été à Gaza et on insistait tout le temps sur le fait que l’objectif de l’opération, c’était d’occasionner des destructions aux infrastructures afin que le prix payé par l’Autorité Palestinienne et les dirigeants palestiniens les amène à comprendre qu’ils n’ont pas intérêt à poursuivre les tirs. C’est ça l‘idée de "Nous sommes venus détruire", sur le dessin ».

D’après Y*, « la plupart de ces T-shirts, les gens les portent à l’armée, pas dans le civil ; et à l’intérieur de l’armée, les gens regardent ça autrement. Je ne pense pas que j’irais avec ce T-shirt dans la rue, parce que ça mettrait le feu. Même dans ma yeshiva, je ne pense pas que les gens aimeraient ça ». Pour la fin de l’entraînement de base, Y* a aussi dessiné pour son unité un T-shirt où l’on voit un poing serré qui crève l’emblème des paras. Au-dessus du dessin, il est écrit : « Larmy de défense d’Israël » mais dans la première version du T-shirt, il était écrit : « Jusqu’à une balle dans la tête… ».

« Larmy », explique Y*, « c’est le nom de notre commandant de compagnie qui disait tout le temps, dans les conversations, que toute confrontation entre nous et l’ennemi s’achevait toujours par le même résultat : une balle dans la tête de l’ennemi. Mais quelqu'un du staff a dit d’enlever ça, parce que ça sonne trop agressif. Dans la compagnie, les gens comprennent le sens de cette phrase mais si quelqu'un de l’extérieur voit ça, cela paraît trop destructeur. »

D’où vient le poing ?

« Cela rappelle l’emblème de [Meir] Kahane. J’ai pris ça sur l’emblème de quelque chose en Russie, mais en principe c’est censé ressembler à l’emblème de Kahane, l’emblème de « Kahane avait raison »… C’est pour rire, notre commandant de compagnie est un va-t-en-guerre de ce genre. »

C’est un T-shirt qui a été imprimé ?

« Oui. C’était un T-shirt de la compagnie. On a imprimé cent et quelques T-shirts comme celui-là. »

Dans la brigade Golani, on ne veille pas non plus scrupuleusement sur la sainteté des symboles religieux. La section sabotage des « Prédateurs de la nuit » du bataillon 13 de Golani a commandé, en janvier de cette année, un T-shirt où est dessiné le farfadet de la brigade Golani actionnant une charge explosive qui démolit une mosquée, avec cette inscription : « Dieu seul pardonne ». Un des soldats de la section s’est énervé quand on lui a demandé quelle idée il y avait derrière ce T-shirt et si dans son unité, on avait l’habitude de faire sauter des mosquées. « Ça n’a pas une énorme signification, c’est juste un T-shirt de notre section », a-t-il répliqué. « Ce n’est pas toute une affaire. Un copain à moi a fait le dessin et à partir de là, nous avons fait un T-shirt pour la section. »

C’est quoi l’idée de « Dieu seul pardonne » ?

« C’est un dicton. »

Personne n’a eu de problème avec le fait que sur le dessin, on fait sauter une mosquée ?

« Je ne comprends pas où vous voulez en venir. Je n’aime pas comment vous filez. Ne tirez pas ça du côté où vous n’êtes pas censé le tirer, comme si nous haïssions les Arabes. »

Dans le même bataillon, après l’opération « Plomb Durci », on a fait imprimer un T-shirt où figure le Premier ministre Hamas, Ismaïl Haniyeh, sodomisé par un vautour. L’inscription ne laisse place à aucun doute : « Haniyeh, toutes les armes dans l’armurerie ! Fin de l’opération "Plomb Durci" ». S*, un soldat de la section qui a commandé le T-shirt, a expliqué que l’idée venait d’un T-shirt semblable qui avait été imprimé après la deuxième guerre du Liban et sur lequel Hassan Nasrallah figurait à la place d’Haniyeh. « On n’autorise pas de choses pareilles au niveau de la compagnie. C’est simplement un T-shirt que nous avons fait imprimé pour la section », dit-il.


C’est quoi le problème avec ce T-shirt ?

« Il y a des gens que ça dérange de voir ces choses-là, du point de vue religieux et tout ça. »

Comment ont réagi les gens qui l’ont vu ?

« Chez nous, à la section, il n’y a pas beaucoup de religieux, alors ça n’a pas été un problème. C’est simplement quelque chose que les copains avaient envie de faire imprimer. On se balade avec ça plutôt à la maison et pas dans la compagnie parce qu’il y a des gens que ça dérange, essentiellement des religieux. Les officiers nous disent qu’il vaut mieux qu’on ne porte pas de T-shirts comme ça à l’intérieur de la base. »

Racisme et obscénités

Les diverses esquisses imprimées ces dernières années dans l’entreprise « Adiv », l’une des plus importante en son genre en Israël, sont rangées dans des dizaines de tiroirs d’après le nom des unités de l’armée qui les ont commandées : paras, Golani, force aérienne, tireurs d’élite, Samson, etc etc. Dans chacun des tiroirs sont empilées des centaines d’illustrations triées par année de commande.

Beaucoup de ces impressions sont des caricatures et des slogans liés à la vie de l’unité, des jeux de mots internes qu’un étranger ne comprendrait pas et qu’il ne trouverait peut-être même pas intéressants, mais une partie illustre un esprit agressif, grossier et particulièrement violent. Le dirigeant de l’entreprise, Haïm Israël, travaille là depuis le début des années 80. Selon lui, on imprime en moyenne chez « Adiv » un millier de modèles différents chaque mois dont, à son estime, la moitié est destinée à des soldats. Haïm Israël se souvient que quand il a commencé à travailler dans l’entreprise, on n’imprimait quasiment pas d’articles vestimentaires pour des soldats. « Les premiers à l’avoir fait, ce sont des membres des Jeunesses Pionnières Combattantes (Nahal) », explique-t-il. « Puis d’autres unités d’infanterie ont commencé à sortir des T-shirts et aujourd’hui, n’importe quel cours réunissant 15 personnes sort son T-shirt. »

Il dit recevoir, à l’occasion, des plaintes d’officiers. « Les soldats font parfois des choses qui relèvent de l’expérience interne et qu’ils sont seuls à comprendre, et parfois ils font des bêtises qu’ils poussent à l’extrême », dit-il. « Il m’est arrivé quelques fois que des commandants me téléphonent et me demandent comment je peux imprimer des choses pareilles pour des soldats – par exemple, des T-shirts qui salissent trop les Arabes. Je leur ai dit que c’était une société privée et que le contenu ne m’intéressait pas. Je peux imprimer ce que je veux. Nous sommes neutres. Il y en a toujours eu de plus extrémistes et d’autres plus normaux. Simplement, aujourd’hui, il y a davantage de gens qui se font des T-shirts. »

Abiathar Ben-Tzedef, chercheur associé à l’International Policy Institute for Counter-Terrorism (ICT) et ancien éditeur du journal militaire « Ma’arakhot », explique que le phénomène de l’impression de T-shirts est le produit de « la course folle parmi les fantassins à celui qui serait unique, inimitable. Autrefois, les soldats ne portaient pas sur eux les emblèmes de leur unité. Ce qui s’est produit depuis est le résultat de la décision de donner un emblème et un béret à chaque unité et, pour arriver à consolider l’esprit d’unité, chaque unité a imaginé quelque chose qui lui soit propre. Actuellement, ce qu’on voit sur les T-shirts est parfois honteux. Cela découle de ce que l’obscénité langagière est extrêmement répandue et régulière dans ce pays et qu’il y a un manque de respect pour l’homme et son environnement, y compris un racisme allant dans tous les sens. »

Yossi Kaufman, qui gère le forum Armée et Sécurité du site Internet « Fresh », a servi dans les blindés, dans les années 96-99. « Moi aussi, j’ai dessiné des T-shirts et je me souviens du premier », dit-il. « Il y avait un petit emblème à l’avant et un jeu de mot à usage interne : "Quand nous mourrons, nous irons au Paradis, car nous sommes déjà passé par l’enfer" ».

Dans son travail pour le site « Fresh », Kaufman a lui aussi découvert des T-shirts du style de ceux présentés dans cet article : « Je sais qu’il y a des T-shirts de ce genre : il y en a dont on m’a parlé et d’autres que j’ai vus. Ce ne sont pas des T-shirts que les soldats peuvent porter dans le civil, car on leur lancerait des pierres, ni aux soirées au sein du bataillon parce que le commandant de régiment s’énerverait, alors ils les portent en de très rares occasions. Il y a toutes sortes de mots d’humour noir, principalement chez les tireurs d’élite : "Dommage que tu coures : tu va mourir fatigué" avec le dessin d’un enfant palestinien et pas d’un terroriste. Il y a un T-shirt de Golani ou Givati avec un soldat qui viole une jeune fille et, en dessous, il est écrit : "Pas de vierges – Pas d’attentats". L’idée m’a fait rire, mais c’était assez choquant. En son temps, quand on me demandait de dessiner ce genre de choses, je disais que ce n’était pas convenable. »

Le porte-parole de l’armée israélienne a transmis la réaction suivante : « Les directives de l’armée ne concernent pas l’habillement civil, en ce compris les T-shirts produits au terme des diverses formations de base et des divers cours. Les motifs imprimés sur les T-shirts le sont à l’initiative personnelle des soldats et sur des T-shirts civils. Les exemples rapportés par le journaliste de « Haaretz » ne sont nullement conformes aux valeurs essentielles de l’armée israélienne, ils ne représentent pas la vie au sein de l’armée israélienne et sont d’un parfait mauvais goût. L’humour de ce genre mérite tous les blâmes, toutes les condamnations. Dans le but d’œuvrer à l’éradication immédiate du phénomène, l’armée israélienne adresse aux commandants des recommandations selon lesquelles il convient de recourir aux instruments d’autorité et de discipline contre ceux qui prennent part à des choses de ce genre. »

Shlomo Tzipori, lieutenant-colonel de réserve et juriste spécialisé dans le droit militaire, dit que l’armée fait passer en jugement des soldats pour des violations commises en dehors de la base également et pendant leur temps libre. Pour des inscriptions qui constituent « une atteinte à l’honneur de l’armée et à l’honneur de ceux qui portent l’uniforme », il est possible, selon lui, de « faire comparaître les soldats pour "comportement honteux" ou pour "atteinte à la discipline" qui relèvent de paragraphes généraux des statuts juridiques de l’armée ».

Sous la ceinture

Que nous disent ces T-shirts sur les soldats qui les commandent et les portent et sur Israël en général ? Orna Lévy-Sasson, professeur au département de sociologie de l’Université de Bar Ilan et auteure du livre « Identités sous l’uniforme » qui traite entre autres choses de l’image de la masculinité dans l’armée israélienne, dit que « cela fait partie du processus de radicalisation à droite par lequel passe l’Etat tout entier depuis la seconde Intifada et dont les soldats sont le fer de lance. Cela s’exprime d’une manière tout à fait flagrante parmi les soldats dans les Territoires [occupés]. On est moins strict que par le passé et il y a une insensibilité toujours plus grande, avec cette conception que le Palestinien n’est pas une personne, pas un être humain ayant droit à des droits fondamentaux. Et on peut dès lors tout lui faire. »

Peut-on voir cela comme une décharge d’agressivité ?

