vendredi 26 septembre 2008

Noir, couvert de suie, brûlé

Gideon Lévy - Haaretz, 12 septembre 2008
Version anglaise - In the line of fire

L’endroit le plus important à Burin, c’est la caserne de pompiers. Il n’y a pas beaucoup de villages en Cisjordanie dotés d’une caserne équipée comme celle-là : camion de pompier, uniformes, bottes, casques, lances à incendie, les besoins du jour. Ici, le bal des pompiers comprend de fréquents départs pour aller éteindre des incendies que des colons des environs ne cessent d’allumer dans le village et dans les oliveraies qui l’entourent. Le paysage est noir, couvert de suie, brûlé. Des milliers d’arbres fruitiers ont dépéri, une maison a récemment été réparée après les dégâts que lui avaient fait subir un incendie allumé en pleine nuit. Le commandant du poste de pompiers, Fadi Hadar, un jeune homme en tenue de camouflage, jette un coup d’œil dans son registre des interventions : le dernier incendie dans le village date du 3 septembre à 16h15 – le feu avait été bouté aux outils sur le chantier de construction de la nouvelle maison que se construit Abed El-Karim Abed El-Hadi, un habitant du village.

Il y a exactement dix ans, nous avions visité cet endroit et nous avions tenté de monter avec les fermiers terrorisés jusqu’à leurs oliveraies, dans les hauteurs. A peine étions-nous arrivés que des émeutiers sont descendus des maisons d’Yitzhar, menaçant de leurs armes et hurlant. Des soldats de l’armée israélienne, appelés sur place, furent contraints de s’enfuir sous la menace des fusils des habitants d’Yitzhar. « Un pas de plus et je tire », avait dit un des colons-terroristes en menaçant le commandant de brigade qui avait alors donné l’ordre de se replier. Cela, je l’ai vu de mes yeux.

Voici ce que j’écrivais alors, à la fin de l’été 1998 : « Alors qui diable est le maître dans les Territoires occupés ? Pendant un moment qui ne fut pas bref, ce dimanche, le tableau était d’une clarté et d’une netteté incroyables : au moins sur un bout de terre, entre Burin et Yitzhar, les seuls seigneurs et maîtres étaient les colons et personne d’autre. Ni l’armée israélienne, ni la police israélienne, ni les garde-frontière israéliens.

« Une bande de colons s’amène, menaçant les forces de sécurité en disant que "des snipers grimpés dans les arbres tireront une balle entre les deux yeux de celui qui ferait encore un pas" ; les officiers l’entendent, les membres de la police des frontières l’entendent, le commandant de brigade le sait, mais rien. Un groupe de fermiers palestiniens demandent à pouvoir se rendre dans l’oliveraie qui leur appartient. Les colons menacent. Le commandant de brigade entend la menace puis interdit aux fermiers d’aller sur leurs lopins de terres. "Y a-t-il quoi que ce soit d’illégal dans le fait que ces fermiers accèdent à leurs terres ?", avais-je demandé au colonel Yehouda (Shouki) Shaked, le commandant du secteur. "Le ciel nous préserve. Il est clair qu’il leur est permis d’entrer sur leur terre", m’a-t-il répondu, mielleux, "Mais le moment, vous comprenez, le moment n’est pas bien choisi" » (Haaretz, 28.08.1998)

Dix ans ont passé et rien n’a changé. Une fois de plus, « le moment n’est pas bien choisi ». La vie à Burin est toujours une vie sous la terreur. Les colons se déchaînent, l’armée et la police israéliennes, censées assurer la sécurité, ne bougent pas le petit doigt. La menace des colons, vous savez ; la sécurité des Arabes, vous savez. On a de nouveau enregistré, au cours des dernières semaines, une augmentation de l’activité des colons. L’escalade a démarré le jeudi noir, 19 juin. Ce jour-là, les colons de Yitzhar et de Brakha ont incendié quelque 3.800 oliviers, dont un millier étaient des arbres d’un grand âge.

Zaki Sadeh, coordinateur des opérations de terrain de l’organisation des « Rabbins pour les droits de l’homme », dit que pour détourner l’attention de la question des avant-postes « illégaux », l’essentiel des troubles proviennent maintenant des colonies « légales », Yitzhar et Brakha. Son organisation prépare un programme de plantation pour réhabiliter les oliveraies incendiées. Les volontaires de l’organisation ont restauré la maison, incendiée elle aussi, de Said Najar vers lequel nous nous tournerons d’abord.

Un petit lit d’enfant, noir de suie, traîne dans la cour de la maison, témoin silencieux des événements de la nuit où les colons ont mis le feu à la maison. C’était la nuit du 28 juillet, jour anniversaire du mariage des Najar qui vivent, avec leurs deux enfants, dans cette maison qu’ils louent. Said assistait à un cours pour officiers de la police palestinienne à Jéricho. Wafa, son épouse, alors enceinte, et Arwah, leur fils d’un an et demi, étaient à la maison.

Depuis le joli balcon de pierre de cette maison ancienne, se découvre un paysage toscan. Dans le verger, poussent des figuiers et des oliviers. Dans la soirée, Wafa a téléphoné à Said pour lui dire que des colons étaient descendus de la colline, venant de Brakha, leur malédiction, et qu’ils rôdaient dans le village en s’adonnant à des actes de violence. Wafa lui a dit qu’elle avait peur. Said lui a conseillé d’aller avec l’enfant chez ses parents à elle, pour ne pas être seuls dans cette maison qui donne sur la rue principale du village. Wafa, tout en laissant les lumières allumées dans la maison pour plus de sécurité, s’est enfuie pour se rendre chez ses parents. Au petit matin, le frère de Said lui a téléphoné à Jéricho et lui a dit : viens vite, la maison a été incendiée.

La maison était tout entière couverte de suie et toute fumante, deux cocktails Molotov furent trouvés dans la chambre à coucher commune au couple et à son bébé dont le lit était entièrement brûlé. Said est arrivé sur place deux heures plus tard, alors que l’incendie était déjà éteint. Il dit que l’on sent maintenant encore l’odeur de fumée dans la maison qui a été retapée et nettoyée par des membres des « Rabbins pour les droits de l’homme ». Le lit d’enfant, à l’entrée, est la seule trace qui reste de ce qui est arrivé. Les Rabbins ont aussi acheté un nouveau lit dans lequel dort Mahmoud, le bébé qui est né entre temps. Wafa ne souhaite pas continuer à habiter cette maison. Said était sur le point de lui bâtir une maison à la limite du village, mais toutes ses économies, 9.800 dinars jordaniens en cash, ont, selon ses dires, disparu dans l’incendie des colons. Pas d’économies, pas de nouvelle maison.

Najar dit que les colons viennent quasiment tous les jours dans le village, menaçant tous les habitants. Ils sont essentiellement actifs en fin de semaine, le vendredi et le samedi (shabbat hamalka). Un tracteur Ferguson s’est approché de la cour de la maison, conduit par le vieux fermier Walid Ayd. Hier, raconte ce voisin moustachu et brûlé par le soleil, les colons ont encore essayé de descendre dans le village. Seul un rassemblement des jeunes les en a empêchés. Il y a quelques jours, les colons ont empoisonné six moutons, dont trois lui appartenaient. Les choses sont comme autrefois, Ayd et d’autres fermiers se voient empêchés de se rendre sur une partie de leurs terres, à cause des menaces de leurs voisins de Brakha et Yitzhar. Ils appréhendent surtout maintenant le moment de la récolte des olives qui débute le mois prochain. Ayd ne sait pas comment ni même s’il parviendra à faire sa récolte qui constitue sa seule source de revenus.

« Nous vivons pour Al-Qouds, capitale de la Palestine », annonce une affiche à l’entrée du bureau du chef du conseil, Ali Ayd. Burin compte 3.200 habitants. « Chaque fois qu’on parle de paix, il y a davantage de problèmes avec les colons », dit-il pour essayer d’expliquer l’escalade dans les actions des colons, aux cours de ces dernières semaines, pas seulement ici, mais sur toute l’étendue de la Cisjordanie. Les colons seraient-ils les seuls à prendre au sérieux les conversations entre Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas (Abou Mazen) ? Agissent-ils dans les petites choses comme dans les grandes, embrasant le territoire même quand il n’y a qu’une apparence d’avancée politique ? D’Hébron à Naplouse, cette escalade est perceptible ces derniers temps et personne en Israël ne s’en émeut. C’est à se demander si quelqu'un en a entendu parler.

Assis sous un portrait de Yasser Arafat, le chef du conseil égrène les derniers malheurs, les énumérant comme pour leur donner plus de poids : poteaux électriques incendiés, troupeau empoisonné, vol de chevaux, incendie d’une maison et par-dessus tout, tirs de « missiles » – apparemment des obus de mortiers ou des fusées éclairantes, aux dires de la police – dont neuf ont été tirés, ces dernières semaines, sur Burin, sans atteindre personne ni faire aucun dégât, mais en semant la terreur.

Le premier tir a eu lieu le 1er août, alors que tout le village était à un mariage. Ayd dit qu’ils savent exactement de quelle maison de Brakha partent les tirs : c’est celle d’où partent généralement les pogromes. Ayd dit qu’après chaque tir, des soldats de l’armée israéliennes viennent ramasser les débris des engins explosifs. Est-ce que ce sont eux qui appellent l’armée israélienne ? Non. Alors comment l’armée sait-elle ? « Tout comme elle sait qu’un missile est tiré depuis l’Irak », répond Ayd. Malgré les opérations de l’armée israélienne, de gros débris de métal sont déposés sur la bibliothque d’Ayd, restes de bombe ou de roquette. D’après lui, l’engin a été lancé il y a quelques semaines depuis Yitzhar et a atterri dans des champs, entre Oudala et Awarta, deux villages situés tout près, à trois kilomètres de Burin.