« Non. Je pense que cela renforce et encourage l’agressivité et lui donne une légitimité. Ce qui me gêne c’est que le T-shirt est quelque chose que l’on conserve. Les soldats le portent dans le civil, puis ce sont leurs amies qui le portent. Ce n’est pas juste une déclaration, c’est quelque chose de matériel et qui reste, qui circule ensuite dans le monde. Par ailleurs, ce qui me semble intéressant c’est la combinaison de conceptions sexistes et nationalistes comme pour le T-shirt où il est question de "baiser Haniyeh". Le chauvinisme national et le chauvinisme sexuel se combinent et se renforcent l’un l’autre. S’établit ainsi une masculinité façonnée par la brutalité, la violence à l’égard des femmes et des Arabes, une masculinité qui juge légitime de parler des femmes et des Arabes d’une manière grossière et violente. »

Le colonel de réserve Ron Lévy a commencé son service militaire dans l’unité de commando Sayeret Matkal, avant la guerre des Six Jours. Dans les années 74 à 77, il a été le psychologue en chef de l’armée israélienne et dans les années 80, il a dirigé le département de santé mentale de l’armée israélienne. « J’ai connu des choses de ce genre au cours des quarante, cinquante dernières années », dit-il, « A chaque fois, leur expression diffère. L’agressivité et la violence sont très anciennes et aujourd’hui, cela s’exprime simplement via les T-shirts. D’un point de vue psychologique, il s’agit d’une des formes de projection de la colère, de la frustration et de la violence des soldats. C’est une certaine expression de choses que j’appelle "au-dessous de la ceinture" ».

Pensez-vous que ce soit un bon moyen de décharger des colères ?

« Assurément. Mais il y a là des choses qui s’écartent de la norme. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

vendredi 3 avril 2009

L’exception, c’est celui qui n’est pas prêt à tuer des civils

Noam Hayot - Ynet (Yediot Aharonot), 20 mars 2009

L’image qui ressort des témoignages des soldats à Gaza, ce n’est pas que le « code moral » ait été violé. Il a simplement été changé et délibérément faussé par la haute hiérarchie qui a dirigé la guerre.

La une du journal clame : « Témoignages durs d’officiers et de soldats à propos du meurtre de Palestiniens innocents », et l’armée israélienne promet, en réponse, d’examiner et d’enquêter. Le compte-rendu poursuit : « Des dizaines de soldats qui ont participé, dans le nord du pays, à l’assemblée du programme préparatoire à l’armée, ont raconté comment ils avaient violé le "code moral" de l’armée israélienne au cours de l’opération "Plomb Durci" – gâchette facile, tirs sans discrimination sur des civils et vandalisme sur des biens privés ».

Vraiment ? Ces soldats ont-ils vraiment violé le « code moral » de l’armée israélienne ? Ces jours-ci, des membres de l’organisation « On brise le silence » travaillent à une solide collecte de témoignages de soldats et d’officiers qui ont participé dans tous les secteurs de l’opération. L’image qui commence à se dessiner à partir des propos des soldats des diverses unités, c’est que le « code moral » n’a pas été violé mais qu’il a été changé et délibérément faussé par la haute hiérarchie qui a dirigé l’offensive contre Gaza.

Il y a quelques mois, j’ai été invité au cours préparatoire à l’armée d’Oranim dont les responsables ont osé révéler ces témoignages. J’ai projeté pour eux un film tourné par un soldat et où l’on voyait d’autres soldats frappant des Palestiniens à un checkpoint. Voilà ce que le pouvoir opère sur vous, avais-je expliqué, et ne vous attendez pas à ce que l’échelon de commandement veille sur vos valeurs.

J’ai expliqué que contrairement au checkpoint qu’il est possible de filmer et dont il est relativement aisé de divulguer la réalité, les instructions d’ouverture de feu et l’état d’esprit qu’elles instaurent sont difficiles à décrire et à transmettre à des jeunes gens sur le point d’être mobilisés, dans une salle de classe agréable, avec un paysage pastoral de collines verdoyantes. Cela, il n’est pas possible de l’illustrer dans un film ou par une photo.

Je leur ai raconté les ordres de tuer toute personne présente dans la rue aux petites heures de la nuit lors d’opérations à Naplouse et j’ai essayé de leur rendre concrète l’ambiance qu’il y avait dans ma compagnie en octobre 2000, au point de passage de Kissoufim, à Gaza : tout le monde voulait tuer. Et beaucoup. Les instructions d’ouverture de feu, transmises oralement, ne nous freinaient pas : bien au contraire.

Je ne sais si j’ai pu influer sur la conscience des jeunes gens qui m’avaient invité, d’eux-mêmes, groupe de jeunes garçons et de jeunes filles se confrontant courageusement et avec intelligence à des dilemmes de valeurs mais il ne m’a pas échappé que j’avais troublé leur instructrice. Elle pensait qu’il était dommage que je n’aie aucun message optimiste à transmettre à ses élèves, à l’approche de leur mobilisation. Elle avait raison. Je n’étais effectivement pas optimiste quant à leur avenir proche.

Les gens du programme préparatoire qui sont revenus du terrain et qui ont osé faire paraître la vérité et osé parler, démontrent une fois encore qu’il n’y a, en cette affaire, aucune place pour l’optimisme : les ordres ne cessent de se radicaliser, de devenir toujours plus extrêmes et les tentatives de retenue sur le terrain de la part de soldats faisant exception sont généralement vouées à l’échec.

Un scénario connu d’avance

Le « film » qui a débuté avec la publication des témoignages, nous l’avons déjà vu quelques fois ces cinq dernières années : cette publication entraînera après elle un mini débat médiatique et public, ainsi qu’un semblant d’enquête au sein de l’armée. Le genre d’enquête où les soldats subalternes sont réduits au silence. Les conclusions de l’enquête attendue sont connues d’avance et prêtes à la publication : on a découvert que les forces armées israéliennes ont veillé scrupuleusement, et dans tous les secteurs, sur une éthique de combat élevée et il peut s’agir de cas exceptionnels où des troupes ont agi en opposition avec les instructions et en contradiction avec l’esprit de l’armée israélienne…

Par la suite, le porte-parole publiera des témoignages (véridiques !) de soldats qui avaient décidé de ne pas tirer sur un Palestinien mais avaient préféré se mettre en danger. On nous racontera peut-être le cas (véridique !) d’une assistance médicale apportée par un infirmier de l’armée à un Palestinien de Gaza.

Ensuite, l’enquête aura été « épuisée » et les soldats qui auront communiqué les témoignages seront catalogués comme compagnie de « mauvaises graines » ou on parlera d’un « faux pas moral isolé » dans une compagnie remarquable et digne d’éloges.

Néanmoins, l’image qui ressort de la collecte de témoignages de Gaza est très différente et particulièrement désespérée : il apparaît que les soldats sur le terrain étaient parfois justement le seul élément modérateur, alors que les directives qu’ils recevaient de plus haut relevaient de l’esprit de tuer pour tuer et de démolir des maisons pour démolir.

C’est pourquoi je propose que, pour changer, l’armée israélienne et ses porte-parole examinent cette fois un scénario différent et novateur pour les mois à venir. Il conviendrait vraiment que l’armée, tout comme la direction de l’Etat et la population toute entière, essaient de se confronter aux principes du haut commandement et aux ordres reçus par les soldats, au lieu de jouer la dissimulation et de rejeter le blâme sur des « exceptions » cantonnées aux échelons subalternes. Il conviendrait que tous nous examinions et demandions quel était le but de l’opération et dans quel esprit les commandants de brigades ont envoyé leurs soldats exécuter leurs missions. Qu’est-ce qui a été dit dans les briefings ? Comment y caractérisait-on la population ?

Lorsque la plaquette complète des témoignages sera publiée dans quelques mois, on ne pourra plus rejeter la faute sur les gens de terrain uniquement. Certains d’entre eux se sont assurément réjouis de tuer des civils en suivant les procédures, comme en a témoigné l’un d’entre eux : « C’est ce qu’il y a de bien à Gaza, imagine que tu voies passer un type. Il n’a pas besoin d’avoir une arme. Tu peux tout simplement lui tirer dessus. » Pour certains d’entre eux, c’était à qui démolirait, en mission, le plus grand nombre de maisons. Ce sont eux, justement, qui ont agi dans l’esprit de l’armée israélienne et en suivant les ordres.

Les vraies exceptions dans cette histoire, ce sont précisément les rares soldats à s’être abstenus de tuer des civils, de piller ou de détruire des biens, et ce sont généralement ceux-là aussi qui sont prêts à raconter ensuite au public la vraie histoire.

* Noam Hayot a servi comme officier dans la brigade Nahal et il milite au sein de l’organisation « On brise le silence ».

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

jeudi 2 avril 2009

Le parc inventé de toutes pièces

Meron Benvenisti - Haaretz, 20 mars 2009
Version anglaise - Never Never Garden

Comme on sait, le syndrome de Jérusalem est défini comme un état mental qui apparaît chez certains visiteurs de la ville et qui fait naître chez eux la conviction qu’ils disposent de pouvoirs divins et messianiques. Il semble qu’une forme particulière de ce syndrome apparaisse aussi, de générations en générations, chez des maires de Jérusalem qui ont alors la sensation d’être investis d’une mission messianique et qui agissent sans faire attention aux conséquences de leurs actes. Ainsi en agissait Teddy Kollek lorsqu’il annonça l’établissement d’un parc national sur un terrain qui comprenait des centaines de maisons abritant des milliers d’habitants arabes qui devinrent ainsi des contrevenants au projet de construction et leurs maisons furent destinées à la démolition ; ainsi en a agi Ehoud Olmert en ouvrant le tunnel du Mur des Lamentations, le « Roc de notre existence », un acte qui a entraîné la perte de nombreuses vies, juives et arabes ; ainsi en agit le tout nouveau maire, Nir Barkat, dans l’affaire de la démolition de maisons projetée à Silwan et en d’autres lieux de la ville.

Dans la polémique qui a surgi, on a vu avancer comme motifs politiques la stupidité politique et l’exercice corrompu du pouvoir d’application de la loi, ce qui a donné lieu à des contre arguments sur l’autorité de la loi et le souci du bien-être de l’ensemble de la population face à la prise de contrôle par des contrevenants au projet de construction. Le motif le plus pittoresque a été avancé par les partisans du projet de démolition des maisons des Palestiniens, qui ont fait montre de lyrisme en parlant de « l’un des sites historiques les plus importants de l’histoire du peuple juif, le site nommé dans maintes sources bibliques "le Seuil du Paradis", le lieu où se promenait apparemment le Roi Salomon et dont les arbres le dissimulait lorsqu’il écrivait ses livres, le site où il semble que le Roi David ait écrit une partie de ses Psaumes ». Voilà un tableau inventé de toutes pièces, tout comme de larges pans du Disneyland voisin qui a été créé sur le site des Zélotes appelé Cité de David.

Mais ça ne vaut pas la peine de décrier ce tableau et de l’abolir au titre d’hallucination de Zélotes romantiques, dans la mesure où, si chacun d’entre nous essaie de fouiller dans sa mémoire, il découvrira rapidement que lui aussi a été élevé avec des narrations semblables qui ont été créées à l’intérieur de la structure d’enseignement sioniste dans le but de faire front à la réalité menaçante, en tramant un passé mythologique. La réaction des immigrants sionistes face au paysage physique et humain qui se révélait à eux à leur arrivée dans le pays était double : ils ont, d’abord et avant tout, commencé par regarder le paysage qui s’offrait au regard comme une strate dissimulant sous elle le vrai paysage – le paysage de la patrie antique. Dans ce paysage étranger qui s’ouvrait à leurs yeux, ils ont cherché les débris qui restaient encore de leur rêve et, lentement, ils ont tissé pour eux-mêmes une nouvelle carte cachant ce paysage menaçant. Mais ce n’était pas seulement une carte de papier et d’illusions ; ils décidèrent de modeler la réalité, le paysage physique, conformément à leur vision et à leurs rêveries. Ils ont détruit le paysage palestinien et construit à sa place un paysage à eux, le mythe ancien servant de justification et de prétexte.

Qu’est-ce qui fait du « Parc du Roi David » un prétexte pour se débarrasser de la présence palestinienne et du Parc Canada, implanté sur les ruines de villages dont les habitants ont été chassés en 1967, un bel exemple d’acte sioniste légitime ? En quoi le mythe de Massada diffère-t-il du mythe – en voie de constitution – de la Cité de David ? Et quel est le message délivré par le musée municipal et national de la Tour de David qui n’est qu’un temple voué au culte du Jérusalem israélien et où il n’y a pas de place pour l’autre collectivité, celle des Arabes palestiniens ? Il semble que le rapport au mythe dépende de l’identité de ses inventeurs et que les mêmes actes deviennent illégitimes dès qu’ils sont posés par d’autres. Pas étonnant que la majorité des Jérusalémites soutiennent la démolition des maisons arabes ; ils veulent, eux aussi, pouvoir se balader dans le jardin du roi virtuel. Le syndrome de Jérusalem n’est pas un état mental de cas isolés.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

mercredi 1 avril 2009

C’est écrit sur le mur

Amira Hass - Haaretz, 17 mars 2009
Version anglaise - The writing on the wall

Gaza

Nous sommes venus pour vous exterminer. Mort aux Arabes. Kahana avait raison. Tolérance zéro. On veut liquider. Un Arabe mâle est un Arabe dans la tombe. Voilà une sélection représentative de toutes les inscriptions laissées par des soldats israéliens sur les murs des maisons palestiniennes de Gaza dont ils avaient fait leurs bases et leurs positions de tir durant l’opération « Plomb durci ». Ici et là, un soldat a écrit une ligne à la tournure poétique ou une citation biblique dans l’esprit de ces inscriptions-là. Ont aussi été écrites des injures au Prophète Mohamed et à Ismaïl Haniyeh, à côté du tour des gardes pour les soldats et du score de l’équipe de football favorite.

Lorsque les propriétaires des maisons sont rentrés chez eux, ils ont généralement découvert d’importantes destructions – dues soit aux premiers bombardements de l’armée israélienne sur les maisons des quartiers extérieurs, opérés dans le but de chasser les habitants du secteur, soit aux incursions dans les maisons, accompagnées de dégradations du mobilier, des vêtements, des murs, des ordinateurs et autres appareils électriques. Souvent, ces maisons où les soldats avaient pénétré se retrouvaient seules debout dans un quartier aux maisons rasées au bulldozer, réduites à l’état de ruines. Les habitants ont aussi trouvé beaucoup de saletés laissées derrière eux par les soldats.

En Israël, des instituts de recherche comptabilisent chaque inscription insultante tracée dans un cimetière juif à l’étranger et archivent tout écrit jugé problématique, afin d’évaluer la situation de l’antisémitisme là-bas. Les médias accordent beaucoup d’importance à toute inscription visant le Premier ministre assassiné, Yitzhak Rabin. Mais le racisme quotidien, dans ses formes institutionnelles et populaires, en paroles et en actes, contre les Arabes d’Israël et contre les Palestiniens de Cisjordanie est en général couvert sobrement et avec beaucoup de précautions.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les inscriptions en hébreu laissées sur les murs au cœur de quartiers palestiniens que les auteurs ont aussi pris la peine de démolir, n’aient pas été enregistrées par les capteurs israéliens, toujours si sensibles au racisme visant les Juifs.

Les rapports et témoignages sur les nombreux civils tués à distance ou de près, les porte-parole militaires ont pu les écarter au prétexte de fabrication et de manipulation, ou bien répondre d’une manière générale en disant que les terroristes en étaient responsables parce qu’ils se cachaient à proximité. La société israélienne, pour laquelle l’opération « Plomb durci » est déjà enterrée dans des archives fermées, est toujours prête à tous les subterfuges qui lui expliqueront à quel point son armée est juste et dotée d’une suprématie morale.

Mais il est difficile de contester les inscriptions en hébreu qui ont été filmées ou de dire qu’elles ont été fabriquées. D’autant qu’elles s’accompagnent de noms d’unités de l’armée israélienne et de noms de soldats. Et en effet, le porte-parole de l’armée israélienne a réagi en disant que ces inscriptions étaient contraires aux valeurs de l’armée israélienne et que celle-ci les considérait avec gravité.

Tous les soldats n’ont pas tracé des inscriptions, mais ceux qui l’ont fait n’en ont pas été empêchés par leurs commandants ni par leurs camarades qui n’ont pas non plus effacé ce qu’ils avaient écrit. C’est donc le lieu de louer l’honnêteté des soldats et leur franchise. Les soldats se sont sentis libres d’écrire ce qu’ils ont écrit parce que – tout comme les pilotes et les opérateurs de drones porteurs de missiles – ils savaient qu’ils avaient reçu de leur gouvernement et de leurs commandants carte blanche pour attaquer une population civile. Pourquoi y aurait-il dès lors un problème avec ces mots écrits ? Ce qu’ils ont écrit sur les murs reflète ce qu’ils ont compris comme étant l’esprit de la mission pour laquelle ils avaient été envoyés.

Contrairement aux commandants plus mûrs, qui sont autorisés à parler aux quelques journalistes choisis, jugés acceptables par l’armée et qui récitent parfaitement et soigneusement les briefings des juristes de l’armée et du cabinet du Procureur de l’Etat, les auteurs des graffitis – soldats de l’armée régulière qui ont grandi avec l’occupation et la supériorité militaire israélienne – n’ont pas encore inscrit dans leur conscience que le monde ne produisait pas que des armes mais aussi des lois, des règles et des normes humaines.

Leurs officiers les ont autorisés à violer des normes dont ils n’ont apparemment pas conscience de l’existence. Contrairement à ceux qui rédigent les réponses du porte-parole de l’armée israélienne, les jeunes soldats, manquant de sophistication, n’ont pas l’expérience nécessaire pour couvrir les opérations de l’armée et sa mission, leur mission, avec des mots qui brouillent la vérité.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

samedi 21 mars 2009

Les dirigeants israéliens seront-ils poursuivis pour crimes de guerre à Gaza ?

Daniel Lagot - 16 mars 2009

Probablement non, pas plus qu’ils ne l’ont été pour les crimes commis au Liban en 2006. On aimerait que les choses soient différentes cette fois-ci et que s’ouvre une nouvelle ère où la « justice internationale » soit une vraie justice et non une justice à sens unique, fonctionnant selon les souhaits ou avec l’accord des puissants, mais il n’est guère possible de trop y croire.

Nous rappelons en section 1 quelques aspects essentiels du droit international à propos des bombardements et des armes, en particulier les avancées majeures du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1977 pour la protection des populations civiles contre les effets des hostilités, et le recul inquiétant dans ce domaine du Statut de la Cour pénale internationale en 1998 sous l’influence des pays occidentaux. Nous examinons ensuite en section 2 ce qu’on peut ou non attendre de la « justice internationale » pour Gaza, et donnons en conclusion une discussion générale sur son évolution.

1. Le droit international, les bombardements causant de graves pertes civiles et les armes

Bombardements

1899-1907 : Conventions de La Haye. Selon ces conventions :
« il est interdit d’attaquer ou de bombarder des villes, villages, bâtiments et habitations non défendus » (art. 25, Convention II de 1899 et IV de 1907)

1977 : Protocole I additionnel aux Conventions de Genève, ratifié par 167 pays (mais pas par les Etats-Unis ou Israël et avec des réserves importantes des pays européens occidentaux). Y sont entre autres des « infractions graves » ou crimes de guerre les actes suivants :

- « soumettre la population civile ou des personnes civiles à une attaque» (art. 85.3.a); la présence de non civils isolés « ne prive pas la population de sa qualité civile » (Art. 50.3),
- les attaques menées en sachant qu’elles vont causer des pertes civiles (aux personnes ou aux biens) « excessives par rapport à l’avantage militaire direct et concret attendu » (art. 85.3.b).

1998 Statut de la CPI, Cour pénale internationale, ratifié par 108 pays et mis au point sous l’influence des pays occidentaux (y compris des Etats-Unis, qui ont participé à sa rédaction, même s’ils ont trouvé plus commode jusqu’à présent de ne pas le ratifier). Les articles précédents de La Haye et du Protocole de 1977 y sont repris mais avec des omissions et des ajouts, mis ici en italique, qui en modifient sensiblement le contenu comme nous l’expliquons plus loin. Y sont des crimes de guerre (Art. 8.2.b v, i, iv) :

- « les attaques et bombardements de villes, villages, bâtiments et habitations qui ne sont pas défendus et ne sont pas des objectifs militaires ».
- « le fait de diriger intentionnellement des attaques délibérées contre la population civile en tant que telle… » ; la précision du Protocole sur la présence de non civils isolés n’est pas reprise
- les bombardements menés en sachant qu’ils causeront des pertes civiles « qui seraient manifestement excessives par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire… »

L’ambiguïté des nouveaux textes ouvre la voie à des interprétations proches des thèses des Etats-Unis et d’Israël (qui sont aussi avec des nuances celles des pays occidentaux européens). Selon leur politique officielle, ces deux pays considèrent eux aussi que les attaques intentionnelles contre des populations civiles en tant que telles sont des crimes de guerre, mais ils affirment toujours qu’ils ne bombardent pas la population « en tant que telle » mais une présence militaire ennemie suspectée à tort ou à raison au sein de la population (ou supposée telle dans le cas des forces de police civile du Hamas), ou détruisent des infrastructures civiles (bâtiments administratifs, moyens de communication, production d’électricité,…) qui pourraient être utiles à des fins militaires à l’adversaire au cours du conflit et seraient donc selon eux des « objectifs militaires ». Les pertes civiles, certes regrettables, ne seraient pas « manifestement » excessives par rapport à l’ « ensemble » de l’avantage militaire qui est de détruire rapidement l’adversaire…Le Procureur de la CPI a de son côté souligné les différences avec le Protocole pour justifier sa décision de ne pas poursuivre les responsables britanniques pour leurs bombardements en Irak ayant causé des pertes civiles (il aurait pu intervenir, la Grande-Bretagne ayant adhéré à la CPI).