Les 3.800 oliviers qui ont été incendiés en juin appartenaient à 75 habitants du village. Autrefois, cinq à six cents villageois partaient chaque matin pour aller travailler en Israël. Aujourd’hui, pas plus qu’un dixième de ce nombre continue de le faire. Le chef du conseil lui-même a fermé depuis longtemps l’entreprise de pierres qu’il avait à Naplouse et un demi million de shekels ont été perdus, selon ses dires, du seul fait que Naplouse est placé en état de siège.

Tôt matin. En Palestine, on est déjà passé à l’heure d’hiver, dernier signe d’indépendance à l’égard d’Israël, et les rues de ce beau village ancien sont vides. Le chef du conseil critique durement la police et l’armée israéliennes qui, selon lui, ne font rien pour protéger les habitants de son village contre les pogromistes. « L’armée et la police ne font rien, strictement rien, pour protéger la vie des Palestiniens. Elles se contentent de mentir. » Ayd raconte un cas où un colon a brandi une arme et tiré sur les habitants. La police a déclaré que le jeune homme avait été arrêté, mais finalement il est apparu qu’il était libre. Il y a quelques mois, des colons de Yitzhar ont confisqué, de force, le cheval d’un villageois, Ayman Soufan. Celui-ci est allé se plaindre à la police où, selon les dires du chef du conseil, on lui aurait dit que des colons de Yitzhar prétendaient eux aussi qu’un cheval leur avait été volé. Tant que leur cheval ne leur était pas rendu, avaient expliqué les colons à la police, ils ne libéreraient pas son cheval. Un Etat de droit, version Yitzhar.

Le porte-parole de l’armée israélienne a communiqué ceci : suite aux incidents graves survenus dans le secteur, la police d’Israël a lancé, avec l’aide de l’armée, une série d’opérations contre des agents provocateurs dans les colonies. Lors de ces événements, un certain nombre de citoyens ont été arrêtés et font l’objet d’un examen par la police. L’armée israélienne participe en permanence au maintien de l’ordre public dans les régions de Judée et de Samarie.

Le porte-parole du secteur de Judée-Samarie [Cisjordanie], Dany Poleg, a adressé cette réponse : une plainte a été reçue, dans la zone de Samarie, le 28 juillet, pour une maison incendiée à Burin. A ce stade, l’enquête est en cours au niveau du renseignement afin d’identifier les suspects. Sur la question des cultures incendiées, des enquêtes sont réalisées mais ne sont pas encore assez avancées pour permettre des arrestations et le dépôt d’actes d’accusation. La police du secteur de Judée-Samarie n’a pas connaissance d’un incident comportant des tirs de roquettes, mais on peut dire que lors d’un incident où il avait été rapporté qu’un bruit d’explosion avait été entendu dans le secteur du village, l’enquête des sapeurs de la police, qui avait reçu des Palestiniens un objet trouvé sur le terrain, avait montré qu’il s’agissait des restes d’une fusée éclairante manuelle. A ce stade, aucun suspect n’a été arrêté.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Le village de Nabi Samuel – une tache palestinienne

Aya Kaniuk & Tamar Goldschmidt - Mahsanmilim, septembre 2008

Pour comprendre que le mur n’est pas construit pour répondre à des besoins de sécurité mais pour fixer les futures frontières d’Israël, il suffit de regarder une carte. Une ligne claire passe à l’est de la Ligne Verte avec un seul but : intégrer au territoire israélien un maximum de colonies et de terre, et en exclure le plus possible de villages palestiniens avec un minimum de terre. Au milieu des colonies de Givat Ze’ev, Givon et Ramot, sur le tracé de la grand route réservée aux Juifs, ne reste qu’un seul petit village que le mur n’est pas parvenu à rogner hors du territoire. Une tache palestinienne à l’intérieur d’une continuité juive : le village de Nabi Samuel.

Issa avait seize ans, Kamal quatorze et Hadja Shoukriya approchait la quarantaine lorsqu’en 1967, les bombardements ont commencé. Le souvenir des massacres perpétrés en 1948 était vif et proche, et les gens redoutaient ce qui allait se passer avec l’arrivée des Juifs. Ils ont fui en masse vers la Jordanie : des frères d’Issa et de Kamal, et beaucoup d’autres de cette petite localité. Les bombardements d’un camp à l’autre passaient par-dessus leurs têtes. Issa et sa mère et son frère et plusieurs autres membres de la famille élargie se sont cachés dans une grotte près de Bir Nabala. Lorsqu’une dizaine de jours plus tard, ils sont rentrés chez, c’était pour découvrir que les soldats avaient mis les maisons à sac. Des pots de miel avaient disparu, des matelas, de la vaisselle. Tout avait été volé. Les maisons avaient été vidées de leur contenu. Mais bon, pour ce qu’il y avait, disent-ils. Et les maisons, en dehors de dégâts mineurs, étaient debout.

Ils ont poursuivi leur vie. Issa et sa mère, Kamal et sa mère, son frère et son beau-père (le frère muet d’Issa), et Hadja Shoukriya et ses parents (avec lesquels elle vivait depuis la mort de son mari et le mariage de ses filles), tous ont plus ou moins repris la vie qu’ils menaient avant. Les maisons du village étaient semées, pour la plupart, près de l’enceinte de la vieille mosquée. Même alors, c’était un petit village. Bâti à côté des ruines des anciennes maisons du village, détruites en 1917, lors de la guerre entre les Turcs et les Anglais, et que l’on voit en l’état aujourd’hui encore. En tout, 162 habitants étaient enregistrés avant la guerre.

Le 23 mars 1971, vers cinq ou six heures du matin, des troupes sont arrivées, avec des camions et des bulldozers, pour détruire le village de Nabi Samuel. « Vous avez une heure pour évacuer », leur a-t-on dit. Ils ont emportés ce qu’ils avaient le temps de rassembler, c’est-à-dire pas grand-chose, puis l’armée a entrepris de raser leurs maisons avec ce qui s’y trouvait. Le chien noir de Hadja Shoukriya n’avait pas voulu sortir. On avait essayé de le tirer dehors, on l’avait appelé, mais il refusait de sortir et a été enseveli sous les décombres.

« Pourquoi détruisez-vous notre maison », a demandé le jeune Kamal, ce qui lui avait valu de recevoir des coups. « Allez dans ces maisons », leur ont crié les soldats en les chassant vers un groupe de maisons plus à l’écart, en bordure du village, appartenant à des gens qui avaient fui en Jordanie pendant la guerre et qui étaient restées vides. C’est là qu’ils sont allés. Une chambre fut allouée à la mère d’Issa et sa famille, et une chambre à la mère de Kamal et sa famille. Une chambre l’une à côté de l’autre. Le village fut totalement détruit, le sol aplani et le terrain dénommé « parc ». « Vous êtes autorisés à construire des toilettes en tôles », leur a-t-on dit, et c’est ce qu’ils ont fait. Et depuis lors, on ne leur permet pas de bâtir.
Quelqu'un construit quelque chose, on le lui démolit. Il n’y a pas de permis de bâtir, on ne leur en délivre pas, et les gens sont contraints de construire sans permis, car ils ne peuvent s’en passer, parce que c’est leur terre, qu’il y a des enfants, que les enfants souhaitent eux aussi fonder une famille, qu’ils ont beau demander un permis, ils ne l’obtiennent pas, c’est systématique. Alors les différentes forces d’occupation démolissent, « conformément à la loi », la « construction illégale ». Sauf chez le moukhtar. Le moukhtar est un collabo.

Les autorités coloniales successives désignent quelqu'un parmi les villageois pour être leur laquais qu’elles dénomment « moukhtar ». Celui-là dispose de privilèges, en échange desquels il sert les objectifs du pouvoir contre les habitants. Ainsi, le moukhtar actuel et sa famille sont les seuls du village à posséder une carte d’identité bleue jérusalémite (les autres villageois ont une carte d’identité palestinienne) et à pouvoir, grâce à cela, aller travailler en Israël et se déplacer librement. C’est comme ça aussi qu’il peut, lui, contrairement aux autres habitants du village, construire sans crainte qu’on vienne démolir sa maison. Et cela alors que la maison qui se tenait auparavant au même endroit a été démolie par les autorités, « conformément à la loi ».

A Nabi Samuel, la fonction principale du moukhtar est d’aider concrètement à la prise de possession des terres et au transfert tranquille. Il contrefait la signature de défunts pour faire croire qu’ils ont vendu leur terre avant ou pour après leur mort ; il se trouve de faux témoins, fabrique des photos d’un chèque pour faire la preuve qu’une vente a eu lieu. Et comme les forces israéliennes « chargées de faire appliquer la loi » ne voient aucun intérêt à faire cesser la fraude, les faux témoignages sont acceptés sans hésitation même quand il est évident que quelque chose n’est pas normal, et les plaintes des habitants contre les falsifications sont déchirées et enterrées. L’un après l’autre, des lopins de terre sont vendus frauduleusement à des Juifs. Sur cent pourcents de terrain, cinq pourcents ont peut-être été réellement vendus, nous dit-on ; pour tout le reste, il y a contrefaçon. Les habitants ont des preuves écrites de toute cette infamie, mais malgré leurs tentatives de la dénoncer à la police, celle-ci n’est visiblement pas disposée, disent-ils douloureusement, à en venir à des actes, dès lors que la plainte vise des Juifs.

Kamal nous explique qu’il est né en 1957, quelques mois après la mort de son père en 1956, assassiné par des Juifs alors qu’il était occupé à la cueillette des olives de sa famille à Lifta. Les difficultés de la vie à Nabi Samuel l’ont poussé, une fois adulte, à chercher fortune en Jordanie où il s’est marié et où il a eu ses enfants. Et puis, un jour, sa mère qui vivait toujours à Nabi Samuel, a lu dans un journal qu’il vendait sa terre à des Juifs. Chose inacceptable. Et qui bien sûr n’était pas vraie. Il s’est trouvé un document contrefait selon lequel le père de Kamal aurait vendu, en 1954, sa terre à son fils Kamal qui n’était pas encore né. C’était trois ans avant sa naissance. Et encore un autre document censé montrer que Kamal avait vendu cette terre à quelqu'un d’autre et avait même touché une somme d’argent pour cela. Kamal dit que l’appareil judiciaire était prêt à accepter un argument aussi étrange et aussi irréel, avec un père qui lègue une terre à son fils qui n’est pas né… Comment savait-il qu’il aurait un fils et le nom qu’il porterait… et cela alors qu’il y avait d’autres fils dans la maison, déjà nés ceux-là, et qu’il aurait pu les faire hériter… Alors pourquoi justement lui qui est né après la mort de son père ? Alors que la famille soutient que rien de cela n’est vrai. « Comment peut-on se satisfaire d’un argument aussi branlant », demande Kamal.

C’est pour lui la preuve que même les forces chargées de faire appliquer la loi appartiennent à cette même conspiration. Que l’appareil judiciaire ne voit pas d’intérêt à réfuter ces fausses allégations, parce que la prise de contrôle des terres du village et leur transfert à une propriété juive constitue un objectif auquel cette institution collabore également. La police, l’armée et l’appareil judiciaire. Tous.

Parce qu’Israël ne veut tout simplement pas de Nabi Samuel, là.

Année après année, comme dans toute la Cisjordanie, les conditions sont rendues de plus en plus dures. Presque plus personne n’a de travail, parce que, pour la plupart, ils travaillaient en Israël et qu’aujourd’hui, la plupart des Palestiniens en âge de travailler ne sont pas autorisés à entrer en Israël pour y travailler. Ils en sont empêchés. Ils s’infiltrent en passant par les champs dans le but d’essayer de trouver du travail en dépit du danger représenté par les soldats qui leur font la chasse, qui les attrapent parfois, et les brutalisent le plus souvent, et ils sont contraints de payer des amendes, se retrouvent en prison, puis réessaient, parce qu’ils n’ont pas le choix.

La seule sortie du village mène à la route 436, une route de « l’apartheid », réservée aux Juifs et où il est interdit aux gens de Nabi Samuel de se déplacer. Actuellement, et apparemment pour peu de temps, les villageois peuvent se rendre au checkpoint de Ramot qui est sur cette route, et seulement là. Et au checkpoint, selon le bon vouloir des soldats, ils pourront ou ne pourront pas poursuivre à l’intérieur de l’enclave voisine, et à partir de là, par un long chemin, se rendre à Ramallah ou ailleurs. Personne n’est autorisé à venir en visite dans le village. Uniquement ceux dont la carte d’identité indique Nabi Samuel. C’est ainsi, par exemple, que le mari de la fille d’Issa ne peut l’accompagner pour rendre visite à sa famille.

Les gens hésitent à sortir du village parce que tout trajet leur prend des heures au lieu de minutes. Parce qu’il leur faut passer au checkpoint de Ramot qui, comme tous les checkpoints, sont là pour faire obstacle et brutaliser. Alors, si c’est possible, ils y renoncent. Cela fait un an et demi qu’Issa n’a pas rendu visite à son fils qui s’est établi, avec sa famille, à Bir Nabala, après qu’on leur a démoli leur maison, parce que tout simplement tout est trop difficile. Et long. Depuis plus d’un an, le petit-fils d’Issa se rend à l’école, à Beit Ikhsa, à dos d’ânesse. En général, ceux qui se marient ne reviennent pas au village. De toute façon, ils ne pourraient y habiter, parce qu’ils devraient forcément bâtir, que ce ne serait pas possible sans cela, et que ce qu’ils construiraient serait démoli, comme toujours. Plusieurs personnes, déjà, sont mortes, le cœur déchiré.

Le temps des habitants de Nabi Samuel est compté. En fait, lorsque le mur sera achevé autour des enclaves de Biddou et de Bir Nabala, ils vivront littéralement en prison. Fermée de toutes parts. Et on ne sait pas bien ce qui se passera, ni combien d’entre eux survivront à tous ces abus destinés à les faire partir de là, et au vol déterminé de leurs terres.

Issa nous a dit : « Je voudrais dire aux Juifs de ne pas acheter les terres de Nabi Samuel. Que tout ça est frauduleux. Que même si c’est enregistré au ‘tabou’ [cadastre], c’est mensonger. Et qu’ils n’achètent pas. Ce n’est pas légal. Je veux qu’ils le sachent ». Issa est sûr que si les Juifs savent qu’ils achètent une terre volée, appartenant en réalité aux habitants de Nabi Samuel, ils s’abstiendront de le faire. Et qu’ils restitueront les terres volées aux villageois.

Juste avant notre départ, un homme portant un chapeau de fantaisie, s’est approché de Kamal et Issa. Il leur a dit qu’il cherchait à se faire son chemin à travers champs pour essayer de trouver du travail peut-être en Israël ou dans une des colonies, et il leur a demandé de lire pour lui dans le Coran afin de lui porter chance.

Il y a quelque chose de fort et d’émouvant dans la manière dont le chien noir de Haja Shoukriya, qui ne voulait pas quitter sa maison et sa terre, et qui a sacrifié sa vie, constitue à la fois un souvenir et un symbole dans ce petit village.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Arabes de cour

Gideon Lévy - Haaretz, 18 septembre 2008
Version anglaise - The court Arabs

Lorsque venait de l’étranger une délégation distinguée, Shimon Peres nous demandait, à nous qui étions ses assistants, de veiller à inviter les cheiks Jabr Moade et Hamad Abou Rabiah ; Peres souhaitait que « l’on voie des keffiehs dans l’assistance ».

C’était il y a longtemps ; beaucoup de mots, beaucoup de sang versé depuis lors. Rabiah a été assassiné par les fils de Moade pour un siège au parlement israélien, et les Arabes d’Israël ont créé leurs propres partis nationalistes. Pourtant treize mille d’entre eux ont rejoint le parti Kadima, des clans entiers, qui ont élu hier le prochain chef du gouvernement. Ce sont nos Arabes de cour, à la manière des Juifs de cour de la diaspora. Ils font une mauvaise réputation à l’opportunisme et une plus mauvaise réputation encore à leur peuple.

Un bon Arabe n’est pas un Arabe membre de Kadima, du Likoud ou même du parti Travailliste. Une partie importante de ces membres de Kadima sont passés par les trois partis, les relations entre minorités nationales et pouvoir étant ce qu’elles sont. Un bon Arabe ne peut soutenir ces partis qui sont directement responsables de discrimination, de l’occupation et de la mort de gens de leur peuple. Mais la détresse engendre la disgrâce : la corruption électorale plutôt que la lutte, la collaboration plutôt que l’honneur national. Il y a moyen de croire en la paix et la coexistence sans flagornerie, sans ramper ; il y a moyen de faire avancer les problèmes du secteur arabe sans se corrompre et il est même possible de se préoccuper de l’égalité des droits sans les grotesques séances de photos avec Shaul Mofaz et Avi Dichter.

C’est vrai que le soutien accordé à Mofaz a conduit à l’ouverture d’une antenne du bureau d’enregistrement des licences automobiles à Daliat al-Carmel et peut-être l’entrepreneur du Triangle qui a rejoint le parti Kadima afin de promouvoir la création d’un centre commercial dans sa ville arrivera-t-il à ses fins lui aussi. Mais à la vue de ces entrepreneurs fournisseurs de voix et de ces chefs de clans, affairés à acheter et vendre des voix et à faire bon marché de l’honneur national, le cœur s’aigrit de honte.

Il n’est pas facile d’être un Arabe israélien. Avec un Etat qui n’est pas loyal à leur égard et une armée qui tue des gens de leur peuple, mais avec l’ambition de s’intégrer et de tirer le maximum d’un Etat qui leur a été imposé, ils se retrouvent entre le marteau et l’enclume. La visite d’un ministre chez eux, dans leur salon, à la veille des élections – toujours à la veille des élections seulement – n’y changera rien. Au contraire. Cette façon de se brader ne fera que perpétuer l’attitude humiliante à leur égard qui devient, de leur fait, l’attitude qu’ils méritent.

Personne ne soupçonne le moindre Arabe d’avoir rejoint Kadima pour son idéologie. Mais même s’il s’agit d’intérêts personnels et des intérêts du secteur arabe, il est permis de rappeler que l’énorme contribution financière à la construction du stade de football de Sakhnin, c’est Ahmed Tibi [député Ra'am-Ta'al – Mouvement Arabe pour le Renouveau et Liste Arabe Unifiée - ndt] qui l’a collectée, et pas Raleb Majadele [Ministre travailliste de la science, de la culture et du sport - ndt]. Peut-être Mofaz apportera-t-il un centre commercial et Dichter un parking, mais la puanteur sera perceptible de loin et les droits continueront à être foulés au pied.

Nous pensions que le temps de ces bons Arabes était révolu. Qu’une nouvelle génération s’était levée, pénétrée d’une conscience politique et nationale et qui ne courbe pas la tête face aux autorités comme l’avaient fait ses parents, marqués par le traumatisme de la Nakba. C’était se réjouir trop vite, visiblement : il y a encore une population arabe importante qui ne s’en est pas encore remise.