Armes

Les Conventions de La Haye énoncent le principe d’interdiction des armes « de nature à causer des maux superflus » et interdisent explicitement les armes empoisonnées, certains types de balles et en partie les gaz asphyxiants, totalement interdits par la suite dans un Protocole de Genève de 1925. De nouvelles conventions, ratifiées par une grande majorité des pays, ont ensuite interdit les armes biologiques (1972) et chimiques (1993). Une convention de 1980 sur les armes conventionnelles, ratifiée par une centaine de pays (dont Israël avec des réserves) énonce le principe général d’interdiction ou limitation d’armes « produisant des effets traumatiques excessifs ou frappant sans discrimination » : des protocoles associés interdisent ou limitent « mines, pièges et autres dispositifs » et armes incendiaires (les armes pouvant avoir des effets incendiaires « fortuits » y restent cependant autorisées). Une convention de 1997, ratifiée par 156 pays, interdit totalement les mines antipersonnel, une autre en mai 2008, les bombes à sous munitions (91 signatures préliminaires et quelques ratifications à ce jour). Elles n’ont pas été ratifiées (ou signées) par les Etats-Unis ou Israël.

Les seules armes dont l’utilisation est à ce jour un crime de guerre selon la CPI sont les armes empoisonnées, certains types de balles, et les gaz asphyxiants, toxiques ou similaires (à peu près celles de La Haye). Selon l’article 8.2.b.xx, l’emploi d’autres armes « produisant des maux superflus ou des effets traumatiques excessifs ou frappant sans discrimination » pourrait aussi être interdit « à condition qu’elles fassent l’objet d’une interdiction générale et fassent l’objet d’une annexe au Statut …» : ce n’est pas le cas à ce jour. Le Procureur a rappelé que l’utilisation de bombes à sous munitions n’est pas à ce jour un crime de guerre selon la CPI.

2. Que peut-on attendre de la « justice internationale » pour Gaza ?

Il y a peu de doutes que des attaques « délibérées » de personnes ou biens civils « en tant que tels » ont eu lieu à Gaza. Un petit nombre de subalternes seront peut-être poursuivis par la justice israélienne dans des cas trop flagrants, si la pression internationale est suffisante et si l’on peut prouver que ces attaques ont été menées alors qu’il était parfaitement connu qu’il n’y avait pas de présence militaire ennemie d’aucune sorte. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis dans quelques cas en Indochine et en Irak (quitte à libérer rapidement ensuite les personnes concernées). Que peut faire de son côté la justice internationale ?

i) il y a peu à attendre des Nations Unies, étant donné le droit de veto des Etats-Unis au sein du Conseil de sécurité qui a le principal pouvoir d’agir, par exemple de créer un tribunal spécial ou de demander à la CPI d’intervenir (cas du Darfour). L’Assemblée Générale des Etats membres peut de son côté faire des recommandations au Conseil ou aux Etats membres si le Conseil ne s’est pas saisi d’une question ou, sous certaines conditions, si elle estime que le Conseil est empêché d’agir. Une action dans ce sens est cependant peu probable. La CIJ, Cour internationale de justice (organe des Nations Unies, à distinguer de la CPI qui résulte, elle, d’un accord entre certains Etats) ne peut de toute façon pas prendre d’arrêt, Israël n’acceptant pas sa juridiction. Elle pourrait, sous certaines conditions, donner le cas échéant un avis consultatif juridique sur tel ou tel aspect, à la demande de l’Assemblée générale (comme elle l’a fait en 2004 à propos du mur construit par Israël en Palestine occupée).

ii) en l’absence de demande du Conseil de sécurité, la CPI peut, elle, intervenir de sa propre initiative si au moins l’un des Etats concernés, qui peut être la victime, a ratifié son Statut ou déclare accepter sa juridiction. Israël n’a fait ni l’un ni l’autre. La CPI ne peut donc a priori pas intervenir à propos de Gaza, sauf si l’Autorité palestinienne (qui a, elle, déclaré accepter sa juridiction) est reconnue par la Cour comme une entité au même titre qu’un Etat (ayant autorité sur Gaza). A défaut, la Cour pourrait poursuivre des israéliens ayant aussi la nationalité d’un autre Etat ayant ratifié le Statut. Dans tous les cas, il faudrait que le Procureur estime satisfaites les conditions suivantes selon le Statut : cas d’une gravité suffisante pour que la Cour s’en occupe, cas correspondant à la définition des crimes de la CPI (nous avons vu leur ambiguïté), absence de poursuites adéquates par Israël même ou par les autres juridictions nationales concernées (« principe de complémentarité »).

Si le Procureur estimait pouvoir intervenir, ce qui est peu probable, un scénario vraisemblable, sur la base du Statut de la Cour et des interprétations qu’en a données jusqu’à présent le Procureur, pourrait être le suivant : certains subalternes seraient poursuivis ou la justice israélienne les poursuivrait, les dirigeants israéliens ne seraient, eux, pas inquiétés. Ceux du Hamas seraient, eux, peut-être poursuivis pour avoir ordonné l’envoi de roquettes vers des zones civiles en Israël (ce qui peut être effectivement considéré comme un crime de guerre : voir textes ci-dessus. Mais comment dénoncer ces actions dès lors que les Etats puissants ne respectent pas le minimum d’équilibre instauré par le Protocole de 1977 dans le cadre de guerres asymétriques où les moyens militaires sont sans commune mesure ?).

iii) compétence universelle : selon le Protocole de 1977 (Art. 85.1), chaque Etat l’ayant ratifié a « l’obligation de rechercher les personnes prévenues d’avoir commis ou ordonné de commettre l’une ou l’autre des infractions graves et de les déférer devant ses propres tribunaux, quelle que soit leur nationalité, ou de les remettre à une autre Partie… ». La plupart des bombardements effectués par Israël sont des infractions graves selon les textes du Protocole rappelés plus haut, et les dirigeants d’Israël en sont les premiers responsables, étant donné le caractère systématique de ces actes. Ils devraient donc être poursuivis par les pays ayant ratifié le Protocole. Mais peu d’Etats respectent leur obligation (les pays ne faisant pas partie des Etats les plus puissants ne peuvent guère se le permettre) ou ils le font le plus souvent, comme les pays occidentaux européens, sous des conditions restrictives (définition des crimes de guerre, présence plus ou moins régulière des suspects dans le pays , poursuites seulement sur avis du gouvernement,…) Est aussi invoquée l’ « immunité coutumière » des membres de gouvernements étrangers pendant, voire même pour certains (chefs d’Etat et ministres des Affaires étrangères selon la CIJ) après la fin, de leurs fonctions.

Conclusion

Les chances de voir une vraie justice internationale s’appliquer pour Gaza apparaissent assez faibles, même si toutes les initiatives allant dans ce sens sont très utiles et bienvenues. On peut espérer un petit nombre de poursuites de subalternes et une application limitée de la compétence universelle faisant peser une pression morale sur certains responsables israéliens et les empêchant le cas échéant, par « principe de précaution », de se rendre dans certains pays, ce qui est déjà un résultat intéressant.

De manière générale, on assiste depuis les années 1990 à un double mouvement : développement de la justice internationale - tribunaux spéciaux, CPI, actions de certaines juridictions nationales selon le principe de compétence universelle, en particulier depuis le cas Pinochet -, mais parallèlement récupération et détournement de l’idée de justice internationale par les Etats puissants, en particulier par les grands pays occidentaux, à leur profit. On connaît l’entreprise de déconstruction du droit menée par l’administration Bush à propos de la torture, des traitements inhumains ou des détentions illégales, pratiques condamnées dans les Conventions de Genève de 1949 : son succès a été limité et les pays européens ont été réticents à suivre les Etats-Unis dans cette voie. Le président Obama va fermer Guantanamo et déclare « on ne torture pas aux Etats-Unis » : espérons qu’il ne poursuivra pas les politiques de transfert de prisonniers dans des pays « amis » où l’on peut continuer à torturer sans problème. On connaît moins l’entreprise de déconstruction menée par les pays européens occidentaux à propos des bombardements causant de graves pertes civiles, entreprise qui s’est traduite, nous l’avons vu, dans le Statut même de la CPI, auquel se réfèrent les pays occidentaux en voulant faire oublier le Protocole de 1977.

Dans les faits, si d’anciens chefs d’Etat (Milosevic ou Charles Taylor, ancien chef d’Etat du Liberia) ont été arrêtés et si un mandat d’arrêt est lancé par la CPI contre le chef d’Etat actuel du Soudan, rien de tel pour les crimes commis par les Etats-Unis en Irak et dans d’autres pays (l’ancien président Bush a jusqu’au bout été accueilli avec les honneurs en Europe), ou de ceux déjà commis par Israël en Palestine ou en 2006 au Liban. Israël peut d’ailleurs considérer anormal, voire « antisémite », qu’on lui cherche des noises pour mille morts au Liban en 2006 ou à Gaza en 2009, alors qu’il n’a fait que copier les méthodes (bombardements intensifs et autres méthodes causant de graves pertes civiles) utilisées par les Etats-Unis dans leurs guerres (Irak 1991, Serbie 1999, Irak 2003, Afghanistan,…) dans des proportions encore bien plus importantes, sans que personne, au niveau officiel international, ne parle de poursuivre leurs dirigeants. Quant à la compétence universelle, les seules poursuites qui ont pu aboutir à des résultats tangibles à ce jour ont concerné des africains, des afghans ou des ressortissants d’Amérique du Sud, mais non celles qui ont été tentées à juste titre par différentes organisations contre des dirigeants d’Israël ou des Etats-Unis.

On peut donc parler à ce jour de justice à sens unique et dans ce sens d’ « injustice internationale ». Le cas de Gaza va-t-il ouvrir une nouvelle ère ? On aimerait le croire mais on peut craindre que de nombreux combats ne soient encore nécessaires pour en arriver à une vraie justice. Si les massacres commis « à terre », les viols, les enrôlements forcés d’enfants,…, dont des responsables sont poursuivis par la CPI dans plusieurs pays d’Afrique, révoltent notre conscience, les violations des droits humains et les pertes en vies humaines, les immenses souffrances et destructions causées par les avions, les bombes, les missiles et autres armes sophistiquées des Etats puissants sont-elles plus acceptables ?