La génération des parents, il serait difficile de la juger, mais leur « génération de l’Etat » doit se libérer de ces modèles corrompus. Il suffirait que ces Arabes chéris écoutent avec quel cynisme parlent d’eux leurs patrons, les arrivistes juifs qui ont acheté leurs voix à très bon marché lors des soldes, les soldes de l’honneur national.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Le droit de non retour

Hasan Abu Nimah - The Electronic Intifada, 12 septembre 2008

On a embrouillé et gravement malmené le débat sur le problème des réfugiés palestiniens. Alors qu’Israël maintient une position cohérente, les Palestiniens et les Arabes sont souvent contradictoires, vagues et inconséquents.

Pour une raison obscure, le problème des réfugiés s’est vu, avec le temps, limité à un seul aspect : le droit au retour. Cela a restreint la portée de la discussion à un point qui a non seulement provoqué un déplacement d’accent mais qui a aussi joué parfaitement entre les mains des Israéliens de la ligne dure qui tout à la fois dénient obstinément tous droits aux réfugiés et nient la responsabilité d’Israël dans la création du problème des réfugiés, d’abord par le nettoyage ethnique systématique de la Palestine, puis par le refus de permettre aux réfugiés de rentrer chez eux. Pourtant le problème des réfugiés impose davantage de droits que le droit au retour et c’est sur cette base qu’il devrait être envisagé.

L’initiative arabe de paix de mars 2002 prévoit qu’ « une solution juste au problème des réfugiés palestiniens soit réalisée par le biais d’un accord conforme à la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies ».

Parce que cette résolution constitue le cœur de la position arabe et palestinienne sur la question des réfugiés, il convient de rappeler ce que dit réellement cette résolution votée initialement par l’Assemblée générale de l’ONU il y a six décennies et réaffirmée depuis lors chaque année.

Au paragraphe 11, elle « décide qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé lorsque, en vertu des principes du droit international ou en équité, cette perte ou ce dommage doit être réparé par les Gouvernements ou autorités responsables ».

La résolution affirme donc le droit au retour de ceux qui le désirent et prévoit des compensations pour toute perte ou dommage occasionné à tous les réfugiés, indépendamment de leur décision de revenir ou non.

L’insistance arabe sur le droit au retour est venu en aide à l’argument israélien selon lequel le retour de cinq millions de Palestiniens ou davantage en Israël signerait la fin de l’Etat juif. Cette insistance a placé toute la question dans un cadre étroit : l’accomplissement des droits des réfugiés ne peut se faire que par leur retour en masse, ce qui implique la fin d’Israël.

Le problème des réfugiés palestiniens devrait donc être placé dans sa véritable perspective. Au lieu de ne parler que du droit au retour, le discours tant arabe que palestinien devrait mettre l’accent sur les droits des réfugiés, dont le droit au retour, inaliénable et fondamental, mais qui ne représente qu’un seul aspect.

En fait, la résolution 194 exigeait le retour de ceux qui le souhaitaient et non pas le retour de tous les réfugiés palestiniens. Il est également évident que tous les Palestiniens qui ont fui leurs maisons et leur pays à la fin des années 40 ne choisiront pas de rentrer, une fois que leurs droits auront été réglés et qu’ils auront été dédommagés d’une manière correcte et juste.

Ces réalités ne devraient cependant pas servir de justifications pour dénier par avance aux réfugiés leurs droits, avant toute discussion sérieuse sur un règlement du problème des réfugiés conformément aux exigences du droit international, ni pour empêcher le retour de ceux qui choisiraient de revenir.

Tant les positions arabes que palestiniennes ont évolué avec le temps pour excuser et se faire plus accommodantes avec les « préoccupations » israéliennes qu’avec les droits légitimes des Palestiniens.

L’initiative arabe de paix constitue un exemple terrible de concessions gratuitement offertes à la position israélienne, sans aucune exigence en contrepartie, et ceci, à l’évidence, pour apaiser la prétendue « communauté internationale » engagée dans la logique israélienne raciste selon laquelle le « droit » d’Israël au maintien d’une majorité juive, qui l’autorise à opprimer sa minorité palestinienne, l’emporte sur les droits, réels et internationalement reconnus, des réfugiés.

L’initiative arabe parle d’une solution juste « sur laquelle il faudra s’accorder », ce qui signifie simplement qu’elle devrait être approuvée par Israël, et donne clairement à Israël un droit de veto sur toute proposition à laquelle il serait opposé. Cela fait perdre toute signification à la référence à la résolution 194 – en fait à tout le paragraphe –, parce qu’Israël nie être tenu par cette résolution. La formulation « [un accord] conforme à [la résolution 194] » est aussi destinée à égarer, en ce sens qu’elle donnerait l’assurance que la résolution est mentionnée mais sans exiger clairement son application ; « conforme à » signifie qu’une simple allusion à la résolution suffirait.

D’autres exemples incluent les nombreux arrangements obtenus entre négociateurs palestiniens et israéliens (comme le plan de Tan et l’initiative de Genève) offrant aux réfugiés palestiniens diverses options de destinations et comportant une option, qui s’invalide elle-même, d’un « retour en Israël » mais seulement si Israël y consent de son plein gré – ce qu’il ne ferait évidemment pas. Pareilles suggestions ont pour but d’afficher une feinte justice.

La tendance a toujours été de disperser les Palestiniens partout dans le monde, le reste retournant, au mieux, dans un « Etat » palestinien croupion.

Récemment, des déclarations plus contradictoires encore ont été faites à ce sujet par le Président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas. A la suite d’une rencontre qui a eu lieu la semaine dernière avec le Président égyptien Hosni Moubarak, Abbas a confirmé que « Jérusalem et le droit au retour sont des droits palestiniens inaliénables ».

Un mois plus tôt, cette fois-là encore après avoir rendu visite au Président égyptien, Abbas déclarait à un quotidien arabe (ainsi que cela a été rapporté par le quotidien israélien Haaretz le 7 septembre) qu’il ne pouvait pas « exiger d’Israël d’accepter tous les réfugiés, mais que cela ne signifiait pas qu’aucun d’entre eux ne retournerait ». Abbas aurait ajouté que « il n’est pas défendable que je propose que cinq millions de réfugiés retournent en Israël, parce que [les Israéliens] me diraient immédiatement que mon intention est de liquider l’Etat. Mais il n’est pas défendable non plus que je dise qu’aucun ne rentrera. »

Mais, il y a deux semaines, au Liban, Abbas a assuré le gouvernement libanais qu’il était opposé à l’établissement des réfugiés palestiniens dans ce pays. Il a déclaré : « Les réfugiés du Liban sont parmi ceux qui retourneront sur leur terre. »

Ce propos était probablement destiné à plaire aux autorités libanaises et, bien sûr, aux réfugiés eux-mêmes qui se méfient profondément des intentions internationales à l’égard de leurs droits.

Ces contradictions et ces offres généreuses visant à faire gagner à leurs initiateurs les faveurs de telle ou telle partie, ont été dommageables. Elles ont, avec le temps, érodé la position arabe et palestinienne au point qu’Israël ne prête plus la moindre attention aux déclarations ou prises de position officielles palestiniennes ou arabes sur cette question.

Il est temps de corriger la chose.

Le leadership palestinien devrait reconnaître que, dans le conflit, il n’est pas un médiateur dont la tâche serait de proposer des compromis, mais qu’il est partie à ce conflit, avec pour devoir fondamental de défendre ses droits légitimes et d’exiger leur réalisation pleine et entière. Et ceci devrait s’appliquer aux Arabes également.

Des arrangements peuvent effectivement impliquer des compromis, mais seulement comme élément d’un accord et d’un règlement final. Il n’y a pas d’exemple dont on se souvienne et où une partie à un conflit d’une telle importance ne se serait engagée qu’à avancer des propositions taillées à la mesure des désirs et besoins de ses adversaires et aux dépens de ses propres droits.

Le problème des réfugiés est au centre de toute solution envisageable du conflit et avec des plans douteux, cela ne peut pas marcher. Il est évident que parler de justice pour les réfugiés palestiniens, cela ne signifie pas le retour de la totalité d’entre eux, mais cela devrait être leur choix et non pas des offres faites délibérément par des opportunistes et des manipulateurs politiques de par le monde. Cela devrait aussi être décidé au terme de négociations sérieuses et non pas offert au titre de libres concessions faites par avance.

Il est clair également que ceux qui choisiraient de ne pas rentrer devraient obtenir pleines compensations pour les dommages et les biens perdus. Ils devraient également être autorisés à choisir en quel l’endroit devenir des citoyens respectés et non pas être aiguillés en un lieu quelconque où ils seraient tolérés. En effet, les pays européens qui ont contribué à créer le problème des réfugiés palestiniens et qui ont depuis lors manqué à leurs obligations morales et légales envers les Palestiniens, devraient être les premiers à accueillir ceux qui préféreraient ne pas rentrer en Palestine.

Le point de départ doit être une position palestinienne et arabe ferme et claire, compatible avec ce qui est utile à rendre justice aux réfugiés palestiniens, et non pas un langage qui sourie à l’usurpateur.

* Hasan Abu Nimah est l’ancien représentant permanent de la Jordanie aux Nations Unies. Cet article a paru initialement dans The Jordan Times.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

lundi 15 septembre 2008

Qu’on en finisse avec le mensonge !

B. Michael - Yediot Aharonot, 5 septembre 2008
Traduction anglaise - Stop the lying !

Régulièrement, après quelques années, on perd patience. L’esprit n’en peut de nouveau plus de ce festival de mensonges, de supercheries, de cet empressement mutuel à couvrir ses arrières, de cette foire débridée du bluff venue une nouvelle fois illustrer à quel point la culture du mensonge s’est enracinée, infiltrée au cœur du pouvoir.