* Daniel Lagot est coprésident de l'ADIF - Association pour la défense du droit international humanitaire, France

vendredi 20 mars 2009

La solution à deux Etats et la ruine de Gaza

Virginia Tilley - Global Research, 3 mars 2009

Durant plusieurs années, ceux d’entre nous qui avertissaient que nous étions déjà en présence d’une solution à un Etat en Israël-Palestine ont été régulièrement remballés au titre d’intellectuels dans leur tour d’ivoire, disant toujours non, et d’utopistes fêlés. On ne perçoit que mieux le moment où ces commentaires dédaigneux se mettent à vaciller, à chanceler.

Il est vrai que, durant cette même période, nous avons pu entendre, en série, de ces conclusions inquiètes que si « quelque chose » n’est pas fait, la solution à deux Etats mourrait et que nous nous retrouverions en moins de trois mois, ou six mois, ou simplement « bientôt », avec la solution à un seul Etat sur les bras. La plupart des mises en garde à « six mois » sont sorties il y a des années mais sans jamais paraître expirer. Le problème était que la plupart des gens n’étaient pas sûrs de savoir à quel signe précis et indubitable reconnaître que l’option à deux Etats était vraiment défunte. Tout le théâtre diplomatique – les accords d’Oslo, la Feuille de Route, Annapolis et le Protocole de Paris – a donné aux gens une telle impression de sérieux qu’ils en sont venus à interpréter chaque nouvelle contradiction (le doublement de la population des colonies de Cisjordanie, par exemple) comme un simple « obstacle » ou « contretemps » au processus diplomatique supposé, plutôt que comme une preuve que tout cela n’était que du chiqué. Portant le fardeau de ce dé-réality-show, le projet à deux Etats est devenu moins un programme réel qu’une profession de foi : si insaisissable qu’elle puisse sembler dans la réalité, la solution à deux Etats doit être défendue ou « sauvée », ressuscitée comme la « seule voie ». Une noble rhétorique qui parle de « sacrifice » des deux côtés a ajouté de la gravité à cette mascarade. Nul ne savait quoi faire au cas où la notion de deux Etats s’effondrait finalement, si bien que nul ne souhaitait dire que c’était ce qui était arrivé.

Le résultat en a été des tergiversations et des retards. Et des morts palestiniens. Toujours plus de morts. Mais là, il semble que la marée ait changé, car Gaza et les élections israéliennes ont défait ces dernières illusions. Car enfin à quoi un échec peut-il ressembler sinon aux décombres de Gaza ? Il ne s’agit pas seulement du niveau de brutalité scandaleux qui dément toute idée d’un gouvernement israélien « modéré » ou quelque bonne foi que ce soit de la part d’Israël. Toute cette attaque est le résultat direct, une composante nécessaire et la preuve finale de la fraude des « deux Etats ». Comment Israël aurait-il pu attaquer Gaza aussi affreusement, aussi cruellement, si la sécurité des colonies juives en Cisjordanie n’était pas assurée via des accords avec l’Autorité Palestinienne de Monsieur Abbas ? Mais comment l’Autorité Palestinienne pourrait-elle faire respecter cette sécurité – autrement dit, jouer la partie la plus tendue d’une « autorité de gouvernement intérim » – sans la feuille de vigne des deux Etats ? Ce n’est qu’en s’assurant que l’Autorité Palestinienne était en position de réprimer tout soulèvement de masse de la part de Palestiniens scandalisés dans les villes de Cisjordanie actuellement étouffées par les colonies juives, qu’Israël a pu oser frapper Gaza de la manière dont il l’a fait. La solution/illusion à deux Etats devait donc être maintenue en vie afin de soutenir l’Autorité Palestinienne dans le but d’attaquer Gaza.

Mais bien sûr, l’équation de base tenait aussi : Gaza devait être écrasé afin de soutenir l’Autorité Palestinienne – car, encore une fois, la dernière campagne de construction de colonies qui créera les nouvelles frontières permanentes d’Israël requiert pour les colonies de Cisjordanie une sécurité que seule l’Autorité Palestinienne est en mesure de procurer et le Hamas a menacé ce pacte honteux en l’exhibant pour ce qu’il est. Maintenant que le Hamas a survécu et que le cercle d’Abbas fait encore plus figure d’idiots utiles, nous voyons se tenir au Caire des pourparlers sur « l’unité ». Mais nous pouvons être assurés que ces pourparlers sont autorisés par Israël à seule fin de soutenir encore un peu Abbas et ses gens, exactement comme l’argent est censé le faire (par exemple, sur les 900 millions des Etats-Unis, pas un dollar n’est destiné à la reconstruction de Gaza et le tout passe par l’Autorité Palestinienne ou le Fatah ou d’autres mains qui ne sont pas le Hamas). Tout accord conclu au Caire s’écroulera sitôt que le Hamas sera à nouveau confronté aux trahisons qui suivront à coup sûr – et très rapidement, parce qu’Israël ne tolérera pas le moindre pas de travers du cercle d’Abbas qui n’a jamais eu pour Israël qu’une seule raison d’être : servir l’annexion par Israël des terres de Cisjordanie.

La solution à deux Etats n’a donc eu un air de vie que dans la rhétorique du gouvernement israélien et les gens ont vu dans cette rhétorique ce qu’ils avaient envie de croire. Comme me le disait l’an dernier un collègue encore crédule, confronté à l’absence de la moindre preuve, l’objectif des deux Etats était chose entendue. Après Gaza, les écailles sont tombées des yeux des gens.

Cependant, il est inquiétant d’entendre les gens prononcer le décès de la solution à deux Etats partiellement en raison de l’imminent ascendant de Netanyahou et de Lieberman dans la politique israélienne. Il nous faut être clairs à ce propos également : pour ce qui touche aux Palestiniens, il n’y a pas l’ombre d’une différence entre leur politique et celle de Livni ou de Barak. De toute façon, Netanyahou est un opportuniste qui dit ce qui se vend. Quand l’administration Obama le mettra sous pression et que le climat diplomatique aura changé, il sera preneur de n’importe quelle version d’Annapolis qui aura été mijotée et il remplira nos médias de phrases empreintes de gravité sur l’éternelle innocence d’Israël et sa rude quête de la paix. Mais rien ne changera, qu’il vienne ou qu’il aille, parce que la politique d’Israël va au-delà de la politique électorale israélienne. Le seul changement auquel nous pouvons nous attendre porte sur le style. Le « oui mais » chicanier du camp Peres/Livni/Barak se transformera en la rhétorique du « pas question » chère au camp Netanyahou/Lieberman, tous deux présentant leur réjectionnisme comme le tragique fardeau d’Israël, né des échecs et des trahisons des Palestiniens. Quoi que fassent les Palestiniens, aucun de ces deux camps n’a la moindre intention de faire quoi que ce soit de différent en Cisjordanie, à part construire des colonies aussi vite que possible, prendre la terre, boucler les Palestiniens derrière le Mur et achever la consolidation d’Eretz Israël.

En réalité, l’idée que Livni et Barak aient jamais eu l’intention de faire quoi que ce soit de différent concernant la Cisjordanie revient à se laisser avoir par cette bonne vieille ruse gouvernementale – le mythe du déni plausible (1) d’Israël – selon laquelle ce sont en fait les colons religieux fanatiques qui poussent à la croissance de la colonisation. Le gouvernement israélien a mené toute l’opération de colonisation – établi les cartes, planifié, financé, supervisé, subventionné et défendu le tout – depuis le commencement. Ne tentons dès lors pas de recréer une fois de plus à notre usage cette fiction pleine de clinquant : que si seulement nous avions des « modérés » dans le gouvernement israélien, nous pourrions « maintenir en vie le processus diplomatique ». Les « modérés » nous ont apporté le carnage de Gaza et leurs intentions demeurent parfaitement claires ; alors ne restons pas accrochés à leurs mensonges, leur tartuferie et leurs crimes de guerre.

Et arrêtons ces bêtises à propos de la sécurité d’Israël. Israël est extrêmement sûr. Israël est aussi sûr que l’armée US combattant les Apaches dans les plaines du far-west américain et hurlant à la traîtrise au premier colon blanc tué. Là où les Blancs/Juifs veulent la terre du peuple indigène, disposent d’une force militaire écrasante et de la capacité de prendre cette terre, et qu’ils ne voient nulle raison de cesser, ce qu’il faut pour amener le gouvernement à arrêter d’entasser les gens dans des bantoustans/réserves, ce n’est pas une « médiation » afin que les deux côtés gagnent de la « confiance » et se voient l’un l’autre comme des êtres humains, ni une collaboration indigène offrant aux Blancs de se sentir « en sécurité », ni une reconnaissance indigène que l’Etat dominant à un « droit à l’existence ». La seule solution à un tel déséquilibre des forces consiste à éradiquer l’autorité morale revendiquée par l’Etat à détruire, voler et brutaliser l’Autre, en changeant la relation même existant entre l’Etat et l’Autre. Les Américains indigènes l’ont fait trop tard, quand trop avait été détruit et volé. Les Palestiniens peuvent encore le faire à temps.

Mais cela exige d’être sérieux et cela signifie qu’il faut agir maintenant.

La solution à un Etat n’est pas un « rêve ». C’est le seul espoir d’une vraie paix mais c’est aussi la dure réalité devant laquelle nous nous trouvons dès à présent. Le gouvernement israélien sait cela parfaitement bien et il sait aussi que la façade des deux Etats se fissure. Les conséquences sanglantes de ce savoir-là, nous les voyons à Gaza où Israël a délibérément semé la panique en partie pour faire dérailler le Hamas et distraire le monde de la transparence de plus en plus grande du mensonge des deux Etats. Il n’y a donc rien d’ « utopique » autour de cette réalité d’un seul Etat. En Afrique du Sud, la solution à un Etat a coûté des milliers de vies, en particulier, à l’approche de la fin, lorsque le régime d’apartheid s’est mis à désespérer. Comme en Afrique du Sud, dans la solution à un seul Etat en Israël-Palestine, les conditions vont probablement empirer avant de s’améliorer mais encore, nous n’avons aucune garantie que l’issue de la lutte sera positive. Cela peut tourner au nettoyage ethnique et à la guerre. Cela ne tournera bien que si les gens remisent leurs mythes et se mettent sérieusement à la tâche.

Les mythes qui doivent disparaître

Les mythes sionistes sont scélérats, mais de plus en plus fatigués et ruinés : les Palestiniens n’étaient pas en Palestine lorsque les sionistes sont arrivés ; les pays arabes ont dit aux Palestiniens de fuir, en 1948 ; la guerre des Six Jours a été imposée à Israël et Israël n’a dès lors aucune obligation de se retirer des « territoires saisis » ; Israël est un Etat nation comme n’importe quel Etat nation ; l’occupation n’est pas une occupation. Peut-être le mythe le plus dangereux parmi ceux qui sont encore chéris par les sionistes est-il qu’Israël peut agir selon ses propres mythes et que d’une manière ou d’une autre les choses s’arrangeront : que parce que les Palestiniens n’ont pas de justes griefs à opposer à Israël et ne peuvent donc être que des sauvages arriérés et fanatiques (ou des idiots crédules), Israël peut les bombarder afin de les amener à renoncer à leurs agendas anti-juifs irrationnels. Les sionistes ne saisissent pas encore que cette tactique ne marchera jamais – le mythe est, de fait, renforcé par le refus palestinien de capituler – parce qu’ils doivent s’accrocher à tous les autres « mythes fondateurs » pour donner un sens moral à leur Etat ethniquement nettoyé. L’œuvre publique résolue visant à discréditer ces mythes afin de faire dérailler cet illusionnement, doit se poursuivre et se poursuivra.

Mais les sionistes ne sont pas les seuls à avoir des mythes. Déballons les nôtre maintenant, afin qu’ils puissent enfin être reconnus pour ce qu’ils sont et remisés comme des jeux dépassés.

Le premier mythe tient qu’Israël a accepté la solution à deux Etats. A examiner à la loupe les textes des Accords d’Oslo, la Feuille de Route, Annapolis et le Protocole de Paris, nous découvrons qu’Israël ne s’est jamais, pas une seule fois, dans aucun accord, traité, document d’aucune sorte, engagé à une solution à deux Etats. Le seul moment où il a paru le faire, en signant la Feuille de Route, Israël a posé à l’Autorité Palestinienne tant de conditions préalables manifestement impossibles, qu’Israël pouvait dormir tranquille : il ne serait jamais tenu à quoi que ce soit. Israël ne contredit dès lors aucun engagement pris officiellement en faisant disparaître son fondement. (De même, Israël n’a jamais promis de se conformer aux résolutions 181, 194, 242 et 338 des Nations Unies, et la loupe révèle que son admission au sein des Nations Unies n’était pas non plus conditionnée par son acceptation du droit au retour des réfugiés palestiniens, mais ce sont là d’autres questions.)

Le second mythe, c’est que les Etats-Unis pourraient un jour contraindre Israël à se retirer de Cisjordanie. Ceci est partiellement dû à un manque de volonté politique et au lobby sioniste, mais imaginons un instant que l’administration Obama devienne assez sérieuse ou assez désespérée pour recourir à un vrai levier pour forcer un gel de la colonisation. Ce ne sera pas suffisant, et pas seulement parce que, à ce stade, un gel n’est pas suffisant. Mais tout gouvernement israélien qui tenterait sérieusement de retirer de grosses colonies (notez qu’aucun gouvernement israélien n’a jamais accepté de seulement l’envisager) trahirait des pans entiers de l’électorat sioniste, mettrait en crise le fragile pacte sioniste sur la nature de l’Etat juif et scinderait par le milieu le corps national sioniste. Aucune puissance extérieure ne peut faire qu’un Etat quelconque détruise de plein gré sa propre cohésion nationale, car ce serait un suicide politique et le suicide est précisément ce que la queue du dragon sioniste cherche à éviter en s’agitant comme elle le fait. De toute façon, il n’y a pas assez d’argent pour y arriver et Israël a désespérément besoin de l’eau de la Cisjordanie.

Le troisième mythe est que la société nationale juive qui a été créée en Israël va un jour disparaître. Elle ne va pas plus disparaître que ne l’a fait la société afrikaner en Afrique du Sud (qui, soit dit en passant, est plus florissante que jamais). Il est vital que le mouvement national palestinien et le mouvement de solidarité accepte ce fait, idéologiquement aussi bien que pragmatiquement, sans quoi la solution à un seul Etat serait un ethnocide dans ses prémisses et ne marcherait jamais. Cela peut sembler évident mais cela résonne comme un avertissement pour le discours nationaliste palestinien : de la même manière que « l’Etat juif » ne peut perdurer, « l’Etat arabe » de la Charte et d’une rhétorique palestinienne ne pourra jamais prendre forme en Israël-Palestine. Ce qui prendra forme doit être autre chose et, comme en Afrique du Sud, il doit libérer tous les groupes de l’emprise malfaisante du racisme.

Le quatrième mythe est qu’une solution à un seul Etat peut marcher au triomphe de la laïcité sans que les grandes fois abrahamiques ne participent pleinement du projet. La religion ne sera pas ici repoussée dans la sphère privée. Elle doit aider à mener cet effort, non pas flotter à l’arrière-plan. Mais un mythe associé est que les adeptes de ces fois n’ont pas à s’occuper sérieusement du défi interne que représente le fait de débrouiller comment vivre une vie religieuse vertueuse dans une société multi-confessionnelle. Le christianisme, le judaïsme et l’islam ne peuvent jamais « gagner » en Palestine ni même trouver leur plus grande vocation spirituelle sans chercher à atteindre leurs principes les plus nobles et les plus universels et les mettre en avant avec toute la certitude qu’offre la foi, sur cette terre qui a souffert si amèrement de leurs échecs passés à y parvenir.

Le cinquième mythe est que le monde appuie un jour suffisamment l’autodétermination palestinienne pour donner aux Palestiniens un Etat séparé et viable. Cela peut sembler aller à l’encontre de l’intuition, en particulier pour ceux qui se souviennent de la décolonisation des années 60 ou qui perçoivent l’extension de la campagne de boycott. Mais réfléchissez-y : aucun mouvement international majeur n’a jamais efficacement prêté main forte à la lutte pour l’autodétermination de quelqu'un d’autre. (A quel point avez-vous perdu le sommeil, ces derniers temps, à cause des Tamouls ?) Si la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud s’était centrée sur « l’autodétermination zouloue » ou « l’autodétermination Xhosa », en lieu et place de l’égalité des droits et de l’anti-racisme, l’apartheid serait encore à l’œuvre ici, aujourd’hui. L’apartheid a été défait en faisant appel à la conscience du monde et cela s’est fait en insistant sur des valeurs partagées par tous – l’égalité fondamentale des êtres humains en dignité et en droits, et la cruauté et l’illégitimité du pouvoir raciste. Nous voyons enfin émerger ce genre de vraie pression en Palestine, tandis que le monde voit avec horreur l’agonie de Gaza. En invoquant finalement directement ces valeurs universelles, et exigeant des droits égaux dans leur patrie en tant que citoyens d’un Etat unique, unifié, non-ethnique, les Palestiniens se retrouveront à capter cette force mondiale à des degrés sans précédent dans leur histoire politique, ne gagnant pas seulement une sympathie mondiale mais une passion mondiale.

Ironiquement, la voix qui soutient ce point avec le plus de force est celle d’Ehoud Olmert qui a averti que si les Palestiniens adoptaient une stratégie anti-apartheid à un seul Etat, Israël serait perdu. En avril 2004, il avait averti que « de plus en plus de Palestiniens se désintéressent d’une solution négociée à deux Etats, parce qu’ils veulent modifier l’essence du conflit, le faisant passer d’un paradigme algérien à un paradigme sud-africain. D’une lutte contre "l’occupation", pour parler comme eux, à une lutte en faveur de un-homme-une-voix. C’est-à-dire, bien sûr, une lutte beaucoup plus nette, beaucoup plus populaire – et en fin de compte, beaucoup plus puissante. Pour nous, cela signifierait la fin de l’Etat juif ». En novembre 2007, il l’a redit : « Si la solution à deux Etats venait un jour à s’effondrer et que nous nous retrouvions face à une lutte pour l’égalité de droit de vote dans le style de l’Afrique du Sud (également pour les Palestiniens dans les territoires), alors, aussitôt que cela se produirait, l’Etat d’Israël serait fini ».

Il n’est pas étonnant qu’Olmert et Livni et toute la machinerie de la solidarité de la Hasbara sioniste tapent si fort du poing sur la table à propos d’une solution à deux Etats : c’est leur seule défense contre l’effondrement d’un Etat ethnique et contre une vraie démocratie. Lorsque vos opposants vous indiquent le chemin d’une certaine défaite, cela vaut la peine d’y prêter attention.

Finalement, nous devrions rejeter tous les mythes portant sur la solution à un Etat elle-même : qu’elle est facile, utopique, inévitable, impossible, qu’elle évoluera naturellement si l’on se contente d’attendre, ou – le mythe le plus commun – que « les Juifs » ne l’accepteront jamais. La vérité, c’est que la solution à un Etat est difficile, dangereuse, qu’elle est la seule solution réalisable, la solution nécessaire, que cela exigera un travail énorme pour éviter qu’elle ne tourne mal, et que « les Juifs » l’accepteront. Mais pour que cela se produise, la vision et la mission nationalistes palestiniennes devront adopter une nouvelle vision, celle d’une société partagée, et la communauté internationale doit cesser de se bercer de futilité quand la Palestine brûle. Soit Israël soit les Palestiniens saisiront et conduiront la solution à un Etat. Ce qui s’est passé à Gaza nous montre ce qu’Israël entend faire de ce pouvoir. Il faut le reprendre.

Cette nouvelle lutte communiquera une énorme force politique au mouvement de libération. En Palestine, nous voyons en effet une vraie chance de créer un de ces rares moments éclatants où l’humanité se transcende brièvement, comme quand Nelson Mandela, se tenant devant les Union Buildings, à Pretoria, a prêté serment comme Président d’une nouvelle Afrique du Sud. Mais ne perdons pas davantage de temps et d’énergie à attendre passionnément la venue d’un « grand homme » pour tenir le rôle de Mandela en Palestine et mener chacun à la réconciliation. Nous portons tous un petit Mandela au fond de nous – c’est pour ça que nous avons pleuré en assistant à ce moment historique en Afrique du Sud, parce qu’il résonnait en nous avec quelque chose d’universel. Trouvons en nous ces ressources plus profondes de courage moral pour contribuer à aider à mener Israël-Palestine à un second triomphe mondial contre l’apartheid et poser les fondations d’une vraie démocratie et d’une vraie justice au Proche-Orient. Dieu sait que le monde doit défaire ce vieil ogre du siècle dernier, le nationalisme racial, afin d’affronter collectivement les grands défis qui nous attendent au siècle suivant.