Il n’est pas facile de repérer quel bluff a fait déborder le vase cette fois-ci. Est-ce le tir visant à la tête une personne psychiquement perturbée, dans le village de Na’alin ? La mère terrifiée qui s’était rendue au poste de police pour avertir de la disparition de sa fille et qui est repartie de là avec une fracture de la main ? L’employé de la Sûreté Générale [Shabak] qui a de nouveau décidé que des malades dans un état critique constituaient un « danger pour la sécurité » ? Ou peut-être les tribunaux qui gobent avec tant de légèreté, tant d’indifférence, toutes les absurdités de l’armée, de la police et de la Sûreté ? Apparemment, c’est collégialement que celles-ci ont passé la mesure. Pour éviter le désordre, envisageons-les l’une après l’autre. Commençons par l’armée.

Nous ne reviendrons pas sur ses « mensonges de fond » systémiques, organiques. Comme cette « administration civile » qui n’est rien d’autre qu’une administration militaire, dictatoriale à tous égards. Ou comme la trouble collaboration entre l’armée et les voyous des collines. Ou comme les brutalités routinières des soldats à l’égard des passants, juste pour le jeu et pour se soulager. Ou comme la politique militaire scandaleuse qui empêche, depuis des années déjà, toute investigation sérieuse sur la mort de centaines d’innocents tués par les balles des soldats.

Tout ce qui précède est connu depuis des années et ce ne sont pas ces nouilles froides qui ont, cette fois-ci, porté la patience au point de rupture. Mais alors quoi ?

Il semble que la première chose soit l’histoire de ce commandant de bataillon qui a donné l’ordre de tirer sur un homme menotté. Le commandant de bataillon a commencé par mentir. C’était sa réaction par défaut et si l’incident n’avait pas été filmé, tout le système autour de lui se serait joint au mensonge. Et pourquoi pas ? Cela fait bien longtemps que le mensonge est devenu la réaction réflexe première de l’armée. Il faut vraiment que des photographes ou des enquêtes menées avec pugnacité mettent les faits à nu pour que l’armée se trouve elle aussi forcée à envisager l’option de la vérité.

Ce mensonge-là planait toujours quand déjà nous parvenait l’histoire de cette personne psychiquement perturbée, du village de Na’alin. Des soldats lui ont tiré dessus et il est grièvement blessé. Aussitôt, vraiment dans les heures qui suivent, l’armée fournit le fruit d’une « investigation » de blanchiment : « le blessé a tenté de saisir l’arme d’un soldat ».

La version de l’armée est sans fondement. Images et témoignages démontrent que l’homme se tenait au balcon et qu’on lui a tiré dessus depuis la rue. Il n’avait cherché à se saisir de rien du tout. Il se contentait d’injurier, mettant en émoi les glandes de l’honneur, si sensibles, de ces jeunes gens armés de fusils. Mais l’armée a campé sur ses positions. Tout est en ordre. Pourquoi ? Que s’est-il passé ? Juste un Arabouche qui a pris une balle dans la tête.

Et tout le monde sait que tout le monde ment. Et tout le monde ment sous serment. Parce que c’est la procédure.

Moi, de toute façon, je ne suis jamais qu’un gauchiste puant et rongé par la haine de soi, mais qu’en est-il du commandant de l’armée ? Le lieutenant général Ashkénazi n’est-il pas, comme il apparaît toujours plus clairement, homme à pouvoir garder les yeux fixés aussi sur la vérité ? N’en a-t-il pas assez de cette culture du mensonge ? Ne sait-il pas que ce mensonge permanent pourrit son armée ?

Venons en maintenant à la police. (1)

Il y a un mois, environ, un homme et son épouse – il est médecin, elle est professeur d’art – sortaient d’un théâtre, à Jérusalem. Une voiture de police bloquait la rue et le policier qui était venu à son bord était occupé à dresser des procès-verbaux pour infractions au stationnement. Scène plutôt familière. Après tout, tout est permis aux voitures de police. Par moquerie, la femme s’est mise à applaudir en déclarant : « tous les honneurs pour la police ». Peut-on imaginer pire crime ? Railler ainsi un diligent rédacteur de procès-verbaux, au beau milieu de sa fructueuse tournée ?

En un clin d’œil, la femme était violemment poussée dans la voiture de police, menottée et emmenée au poste de police. Avec brutalité, menaces et sauvagerie, le mari n’a pas eu droit à moins. Tout à fait une famille du crime.

Cette semaine, le couple a reçu un mot annonçant que l’Unité d’Investigations de la Police avait bouclé le dossier. Mais quoi ? « Le plaignant a empêché [l’agent de police] de dresser des procès-verbaux… agressé un agent de police… insulté… ». Quelqu'un peut-il avoir le moindre doute sur ce qui s’est réellement passé ? Qui ment et qui ne ment pas ? Mais l’Unité d’Investigations de la Police, le blanchisseur officiel de la police israélienne, a parfaitement rempli sa mission. Les mensonges l’ont emporté, une nouvelle fois.

Poursuivons. Une femme angoissée s’est rendue dans un poste de police afin d’y déclarer la disparition de sa fille de 15 ans. Elle en est resortie battue, en sang et la main cassée. Son comportement émotif avait apparemment déplu aux officiers de police. Alors ils l’ont neutralisée sous les coups. « Elle criait, elle a agressé une femme policier, déchiré un dossier… », rapporte la police. Comme d’habitude. Ces violents citoyens agressent toujours notre pauvre police persécutée.

La perfide Unité d’Investigations de la Police mène, à nouveau, son investigation. Qui sera surpris si ce dossier se retrouve, lui aussi, expédié ?

Terminons par la Sûreté Générale [Shabak].

Ah ! La Sûreté Générale. On pourrait écrire un livre entier sur ses capacités de mensonge. Depuis la ligne 300 (2) jusqu’à Tali Fahima. Depuis son utilisation corrompue des tribunaux et des hôpitaux dans le dessein de prendre revanche sur ceux qui refusent de collaborer jusqu’à toutes ces ridicules « cellules Al Qaïda » qui apparaissent tout à coup, comme sur invitation, au milieu des citoyens d’Israël.

Voici un petit échantillon des derniers jours : deux gardiens d’enfants au service de la municipalité de Jérusalem ont été sauvagement frappés par des gardes de la résidence du Premier ministre. Les porteurs de lunettes noires et de T-shirts gonflés se sont sentis offensés quand les gardiens d’enfants leur ont demandé de s’identifier. Soit dit en passant, les gardes sont tenus de s’identifier avant d’importuner les passants.

Un des gardiens d’enfants a été hospitalisé dans un état grave. Les gardes ne sont pas inquiétés. Ils ont probablement dû fourguer le bluff habituel (« comportement suspect, troubles, insultes » et autres fadaises) qui sera bien sûr immédiatement adopté par leurs employeurs. Le mensonge gagnera une fois encore.

Et puis voilà encore un malade en danger de mort qui se voit qualifier de « danger pour la sécurité ». Il lui est interdit de se rendre à l’hôpital pour y recevoir des soins. Autre mensonge dénué de fondement. Un parmi les centaines, les milliers, les dizaines de milliers de mensonges qui constituent la routine du travail de la police secrète. Et celle-ci ne fait l’objet de l’investigation de personne, même pas pour faire semblant.

Alors voilà, une fois de plus, la patience était à bout et, une fois de plus, la frustration s’est déchargée en quelques mots d’humeur. Vous pouvez maintenant vous rendormir.

(Traduction de l'hébreu et de l’anglais : Michel Ghys)
.
(1) Cette partie de l’article consacrée à la police a été explicitement omise dans la transcription donnée par le site de « Kibush » de cet article qui n’a pas été mis en ligne par Yediot Aharonot. Par la suite, « Kibush » a diffusé une traduction complète, en anglais, de cet article. J’ai donc complété ma traduction à partir de cette traduction anglaise. (M. G.)

(2) En 1984, un groupe de quatre Palestiniens armés s’est emparé d’un bus israélien opérant sur la ligne 300, de Tel Aviv à Ashkelon. Deux de ces Palestiniens furent, par la suite, la cible d’une exécution extrajudiciaire opérée par un agent du Shin Bet. L’affaire était venue à la lumière à l’occasion de la publication de photographies de deux des Palestiniens, vivant en détention en Israël alors que les autorités israéliennes avaient annoncé qu’ils avaient été tués en même temps que les deux autres Palestiniens quand des soldats israéliens avaient pris le bus d’assaut. (Note ajoutée par l’auteur de la traduction anglaise)

Un candidat arabe au conseil municipal de Carmiel soulève une tempête

Elie Lévy - Maariv, 5 septembre 2008

Ibrahim Sha’aban, du parti Hadash, a présenté sa candidature et réveillé des peurs enfouies qui ont conduit, en réaction, à toute une campagne : « C’est soit ma maison soit leur maison ».

Celui qui se rend à Carmiel, ces temps-ci, ne peut manquer de s’apercevoir que cette ville de Galilée, ordinairement paisible, est prise d’agitation. La raison : l’approche des élections. Pour la première fois depuis la fondation de la ville, un Arabe se présente comme candidat au conseil municipal, soulevant une vague d’opposition.

Deux mois avant la tenue des élections, la campagne actuelle est entrée dans la dernière ligne droite : les balcons des maisons sont ornés des affiches des candidats, on distribue des tracts aux carrefours, aucun habitant ne reste indifférent. Ces jours-ci, deux candidats focalisent l’essentiel de l’attention : Oren Milstein (38 ans), commandant de réserve, fondateur du parti « Ma Maison » qui a, pour la première fois, placé la question de la majorité juive et du caractère juif de la ville à l’ordre du jour, et Ibrahim Sha’aban (54 ans), membre du mouvement Hadash, qui habite Carmiel depuis 18 ans et dont la plate-forme électorale a pour principes l’égalité et l’octroi de droits égaux pour tous.