* Virginia Tilley est à la tête du Middle East Project et responsable de recherche spécialisée dans le Democracy and Governance Programme du Human Sciences Research Council d’Afrique du Sud, écrivant à titre privé. Elle est l’auteur de « The One-State Solution » (Michigan University Press et Manchester University Press, 2005) ainsi que de nombreux essais sur Israël-Palestine, de même que d’un autre ouvrage et d’articles académiques sur le nationalisme racial en Amérique Latine et ailleurs.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

(1) « Par cette formule, l’on désigne la légère incertitude, le flou décisionnaire, le voile impalpable, qui fait que l’on ne peut prouver formellement l’implication directe et réfléchie du sommet de l’Etat. » (http://billy-tallec.typepad.fr/leblogpolitiquedebilly/renseignement/)

jeudi 19 mars 2009

Tout va baigner

Gideon Lévy - Haaretz, 13 mars 2009
Version anglaise - Preferential treatment

Ça suffit comme ça d’être paranoïdes : le monde n’est pas contre nous. Au contraire : il n’y a pas d’autre Etat auquel les membres de la famille des nations pardonnent ainsi les assassinats, les colonies et l’occupation qu’il poursuit. Il n’y a dès lors pas non plus de raison de craindre l’avenir. Le monde acceptera docilement l’équipe de rêve Netanyahou-Lieberman-Ya’alon et avalera tout ce qui lui sera poussé dans le gosier. Pourquoi ? Comme ça. Réjouissez-vous de vivre en Israël en ces temps merveilleux et taisez-vous.

Coïncidence ? Le lendemain du match de tennis opposant, sans public, Israël à la Suède, une menue information était publiée sur le site Internet de « Haaretz » : des historiens ont découvert que la Suède, ancienne puissance du tennis, avait aidé la machine de guerre nazie par l’octroi de crédit aux entreprises allemandes. Coïncidence ou non, neutre en 1941 ou non, 68 ans plus tard, l’opinion publique suédoise n’est à l’évidence pas neutre : des milliers de personnes ont manifesté contre Israël qui a été forcé de taper sur une balle de tennis, comme un lépreux, sans public. Personne en Israël n’a demandé pourquoi Israël était considéré en Suède comme un lépreux. Personne n’a osé demandé si la guerre à Gaza valait le prix que nous payons maintenant, d’Ankara à Stockholm. Il nous a suffi de rappeler que les Suédois avaient toujours été contre nous. Le fait qu’il y ait eu des périodes où les Suédois se sont vautrés dans l’amour d’Israël était écarté de la conscience. Le monde est toujours contre nous, voilà tout.

Sauf que le monde n’est pas contre nous. C’est même le contraire qui est vrai : la vérité c’est qu’il n’y a aucun autre Etat auquel le monde passe aussi facilement ses caprices, aujourd’hui encore. Oui, aujourd’hui encore. Certes, l’opinion publique mondiale est très critique, parfois d’une manière qu’elle réserve à Israël. Mais la majorité des gouvernements, sans le Venezuela ni la Turquie mais bien avec l’Egypte et la Suède, sont éloignés de ce qui se murmure dans leur opinion publique. Le monde officiel continue d’être aux côtés d’Israël, en dépit de tous ses méfaits. La montée du Hamas, le renforcement de la haine de l’Islam en Occident et l’hégémonie américaine servent de vent favorable puissant, et nous savons merveilleusement en tirer tout le profit possible.

Quelle différence y a-t-il entre le joueur de tennis national Andy Ram et le joueur de tennis national Thomas Johansson ? C’est que Johansson et ses fans survoltés ont vu les images de Gaza alors que Ram et ses fans insouciants ne les ont probablement pas vues. Si Andy Ram avait vu les images, peut-être aurait-il lui aussi manifesté. Mais ce désagrément-là a été épargné à Ram, comme à la majorité des Israéliens, et cela sous le patronage des médias israéliens mobilisés pour gaver et rendre obscur. Nous est-il vraiment permis, à Andy Ram et à nous, d’injurier ceux qui ont été choqués par les images en provenance de Gaza ? Ceux qui osent protester contre les responsables de ces scènes ? Exigeons-nous du monde de se taire, une fois encore ?

Les manifestants de Stockholm brandissaient des calicots contre la violence et le racisme. On peut sans doute demander pourquoi ils ne manifestent que contre nous – il y a encore d’autres endroits racistes et violents dans le monde – mais il n’est pas possible de se demander simplement pourquoi ils manifestent. N’y a-t-il pas eu de violence à Gaza et n’y a-t-il pas de racisme en Israël ? Si nous étions suédois, ne serions-nous pas en train de protester contre la mort et la destruction semée pour rien par Israël ?

Mais il ne faut pas non plus trop s’émouvoir de l’opinion publique orageuse en Suède ; son gouvernement de droite est, comme tous les gouvernements européens, infiniment moins agité. Il nous suffira de rappeler cette scène surréaliste lorsque, au plus fort de l’attaque brutale contre Gaza, les dirigeants de l’Union Européenne sont venus en Israël, ont dîné à la table du Premier ministre, dans une démonstration de soutien unilatéral aux côtés du tueur et du démolisseur, qu’ils n’ont pas songé à visiter Gaza ni ouvert la bouche pour critiquer Israël. Ça, c’est l’Europe officielle.

Rien à craindre

Maintenant, à la veille de la constitution d’un nouveau gouvernement, s’insinue la crainte qu’en raison de sa composition, Israël ait à payer un prix international élevé. Pas d’inquiétude à avoir : tout va baigner. Le monde accueillera Benjamin Netanyahou comme l’homme d’Etat numéro un d’Israël, Avigdor Lieberman comme l’ambassadeur numéro un et Moshe Ya’alon comme le soldat numéro un. Les déclarations agressives de Lieberman et les violences de l’armée israélienne sous le commandement de Ya’alon dans les Territoires [occupés], ne constitueront pas un obstacle. Le monde les acceptera aussi.

De même, la crainte qui se renforce et selon laquelle la nouvelle administration américaine pourrait modifier les règles du jeu, a des chances de se révéler exagérée. La nouvelle Amérique de Barack Obama a déjà repris l’engagement de faire le ménage derrière Israël, comme d’habitude. Les 900 millions de dollars que l’administration s’est engagée à apporter pour la reconstruction de Gaza, sans un mot de critique à l’encontre de celui qui a causé ces destructions, comme si elles étaient l’œuvre du ciel et non d’une armée qui n’a pas de frein, et le tout de surcroît dans la situation économique actuelle des Etats-Unis, sont de mauvais augure pour ceux qui espèrent un changement. C’est avec des armes américaines qu’Israël a détruit Gaza, après quoi l’Amérique et l’Europe à sa suite passent réparer – ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. Ce qui était sera ; le boucher abattra et le système s’épanouira : Israël continuera de dévaster et l’Amérique de passer après lui, sans rien dire.

Mauvais présage ? Oui, pour ceux qui pensent que le changement ne pourra venir que de l’extérieur, autrement dit, d’Amérique. Voyez comment est contrecarrée la Conférence de Durban II, par crainte d’une ligne dure qui serait adoptée à l’égard d’Israël. Voyez comme a été annulée, aux Etats-Unis, la nomination de Charles Freeman à la tête du National Intelligence Council, sous la pression du lobby juif tout-puissant. (*) Pourquoi ? Parce qu’il est « anti-Israël ».

Quelqu'un connaît-il un autre pays qui puisse bénéficier d’un appui international aussi large ? Mais nous nous plaignons toujours : le monde entier est contre nous. C’est bon pour resserrer les rangs ici et excellent pour soutirer toujours plus de soutien dans le monde. Le Cosaque dévalisé a de nouveau frappé.

Les sombres prophéties d’un changement dans les rapports des Etats-Unis à Israël, sont aussi vieilles que l’Etat. Chaque fois que l’administration change aux Etats-Unis, la crainte reprend des forces. Mais de Président en Président, notre force augmente : lorsque George Bush a accédé à la présidence, on nous a mis en garde contre ce Texan, ami des Arabes et du pétrole, et qu’avons-nous eu ? Jamais il n’y avait eu un Président aussi « partisan d’Israël », lui donnant à ce point carte blanche pour toutes ses colonies, ses assassinats et ses conquêtes. Obama fait peur lui aussi : le voilà déjà à discuter avec l’Iran et avec les Taliban. On peut supposer que cela aussi se révélera une crainte surfaite, dès qu’il s’agira d’Israël.

Ça ne durera pas éternellement ?

L’intérêt international pour Israël est disproportionné. La semaine dernière, n’importe quel chauffeur de taxi de la ville de Bursa, en Turquie, pouvait vous dire de mémoire les noms de Lieberman, Tzipi Livni, Benjamin Netanyahou et même Avi Mizrahi, le général qui a critiqué leur pays. Le moindre frémissement dans le processus de coalition en Israël fait immédiatement les grands titres dans le monde entier. La politique intérieure d’aucun autre pays ne retient à ce point l’attention du monde. Seulement celle d’Israël.

Que ce soit bon ou mauvais pour les Juifs, il est difficile de reconnaître les racines de ce phénomène. Cela fait des décennies que le monde gobe quasiment toute entière la narration sioniste. L’occupation s’est poursuivie sans entrave véritable, tout comme la colonisation, pendant plus de 40 ans. En dehors de quelques bougonneries et de quelques résolutions internationales que personne n’avait sérieusement l’intention de faire appliquer, Israël continue d’appartenir au camp des bons. Les Arabes, eux, sont les mauvais.

Le nouvel état d’esprit anti-islam renforce cette tendance et Israël en sort une fois encore gagnant. La critique portée contre les médias occidentaux de la part des sympathisants d’Israël est, elle aussi, très exagérée. Une journaliste suédoise a récemment été congédiée par son journal pour avoir pris parti en faveur du point de vue palestinien dans le conflit. On imagine difficilement que son journal eût agi de même s’il s’était agi, par exemple, d’une journaliste juive ayant donné à entendre des paroles de soutien à l’égard d’Israël.

J’ai un jour été interviewé pour la première chaîne française de télévision, qui est une chaîne commerciale, à l’endroit où l’armée israélienne avait tué la fille unique d’une femme paralysée et j’avais déclaré que c’était le genre de moments où j’avais honte d’être israélien. Mes paroles n’ont pas été diffusées. Le lendemain, le reporter de la chaîne m’avait expliqué que, par crainte des téléspectateurs, les éditeurs avaient décidé de ne pas diffuser cette phrase que j’avais prononcée. Lorsqu’un jour j’ai publié un article dans le journal allemand « Die Welt », qui appartient à la maison d’édition d’Axel Springer, un éditeur qui exigeait de tous ses journalistes qu’ils signent un engagement à ne jamais remettre en cause le droit à l’existence de l’Etat d’Israël, l’éditeur m’avait dit : « Si cet article critiquant l’occupation avait été écrit par un journaliste allemand, il n’aurait pas été publié chez nous ».

Malgré les opinions critiques de plus en plus fortes à l’égard d’Israël, l’Europe reste très prudente. Entre culpabilité du génocide et peur de l’islam, avec une Europe qui se traîne aveuglément derrière les Etats-Unis où qu’ils aillent, Israël jouit encore, comme Etat, d’un statut privilégié dans le monde – extrêmement privilégié.