Les deux hommes ne cherchent pas à accéder à la fonction de maire mais seulement à être membres du conseil. S’il est élu, Sha’aban sera le premier conseiller municipal arabe dans cette ville fondée en 1964 dans le but de judéiser la Galilée. La course pour le fauteuil de maire, Sha’aban et Milstein l’abandonnent à Adi Eldar, le maire légendaire qui bénéficie du soutien du parti Travailliste et de Kadima, et à celle qui fut son adjointe ces dix dernières années, Rina Grinberg, qui jouit du soutien d’Avigdor Lieberman et de l’essentiel de la population juive immigrée de la ville.

Au sein du parti Hadash, on en est encore aux premières phases de l’organisation et la liste des candidatures n’est pas encore clôturée, mais le départ de la course, donné il y a une semaine, a déjà eu son effet en soulevant une tempête. Le mouvement « Ma Maison », de Milstein, s’est empressé de répliquer par un nouveau slogan agressif : « c’est soit ma maison soit leur maison », une formule qui a provoqué la colère y compris chez pas mal de Juifs de la ville.

« Carmiel n’est pas une ville mixte »

Milstein, qui préside le mouvement : « La candidature de ce gars-là n’est rien de plus qu’une brutale provocation, essentiellement parce qu’il n’a objectivement aucune chance. Viendrait-il à l’idée de quelqu'un que la liste du Parti National Religieux ou que le Likoud présente un candidat à Oum El Fahm ? »

« Carmiel doit se réveiller, et vite, et en revenir au temps de l’intégration de Juifs et de la construction intensive pour que des phénomènes de ce genre restent strictement confinés à la marge. Carmiel n’est pas une ville mixte et ne sera jamais une ville mixte. Celui qui a oublié n’a qu’à ouvrir les livres d’histoire pour y voir dans quel but Carmiel a été fondé, parce que si je le dis, on dira que je suis raciste. »

Sha’aban réplique : « J’habite dans un immeuble avec 70 habitants juifs et je suis le seul Arabe et il n’y a aucun problème, avec personne. Je vis depuis 18 ans à Carmiel, mais je travaillais ici depuis bien avant. Ici c’est chez moi, c’est ma maison. Beaucoup de gens font ma promotion, mais tranquillement. Il y a une différence entre ce que j’entends à l’extérieur et ce qu’on me dit. Je n’ai aucun problème à m’asseoir avec quiconque a envie de s’asseoir avec moi pour travailler ensemble au profit de Carmiel. Carmiel est à tout le monde et il y a encore des Arabes qui souhaitent venir ici. N’oubliez pas que Carmiel se fonde économiquement sur le secteur arabe également. Tout le monde a le même droit et un jour peut-être y aura-t-il ici un maire arabe, pourquoi non ? S’il est bon, pourquoi pas ? »

« J’ai des amis arabes »

Milstein tient à préciser qu’il n’est pas de droite : « Je suis de centre gauche, je ne suis pas un raciste et j’ai des amis arabes. Je suis seulement le symbole à la tête du camp des gens de l’endroit. Nous avons été les premiers à soulever la question dont tout le monde parle secrètement dans la ville. »

Carmiel compte aujourd’hui environ 40.000 habitants, dont environ 3.000 Arabes. Lors des dernières élections, qui furent léthargiques et tranquilles, seuls 26% des électeurs potentiels ont voté. Cette année, avec l’agitation que la candidature de Sha’aban a amenée dans la campagne électorale, on estime que le taux de participation devrait atteindre 65%, voire davantage.

Un habitant de Carmiel qui a tenu à rester anonyme : « Le grand problème est que la valeur des appartements baisse à cause du voisinage d’Arabes à côté de Juifs. Voyez ce qui s’est passé à Nazareth Ilit. Je n’ai rien contre les Arabes : certains étaient avec nous bien meilleurs que les Juifs qui s’affichent comme les plus sionistes, mais pour l’amour de dieu, ce sont deux cultures différentes, deux courants différents, et ça n’ira pas ensemble. Dommage pour les deux côtés. » Sha’aban refuse de s’émouvoir : « Nous ne luttons pas pour la coexistence, mais pour l’existence de notre existence à tous les deux. Nous souhaitons tous vivre en paix, dans la quiétude et le bon voisinage. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

La castration de la Cour Suprême israélienne

Jeremiah (Jerry) Haber - The Magnes Zionist, 8 septembre 2008

Combien de fois avez-vous entendu tenir cet argument : je reconnais qu’il y a des problèmes avec la démocratie israélienne, par exemple sa manière de traiter ses citoyens arabes et aussi l’occupation. Mais le pays est toujours en guerre avec les Arabes et les choses s’amélioreront avec le temps. Après tout, les citoyens arabes étaient autrefois sous gouvernement militaire. Maintenant, au moins de jure, ce sont des citoyens égaux. Les restrictions mises aux libertés civiles sont des mesures temporaires. Quant à l’occupation, elle cessera lorsque la paix viendra. En attendant, le système judiciaire israélien est là pour protéger les libertés civiles.

Ce sentiment constitue bien sûr une part essentiel de la foi du sioniste libéral. Pendant trente ans, jamais je ne l’ai remis en question.

Et si l’inverse était vrai ? Et s’il y avait une lente détérioration des libertés civiles et de l’autorité de la loi, aussi bien en Israël même que dans les Territoires occupés ? Et si ces libertés civiles faisaient l’objet de restrictions non pas en période de tension relative mais durant une période de calme relatif, comme à présent ?

Que dit alors le sioniste libéral des perspectives d’avenir d’Israël ?

Le gouvernement israélien a approuvé, dimanche, la proposition du Ministre de la Justice, Daniel Friedmann, visant à amender la Loi Fondamentale sur le système judiciaire dans le but de restreindre le pouvoir de la Cour Suprême. Lire à ce propos l’article suivant [en anglais]. Très clairement, la Cour Suprême ne serait plus en mesure d’annuler une loi qui ne violerait pas une des Lois fondamentales (sur la dignité humaine et la liberté, sur la liberté d’activité professionnelle,…) et lorsqu’une de ces lois seraient violées, une majorité simple au Parlement ferait passer outre à la décision de la Cour. Si, par exemple, une majorité de députés votaient une législation interdisant aux Arabes l’accès aux plages publiques en Israël, la Cour ne pourrait annuler cette loi que pour la voir passer à une majorité simple au Parlement. Et si le Parlement faisait passer une loi interdisant aux Palestiniens de chercher à obtenir des compensations financières pour des dommages occasionnés par l’armée israélienne, la Cour Suprême ne pourrait pas même intervenir, comme elle le fait maintenant.

En d’autres termes, la décision du gouvernement israélien, si elle devient loi, castrera le système judiciaire israélien et ôtera le seul rempart des droits civils et humains en Israël.

Notez que cette décision a été prise au moment le plus calme qu’Israël ait connu de mémoire récente. La seconde Intifada est morte et aucune roquette ne tombe sur Sderot. Par cette décision, le gouvernement israélien déclare que pour survivre en tant qu’Etat juif, il ne peut être une vraie démocratie mais bien plutôt une république bananière où l’appareil judiciaire a les dents émoussées et aucune indépendance.

Bien sûr, Daniel Friedmann souhaite aussi politiser le processus de sélection des juges. Il n’a pas encore été en mesure de réaliser cela, mais il le fera. L’appareil judiciaire indépendant qu’Alan Dershowitz louait si chaudement dans son livre Case for Israel [« Le droit d'Israël »] (d’une manière peu justifiée, ainsi que l’a relevé Norman Finkelstein), appartiendra au passé.

Je ne crois pas en l’inéluctabilité historique. Mais nous sommes témoins de l’évolution continue d’Israël qui l’éloigne de ce qu’il avait pu avoir de racines démocratiques et, selon moi, les germes de cette évolution sont juste là, dans l’Etat fondé en 1948.

Notez encore que cette décision a été prise non par un gouvernement de droite mais par un gouvernement centriste. Et c’est le bon côté de la chose. Parce que dans des décisions comme celle-ci, Israël se démasque. Il ne peut apparaître comme une démocratie virtuelle, avec une Cour qui fait respecter les droits virtuels des Palestiniens de Cisjordanie, une Cour qui opte toujours pour la sécurité de l’occupant contre celle de l’occupé. Il est préférable que l’imposture, tant admirée par Dershowitz et dont la Ministre israélienne des Affaires étrangères fait un tel battage, soit exposée pour ce qu’elle est réellement.

Mais pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, se préoccupent d’Israël et qui trouvent toujours douloureux de voir exposée la vérité du sionisme, la décision prise par le gouvernement fait mal. Les illusions ont la vie dure.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

jeudi 4 septembre 2008

Une discussion stérile

Meron Benvenisti - Haaretz, 21 août 2008
Version anglaise - Moot argument

Il n’est pas facile de savoir si les annonces qui sont faites que de plus en plus de Palestiniens penchent actuellement en faveur d’un seul Etat pour les deux peuples découlent réellement d’une augmentation du nombre de ceux qui appuient cette idée ou si elles trouvent leur source dans une sensibilité israélienne. L’épouvantail de l’Etat binational a un tel pouvoir de dissuasion sur les Israéliens que n’importe quelle déclaration palestinienne à ce sujet encourage les spéculations et les théories de conspiration. Ahmed Qorei (Abou Ala) connaît cette sensibilité et il en joue chaque fois qu’il se heurte à des difficultés dans les négociations : « Si Israël s’obstine dans son refus, nous revendiquerons un seul Etat pour les deux peuples », a-t-il déclaré récemment.

Effectivement, le slogan « un seul Etat », les Palestiniens s’en servent pour menacer Israël et ils savent très bien combien cette menace est efficace. La peur que les Palestiniens ne convertissent la lutte pour une indépendance nationale en une revendication pour des droits civils au sein d’un Etat binational est telle que la seule évocation de cette option est tenue pour une preuve de ce qu’ils ne sont pas disposés à parvenir à la paix.

Une revendication palestinienne d’annexion des Territoires et d’octroi de droits civils à leurs habitants est considérée comme plus dangereuse pour Israël que la revendication d’un Etat indépendant, dans la mesure où l’égalité civile constitue une norme universelle et que la revendication de son application bénéficierait d’un large appui en Occident. Et malheur à l’Israélien qui s’aventure à épouser l’idée du binationalisme : le voilà dénoncé comme traître possédé par la haine de soi.

Le débat public israélien sur le binationalisme par opposition au partage en deux Etats s’en tient au plan théorique, idéologique et éthique, et n’est en réalité présenté que comme une menace pesant sur la solution, admise et souhaitable, du partage. Mais ce débat, qui reparaît chaque fois que se renforce la frustration devant le processus politique, ne parvient pas à devenir un vrai dilemme mais reste comme un épouvantail ou comme une subtile question académique. Et cela, non pas seulement parce que l’option binationale est perçue par la majorité des Israéliens comme la destruction de leur Etat et par la majorité des Palestiniens comme la fin de leur mouvement de libération nationale, mais essentiellement parce que le débat sur ces deux options est une discussion stérile dont toute la valeur tient dans son existence même et qui a pour visée de dissimuler la stabilité et la solidité du statu quo.

Un statu quo est préservé tant que les forces intéressées par son maintien surpassent les forces qui rêvent de le ruiner. Telle est la situation qui prévaut en Israël/Palestine. Au fil de plus de 40 ans, par essais et erreurs – sans être planifié mais en réponse au code génétique d’une société de colons –, le système de contrôle israélien appelé « occupation » s’est sophistiqué, assurant un contrôle complet sur tout facteur ou tout processus susceptible de porter atteinte à l’absolue domination de la communauté juive et aux privilèges politiques et matériels qu’elle a engrangés.

Ce statu quo qui paraît chaotique et instable, est bien plus solide que ne le donne à penser la manière habituelle de qualifier la situation d’ « occupation militaire » provisoire. Les tensions et les oppositions intercommunautaires qui règnent dans le territoire placé sous le contrôle d’Israël sont si vives et l’écart entre la force de la communauté juive et celle de la communauté arabe si net qu’il n’est pas possible de gérer ces tensions sinon par un recours à la force armée.

On met généralement l’accent sur l’inégalité politique et civile ainsi que sur la négation des droits collectifs, que le modèle du partage ou celui, alternatif, d’un partage du pouvoir binational, est censé résoudre. Mais l’inégalité économique est plus grave et plus dangereuse : elle caractérise la situation actuelle et subsisterait, sans solution, dans les deux options : l’écart dans le PIB par habitant entre un Israélien et un Palestinien est de 1 à 10 pour la Cisjordanie et de 1 à 20 pour la Bande de Gaza. Il en va de même pour la profonde inégalité dans l’usage des ressources environnementales (sols et eau).

Ce fossé ne peut subsister que par la force que procure avec une grande efficacité tout l’establishment de la Défense, et même la plupart des opposants à « l’occupation » ne sont pas prêts à y renoncer, parce que leur confort en serait affecté.

Ce statu quo explosif résiste grâce à la combinaison de divers facteurs : l’éclatement de la communauté palestinienne et le fait de dresser les uns contre les autres les différents fragments de cette communauté ; la mobilisation de la communauté juive dans le soutien au régime d’occupation qu’elle voit comme le protecteur de son existence même ; le financement du statu quo par les « Etats donateurs » entraînant la corruption de la direction palestinienne ; le fait de convaincre les Etats voisins de préférer des intérêts bilatéraux et globaux à la solidarité ethnique arabe ; le succès d’une campagne de propagande appelée « négociations avec l’Autorité Palestinienne » et qui parvient à persuader bien du monde que le statu quo est provisoire et que l’on peut donc continuer à s’amuser avec des alternatives théoriques au « règlement définitif » ; le fait de réduire au silence toute critique comme étant l’expression de haine et d’antisémitisme ; le mouvement de recul psychologique devant la conclusion que le statu quo est durable et qu’il ne changera pas de sitôt. Il n’est pas plaisant d’en convenir et le pronostic est désolant, mais sans cette conclusion et à défaut d’en tirer les leçons, il n’y a pas d’espoir de changement.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Même sur la Cour Suprême, on ne peut plus compter

Shoulamit Aloni - Ynet (Yediot Aharonot), 7 août 2008

L’avenir montrera la dimension du dommage occasionné par l’arrêt de la Cour Suprême autorisant à exiger de l’Autorité Palestinienne des compensations. La dernière digue de l’autorité de la Loi a cédé.

Un nouveau « coup décisif » a été porté aux Palestiniens et cette fois, par la Cour Suprême qui a décrété que l’Autorité Palestinienne n’était pas à l’abri de poursuites venant d’Israéliens et qu’elle ne disposait pas d’une immunité souveraine.

L’arrêt de la Cour Suprême fait suite à un appel introduit par l’Association Midreshet Eretz Israël représentée par l’avocate Nitsana Darshan-Leitner. Selon elle, « maintenant, l’Autorité Palestinienne ne pourra pas échapper à sa responsabilité dans des préjudices et des souffrances qu’elle a occasionnés et qu’elle occasionne à de nombreux habitants du pays ». Hourra, hourra !

Alors qu’il est permis à l’armée et à la police de tuer et de liquider des centaines, des milliers de personnes, civils innocents, femmes, hommes, vieillards, enfants, sans être obligées à des indemnisations, alors qu’il est permis à Israël de larguer fièrement des bombes d’une tonne et d’une demi tonne ou encore de disséminer des bombes à fragmentation sur une population civile, le gouvernement israélien établissant dans ses lois qu’il n’y a pas à indemniser les victimes, voilà maintenant que la Cour Suprême y ajoute sa formule de « justice » : l’Autorité Palestinienne qui n’est pas responsable des actions des terroristes, qui ne les a pas elle-même envoyés se suicider comme des bombes vivantes, la voici responsable des actes de ses citoyens et des organisations clandestines, et si elle n’indemnise pas les victimes des terroristes, il sera permis de voler cette somme dans les taxes retenues en Israël [et dues à l’Autorité Palestinienne - ndt]. Hourra, hourra !

Jamais il n’est venu à l’idée d’Israël, qui occupe, qui vole les terres et l’eau, qui permet l’arrachage d’oliviers et leur commercialisation, dont la police et l’armée protègent ceux qui mettent le feu aux récoltes, jamais il ne lui est venu à l’idée d’indemniser ceux qui en étaient victimes. L’armée et la police ne sont pas violentes seulement à l’égard des Palestiniens, elles ne supportent pas non plus la poignée d’Israéliens humanistes qui essaient d’empêcher le vol, la barbarie, la destruction et la tuerie. Aujourd’hui en Israël, un humaniste qui lutte pour les droits de l’homme et pour une justice humaine est un « gauchiste » qu’il est permis de frapper en toute liberté et de toute sa force. On peut même lui tirer dessus avec ces balles d’acier recouvertes de caoutchouc. Aux yeux de l’autorité chargée de « veiller sur la loi », l’humaniste a cessé d’être un citoyen respectable et loyal, et c’est ainsi que l’armée et la police, au lieu de remplir leur rôle comme il convient dans un Etat démocratique, brandissent le « drapeau du patriotisme » en compagnie des colons violents.

Ces temps-ci, les citoyens du camp de la gauche et les citoyens arabes et druzes ne sont pas les seuls à être visés par les investigations de la Sûreté Générale [Shabak] et par les coups et les atteintes de l’armée et de la police israéliennes. Dernièrement, l’institution suprême de l’appareil judiciaire est devenue l’objet du mépris de la part des « patriotes ». Le dernier arrêt de la Cour est-il une manière de tenter suivre les vagues de « fascisation » en Israël ?

Des jours mauvais nous arrivent. Voyez : Avi Dichter veut être Premier ministre, et Shaul Mofaz se comporte déjà comme un général sur le point de prendre le pouvoir et qui déclare que lui, et lui seul, conduira les négociations avec l’Autorité Palestinienne. Ces deux-là n’ont aucun entendement à apporter dans le domaine social, économique et de l’enseignement. Aucune idée montrant de la largeur d’esprit n’est venue de ces personnages menaçants, mais leur ego s’enfle déjà, comme il est arrivé, depuis la seconde Guerre mondiale, à la plupart des généraux qui se sont saisi du pouvoir et ont apporté la destruction dans leur pays.

La digue unique, importante et puissante, qui existait en Israël depuis la création de l’Etat, a cédé. L’avenir dira l’importance de la brèche et des dégâts. J’espère qu’il se trouvera un doigt pour fermer cette brèche.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Une puce dans le caleçon

Gideon Lévy - Haaretz, 7 août 2008
Version anglaise - Stop watching, Big Brother

Le Ministre de l’Intérieur veut savoir où vous vous trouvez en ce moment ; le chef de la Sûreté Générale [Shabak] veut savoir ce que vous avez fait hier soir ; le chef du Mossad veut savoir qui vous avez rencontré à l’étranger. Leurs scandaleuses demandes seront bientôt satisfaites.