Peut-être cela ne durera-t-il pas éternellement. Peut-être que plus nos actes empireront et plus les critiques se durciront aussi. En attendant, deux guerres vaines en deux ans n’y ont pas suffi. Mais peut-être viendra-il un moment où le monde en aura assez de notre brutalité et de notre violence qui menacent la paix mondiale, et peut-être nous dira-t-il enfin : l’occupation, ça suffit. Ça suffit, ces guerres qu’Israël lance et pour lesquelles le monde doit ensuite payer. Peut-être que lorsque l’équipe de rêve d’Israël, Netanyahou-Lieberman-Ya’alon, se retrouvera face à l’équipe de rêve américaine, Obama-Clinton, conservateurs vs libéraux, instigateurs de guerre vs partisans de la négociation, il en sortira quelque chose. En attendant, rappelez-vous : Israël a battu la Suède, en tennis, 3-2. Une fois de plus, la justice l’a emporté.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
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(*) L’auteur de la traduction anglaise de cet article pour le site Internet haaretz.com n’a pas jugé bon de conserver cette phrase. [ndt]

mercredi 18 mars 2009

Le lobby pro-Israël fait échouer la nomination de Freeman

Robert Dreyfuss - The Nation > Blogs > The Dreyfuss Report, 10 mars 2009

Le retrait de Charles (Chas) Freeman de la présidence du National Intelligence Council, au terme de deux semaines d’attaques injurieuses lancées contre lui par le chœur le plus ardent du lobby sioniste américain, est un mauvais point pour l’administration Obama.

Comme je l’écrivais il y a quinze jours, lorsque la campagne contre Freeman a débuté, si Barack Obama ne peut pas tenir tête à des gens comme Marty Peretz, Jonathan Chait, Steve Rosen et autres critiques irascibles et si la Maison Blanche ne peut pas défendre le gratin en matière d’intelligence critique quand cette personne est attaquée par des requins républicains flairant le sang dans l’eau, comment alors pouvons-nous attendre d’Obama qu’il tienne tête à Bibi Netanyahou et à son allier plus radical encore, Avigdor Lieberman, quand ils s’affronteront sur la politique du Proche-Orient ?

C’est triste et inquiétant.

Attendez-vous à de l’exultation dans les pages de The New Republic, de la National Review, de The Weekly Standard, sur Fox News, dans les couloirs de l’American Enterprise Institute et de l’AIPAC, ainsi que sur les blogs de droite et néo-cons.

Parmi ceux qui ont rejoint la campagne de diffamation visant Freeman, il y avait (voyons les choses comme elles sont) les Juifs intransigeants du Congrès démocrate, y compris le sénateur Charles Schumer de New York, le député Steve Israel (il se nomme vraiment « Israël ») de New York et bien sûr cet ancien démocrate, Joe Lieberman – tous pressés dans le coin des fidèles, avec l’AIPAC.

Le Post, écrivant ce matin à propos de l’opposition à Freeman de la part de sept membres républicains du Senate Select Committee on Intelligence, citait Freeman tel qu’il s’exprimait en 2007 : « L’oppression brutale des Palestiniens par l’occupation israélienne ne montre aucun signe d’un terme quelconque… L’identification américaine avec Israël est devenue complète. »

Vous pouvez apparemment tout croire, sauf cela.

Il y a près de quatre ans, j’ai interviewé Freeman à propos de la nomination désastreuse de Porter Goss au poste de directeur de la CIA ; celui-ci avait été affecté par le Président Bush à la surveillance politique d’une agence censée dire la vérité au pouvoir. Goss, m’avait alors dit Freeman, avait été envoyé à Langley pour « imposer une vision [de la CIA] que ses analystes et ses agents rejettent comme n’étant tout simplement pas basée sur la réalité ». « C’est totalitaire. On va finir par se retrouver avec une agence plus à droite, plus conformiste et moins portée à produire des gens ayant des idées originales et des dissidents. »

J’ai bien l’impression que nous savons maintenant qu’il n’y a plus de place pour des dissidents dans le monde du renseignement.

Ce mardi, tard, Freeman a publié cette déclaration :

A tous ceux qui m’ont soutenu ou m’ont adressé des paroles d’encouragement au cours de la controverse de ces deux dernières semaines, j’adresse ma gratitude et mon respect.

Vous aurez découvert la déclaration faite par le Director of National Intelligence, Dennis Blair, rapportant le fait que je suis revenu sur mon acceptation initiale de l’invitation qu’il m’avait faite d’occuper la présidence du National Intelligence Council.

Je suis arrivé à la conclusion que le déluge de distorsions diffamatoires de mes antécédents ne s’arrêterait pas avec mon entrée en fonction. Les efforts en vue de me calomnier et de détruire ma crédibilité se poursuivraient au contraire. Je ne crois pas que le National Intelligence Council pourrait fonctionner efficacement avec un président sous attaque permanente de la part de gens sans scrupules passionnément attachés aux vues d’une faction politique d’un pays étranger. J’étais d’accord de présider le NIC pour le renforcer et le protéger contre la politisation, et non pour l’exposer aux efforts d’un groupe d’intérêt particulier prétendant le contrôler par le biais d’une longue campagne politique.

Ceux qui me connaissent le savent bien : j’ai beaucoup profité de la vie depuis ma retraite. Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un retour à la fonction publique. Lorsque l’amiral Blair m’a demandé de présider le NIC, je lui ai répondu que j’entendais qu’il me demandait « de renoncer à ma liberté de parole, à mes loisirs, la plus grande part de mes revenus, de me soumettre à la colonoscopie mentale d’un polygraphe, et de reprendre la navette quotidienne pour un job aux longues heures de travail et une ration quotidienne d’injures politiques ». J’ai ajouté que je me demandais « s’il n’y avait pas un côté négatif à cette offre ». J’étais pleinement conscient que nul n’est indispensable ; je ne fais pas exception. Il m’a fallu des semaines de réflexion pour conclure qu’étant donné les circonstances de défi sans précédant dans lesquelles notre pays se trouve actuellement à l’étranger et à l’intérieur, je n’avais pas d’autre choix que d’accepter cet appel à revenir dans la fonction publique. J’ai donc démissionné de toutes les positions que j’avais et de toutes les activités dans lesquelles j’étais engagé. J’attends avec impatience de retourner à la vie privée, libéré de toutes les obligations antérieures.

Je ne pousse pas l’immodestie jusqu’à penser que cette controverse portait sur moi plutôt que sur des questions de politique publique. Ces questions avaient peu à voir avec le NIC et n’étaient pas au cœur de la contribution que j’espérais apporter à la qualité d’analyse offerte au Président Obama et à son administration. Néanmoins, je suis attristé par ce que la controverse et la manière avec laquelle le vitriol public de ses instigateurs dévoués s’est déversé ont révélé de l’état de notre société civile. Il est manifeste que nous, Américains, ne pouvons plus mener un débat public sérieux ni exercer un jugement indépendant sur des matières de grande importance pour notre pays ainsi que pour nos alliés et amis.

Les calomnies lancées contre moi et leurs courriels dont on peut aisément suivre la trace montrent de manière décisive qu’il y a un puissant Lobby décidé à empêcher toute autre vue que la sienne de s’exposer, moins encore s’agissant de la compréhension américaine des tendances et événements du Proche-Orient. La tactique du Lobby pro-Israël touche le fond du déshonneur et de l’indécence, et inclut l’assassinat moral, la citation sélective inexacte, la déformation délibérée des antécédents, la fabrication de mensonges et un mépris total de la vérité. L’objectif de ce Lobby est le contrôle du processus politique via l’exercice d’un veto sur la nomination de personnes qui contestent la sagesse de ses vues, le remplacement de l’analyse par la conformité politique, et l’exclusion pour les Américains et notre gouvernement de tout choix de décision autre que ceux qu’il prône.

Il y a une ironie toute spéciale à avoir été accusé de considération déplacée pour les opinions de gouvernements étrangers et de sociétés étrangères par un groupe aussi clairement déterminé à imposer l’adhésion à la politique d’un gouvernement étranger – dans ce cas-ci, le gouvernement d’Israël. Je crois que l’incapacité du public américain à débattre ou celle du gouvernement à envisager n’importe quel choix pour la politique US au Proche-Orient qui fasse l’objet d’une opposition de la part de la faction dirigeante dans la politique israélienne, a permis à cette faction d’adopter et de soutenir une politique qui menace en fin de compte l’existence de l’Etat d’Israël. Il n’est permis à personne aux Etats-Unis de le dire. Ce n’est pas seulement une tragédie pour les Israéliens et leurs voisins au Proche-Orient ; cela porte un préjudice grandissant à la sécurité nationale des Etats-Unis.

L’agitation scandaleuse qui a suivi la fuite concernant ma nomination en instance sera vue par beaucoup comme une raison de s’interroger sérieusement sur la capacité de l’administration Obama de prendre ses propres décisions à propos du Proche-Orient et des questions apparentées. Je regrette que ma volonté de servir la nouvelle administration ait abouti à jeter le doute sur sa capacité d’envisager et a fortiori de décider quelle politique est susceptible de servir au mieux les intérêts des Etats-Unis plutôt que ceux d’un Lobby résolu à imposer la volonté et les intérêts d’un gouvernement étranger.

Au tribunal de l’opinion publique, contrairement à une cour de justice, on est coupable jusqu’à preuve du contraire. Les discours à partir desquels des citations ont été tirées de leur contexte sont accessibles à toute personne intéressée par la vérité. L’injustice des accusations lancées contre moi était évidente pour ceux qui ont l’esprit ouvert. Ceux qui ont cherché à attaquer ma réputation sont indifférents à toute réfutation que moi-même ou n’importe qui d‘autre pourrait avancer.

Mais tout de même, pour mémoire : je n’ai jamais cherché à être payé ni accepté de paiement de quelque gouvernement étranger que ce soit, en ce compris l’Arabie Saoudite ou la Chine, pour un service quelconque et jamais je n’ai parlé au nom d’un gouvernement étranger, au nom de ses intérêts ou de sa politique. Je n’ai jamais fait de lobbying auprès d’un quelconque département de notre gouvernement pour aucune cause, étrangère ou domestique. Je suis mon propre maître, je ne dépends de personne et en retournant à la vie privée, je vais une fois encore – pour mon plaisir – ne servir d’autre maître que moi-même. Je continuerai à m’exprimer comme il me plaira sur des sujets de préoccupation pour moi et pour d’autres Américains.

Je garde mon respect et ma confiance dans le Président Obama et le Director of National Intelligence Dennis Blair. Notre pays est actuellement confronté à de terribles défis, à l’étranger et à l’intérieur. Comme tout Américain patriote, je continue de prier pour que notre président puisse nous diriger avec succès afin de les surmonter.

Je continuerai de mettre à jour ce post au fil de la semaine, donc restez à l’écoute.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)