Après avoir approuvé la constitution par la police d’une base de données des appels téléphoniques, le gouvernement a également approuvé, cette semaine, la loi sur l’information biométrique, comprenant l’établissement d’une base de données des empreintes digitales de toute la population et, pire encore, des photos du visage. Voilà qui devrait raccourcir la pente savonneuse vers d’autres moyens encore dans la guerre contre le crime et le terrorisme : l’enregistrement de l’ADN de tous les citoyens, et par la suite suite, pourquoi pas, l’insertion d’une puce électronique dans la fesse de chacun. Comme pour les animaux de compagnie ou les prisonniers en libération conditionnelle. De cette manière, les autorités sauront toujours où nous nous trouvons. Finis les alibis fabriqués, les criminels en cavale, les disparus, le terrorisme, et peut-être même les couples prohibés. Big Brother saura tout. Serions-nous devenus comme le Pakistan, comme le Yémen ? Aucune démocratie n’a pris les empreintes digitales de ses citoyens. Même les Etats-Unis, si peu éclairés, et qui ont fortement durci les moyens de la lutte contre le terrorisme, n’ont pas osé aller si loin. Seul Israël.

Jouant de ruse, le gouvernement a enveloppé son projet, tout à fait légitime, de délivrer des cartes d’identité sophistiquées, avec l’instauration d’une banque de données des empreintes digitales et des visages, chose inacceptable. Avec son jumeau – l’enregistrement des ADN – chaque citoyen deviendra un coupable en puissance. Un braquage dans un supermarché ? Nous y étions, nous voilà suspects. Un viol dans un club ? Nous y étions, nous nous retrouvons prévenus. Une fois trouvées les preuves soi-disant irréfutables, allez démontrer qu’il n’y a rien de vrai là-dedans. Que vous étiez allé acheter du ketchup au supermarché, que vous vous divertissiez innocemment dans le club. La « preuve » se trouvait sur le lieu du crime. Dorénavant, nous serons tous accusés, jusqu’à preuve du contraire.

Il s’agit d’équilibres délicats et sensibles que seule une vraie démocratie saura préserver. Tout le monde souhaite éliminer la criminalité et faire obstacle au terrorisme, mais pas à n’importe quel prix. Il y a un prix qu’une société saine ne sera pas d’accord de payer : celui qui porte un coup mortel aux droits de l’homme et à la liberté individuelle. Nous avions déjà connu d’intolérables décrets, depuis le « permis de se rendre à l’étranger » qui fut d’application durant des années sans susciter la moindre protestation dans la population, jusqu’aux mises sous écoute qui ont pris des proportions effarantes. Au nom de la « sécurité », nous avons fait plus qu’assez de dégâts. On fouille nos bagages, on nous pose des questions inacceptables à l’aéroport, et nous franchissons maintenant un nouveau pas vers l’abîme. Et il est particulièrement inquiétant quand on pense à la possibilité que toutes ces banques de données puissent un jour se retrouver aux mains de gouvernements plus extrémistes et plus dangereux que ce que nous avons connus.

Il y a lieu de dire, maintenant, aux autorités : ça suffit, vous en savez déjà trop, tirez vos pattes. Le prétexte selon lequel on en sait de toute façon déjà pas mal à notre sujet par le biais du téléphone portable et de la carte de crédit, est ridicule. C’est précisément une raison pour ne pas vous permettre d’en savoir davantage. Aux citoyens aussi, il faut maintenant dire ça suffit, ne prêtez pas la main à cette intrusion insupportable dans vos vies. Brandissez l’étendard de la rébellion, qu’au moins un petit groupe influent dise non. Que la police lutte contre le crime, que la Sûreté générale lutte contre le terrorisme, mais qu’elles nous laissent tranquilles. Nous n’avons pas envie de vous dire qui a fait notre valise et nous n’avons pas envie que vous sachiez où nous étions hier.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Comme un mendiant exposant ses moignons

Gideon Lévy - Haaretz, 27 juillet 2008
Version anglaise - Like a beggar showing off his amputated limbs

Ce fut une nouvelle scène grotesque, pour ne pas dire macabre : Barak Obama, à l’exposition consacrée aux roquettes Qassam, à Sderot, tenant à la main un bout de métal rouillé, après sa rencontre avec Osher Tuito, cet enfant qui avait dû être amputé de la jambe. Notre hôte ne s’était pas encore remis de sa visite obligée à « Yad Vashem » qu’il avait de nouveau le regard noir. Néanmoins, cette visite fut, elle aussi, une réussite. L’extracteur d’émotions israélien a opéré à merveille, partagé entre les rencontres avec les hauts responsables politiques et les visites sur des sites de tragédies : « Yad Vashem » et Sderot, avec le « Mur des Lamentations » pour dessert. Si Obama avait eu encore un peu de temps, ses hôtes ne lui auraient pas épargné le site du suicide national, Massada, comme ils l’ont fait avec le Président George Bush, ou encore la tombe d’Yitzhak Rabin, comme on a fait pour de nombreux autres invités. Et bien sûr, le survol obligé : pour faire la démonstration de la « taille étroite » du petit et faible Israël, cet Etat dont l’arsenal ne manque d’à peu près aucune des armes existant dans le monde.

On invite et on pleure, on pleure et on invite. A chaque visite, Israël se déclare région frappée par une tragédie. Un pays où « il fait bon vivre », comme nous l’a assuré l’actuel Premier ministre, n’est présenté à nos hôtes que comme un concentré de tragédies et de catastrophes, fragile et menacé, et où vraiment le plus grand plaisir des citoyens est de barboter dans les désastres. Il n’y a qu’en Israël qu’un hôte de passage doit avoir vu chaque blessure, sans quoi sa visite ne serait pas une visite.

Plutôt que de faire voir à nos hôtes des lieux et des institutions dont on peut s’enorgueillir, la vie incessante de Tel Aviv, la Philharmonique, les universités, le théâtre, l’agriculture et l’industrie, nous leur organisons des tournées de larmes. Une exposition sur les roquettes Qassam plutôt qu’un musée d’art. Comme nous aimons patauger dans cette souffrance, parfois réelle, parfois fabriquée et exagérée, et comme nous aimons imposer tout ça à nos hôtes. Une puissance régionale déclare à ses invités : voyez comme nous sommes malheureux. Rien que des chansons de souffrances, depuis la menace iranienne jusque Sderot.

Nous n’avons pas toujours pleurniché comme ça. Il y a eu des époques où notre situation était plus mauvaise qu’aujourd’hui et où, pourtant, nous étions fier de notre pays et de ses réalisations. A l’été 1955, David Ben Gourion emmena le Premier ministre birman, U Nu, visiter Degania Aleph et son hôte, enthousiaste, retourna immédiatement dans son pays pour y ordonner la création de kibboutz birmans ; Pinchas Sapir avait l’habitude de mener ses hôtes visiter des usines et Levi Eshkol de s’enorgueillir de l’aqueduc national [National Water Carrier]. Dans les années 60, nous emmenions Eleanor Roosevelt voir les institutions de l’Aliya de la Jeunesse et Anouar El-Sadate, en 1979, au Technion et aux usines Elscint – la fierté de la formation supérieure et de l’industrie israélienne – et le roi des belges, Baudouin, nous l’avons emmené planter un arbre à Kfar Horesh, à la gloire de l’Etat d’Israël. En 2000, il n’y a donc pas si longtemps, nous emmenions encore le président chinois, Jiang Zemin, dans le moshav de Neot HaKikar et à Ein Guédi, pour lui montrer, à sa demande, une agriculture dans le désert.

Mais depuis lors, et à l’exception d’une seule visite, celle d’Angela Merkel à Sdeh Boker – visite essentiellement consacrée, elle aussi, à se prosterner sur la tombe de Ben Gourion – nous avons cessé d’être fier du pays et d’entretenir nos invités de ses réussites. Le message est clair : regardez comme nous sommes malheureux, faibles, vulnérables, infortunés, et, dans votre bonté, venez-nous en aide.

Comme un mendiant qui expose ses moignons dans la rue, Israël étale ses tragédies, sans honte, avec une bonne dose de cynisme, dans l’espoir que quelqu'un lui jette une pièce ou au moins un os. Sauf qu’Israël n’est pas un mendiant et que ses moignons n’éveillent pas plus la pitié que ceux de bien d’autres pays dont certains connaissent une situation infiniment plus difficile sans avoir fait des plaintes et des gémissements leur hymne national.

Les réalisations israéliennes sont, au contraire, nombreuses, mais nous les cachons au regard de nos hôtes, par crainte qu’ils ne se laissent pas toucher de compassion. Cette machine à pleurnicheries fonctionne merveilleusement bien. Pour le moment, les airs d’affliction que nous imposons à nos hôtes se traduisent en marques de sympathie. Mais comme pour toute jérémiade, elle finira par être suivie d’un dégrisement. Viendra un moment où nos hôtes en auront assez de toutes ces lamentations, tout comme on se lasse des mendiants professionnels. Sderot est relativement calme et les fruits de ses souffrances, nous les avons déjà pressés jusqu’à la dernière goutte. Même le souvenir du génocide finira un jour par s’assécher. Alors peut-être pourrions-nous prendre les devant et changer de cap ? Peut-être pourrions-nous en revenir au temps où nous tirions gloire de nos réalisations et non pas de nos malheurs ?

Le prochain Obama, emmenez-le à Tel Aviv, montrez-en lui la vie nocturne animée, faites-lui rencontrer des écrivains, des scientifiques et des intellectuels, faites-lui voir la compagnie Iscar Metalworking et emmenez-le à un spectacle de la compagnie de danse Batsheva. Cela l’impressionnera davantage que tous les éclats de roquettes Qassam. Emmenez-le au concert, au spectacle, à une exposition, voir un film israélien, mais par-dessus tout, empêchez que sa voix et les nôtres ne s’emplissent de pleurs. Assez sangloté dans ce pays.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)