vendredi 29 août 2014

Héroïques sur le dos des enfants du Sud d'Israël

Avirama Golan - Haaretz, 27 août 2014


Celui qui cherchait encore une confirmation de la complète faillite du gouvernement, la trouvera dans l'abandon – tant au niveau de la sécurité que sur le plan socio-économique – des citoyens des localités proches de la Bande de Gaza et dans le double standard qui caractérise le rapport à eux.

L'abandon des habitants du Sud n'a pas commencé avec cette guerre ni avec ce gouvernement. Le souvenir est encore brûlant des images honteuses de ces enfants de Sderot poussés dans un bus devant les emmener dans un camp de vacances organisé pour eux par Arkadi Gaidamek, alors que les ministères de l’Éducation, des Finances et celui des Affaires sociales délibéraient encore pour savoir s'il convenait ou non d'évacuer les enfants de chez eux – et finalement pour ne rien décider du tout. Pourtant, le gouvernement actuel a battu les records de ses prédécesseurs par la manière dont il a mêlé à l'absence de considération pour la détresse du Sud, l'utilisation de cette détresse à des fins de propagande. Voyez par exemple les propos embarrassants tenus par le Premier Ministre Benjamin Netanyahou à l'adresse des enfants de Sderot lors de sa visite là-bas, la semaine dernière. Par leur ténacité, leur a-t-il déclaré, ils disent au Hamas : « Vous ne nous ferez pas partir d'ici ».

Deux jours plus tard, les commentateurs de la télévision obéissaient à l'esprit du commandant et, avec une hypocrisie choquante, sermonnaient les familles qui abandonnaient kibboutz et moshav dans la zone bordant Gaza, tandis que les éditorialistes de la droite colon accusaient ceux qui partaient d'offrir la victoire au Hamas. Tous autant de héros formidables sur le dos d'enfants nés dans les incessantes alertes rouges, les tirs de mortiers sans alertes, eux, et les tunnels du terrorisme. Des enfants qui ne peuvent se figurer un monde sans guerre permanente et pour qui la peur existentielle est pain quotidien. Il n'y a pas de comparaison possible entre cette situation inhumaine et ce qui se passe dans le Centre du pays avec les alertes et les interceptions de roquettes.

Mais même la mort du petit Daniel Tragerman – dont les parents étaient retournés dans le kibboutz parce qu'on leur avait dit qu'ils le pouvaient – n'a rien changé. C'est avec des contorsions et des hésitations que les ministres ont commencé à parler de l'opération « Pension de familles » (ce gouvernement est très fort pour donner un nom aux opérations), l'idée étant d'organiser le transfert de familles de localités frontalières dans des auberges de jeunesse. Pourquoi des auberges et pas de bons hôtels dans le Centre du pays dans lesquels un réseau d'enseignants et d'assistants sociaux pourrait travailler pour permettre à ces gens réfugiés, sur leurs maigres ressources, à l'intérieur de leur propre pays, de mener une vie en commun aussi normale que possible ?

L'abandon de ces familles n'est pas dû à un manque de moyens. Cela relève d'un système. Ce n'est pas seulement la vie des citoyens israéliens du Sud qui est en danger, mais aussi leurs maisons et leurs biens, leurs productions agricoles, leurs emplois, la capacité pour eux de gagner leur vie, leur santé physique et psychique. Tout leur labeur s'effondre après des années de fragilisation et d'abandon à eux-mêmes systématiques inscrits dans la politique néo-libérale agressive du gouvernement.

Apparemment, les gens de l' «  Enveloppe de Gaza » ne sont pas différents de n'importe quel autre citoyen qui doit supporter les dommages de la politique néo-libérale et de la manière dont le gouvernement se défile de ses responsabilités à leur égard. Sauf qu'à leur malheur, s'ajoute encore un autre facteur qui est lui aussi la conséquence de la politique gouvernementale.

Les gouvernements de droite ont à ce point fragmenté la société en sous-groupes qu'on ne voit plus ici des citoyens mais une image anachronique et superficielle de kibboutzniks. Il est clair que ni Benjamin Netanyahou, ni Naphtali Bennett ni Ouri Ariel ne les prennent en compte mais on aurait pu attendre des médias qu'ils discernent le vrai profil de cette population fragilisée, en majorité d'origine moyen-orientale ou sud-américaine, et pas le shmutznik* imaginaire avec sa belle mèche de cheveux.

Les médias doivent s'opposer à ce système, se rebeller contre lui. Pas le suivre à la traîne. Sans cela, ils s'associent à l'abandon des habitants proches de la frontière avec Gaza, à leur présentation comme symbole de l'éternelle souffrance à la guerre du peuple d'Israël, à leur aliénation et à l'exigence révoltante qu'ils en paient eux-mêmes tout le prix.

* [Membre d'un kibboutz rattaché au mouvement Hashomer Hatzaïr.- ndt]

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Gaza ne disparaîtra pas ?

Yitzhak Laor - Haaretz, 26 août 2014


Sitôt réalisée l'occupation des Territoires, les discussions ont démarré bon train au sein de la hiérarchie politique et du renseignement, autour de l'expulsion de centaines de milliers de réfugiés de la Bande de Gaza, dans l'hypothèse où la région resterait sous contrôle israélien : vers El-Arsh, vers l'Irak, vers le Maroc. Comme toujours, y prirent part également des professeurs, pour consultation. Le professeur Aryeh Dvoretzky proposa de transférer les Gazaouis dans les maisons de ceux qui avaient fui la Cisjordanie en 67. « Vous provoquez (ainsi) des dissensions internes entre les habitants eux-mêmes parce qu'ils ne voudront pas d'un afflux de population sur leurs territoires. De cette façon, vous vous débarrassez d'un surplus d'habitants dans la Bande de Gaza et vous empêchez le retour des réfugiés en Cisjordanie. »

La Bande de Gaza était fichée comme une épine dans l'imaginaire sioniste. On ne savait quoi en faire. Dans une tentative des plus « sérieuse », le Premier Ministre, Levi Eshkol, nomma Ada Sereni, qui avait déjà un certain passé dans l'activité secrète, à la tête d'une équipe chargée d'envisager comment se débarrasser de cette population. Sereni croyait possible d' « évacuer » un quart de million de personnes vers la Jordanie, pour un coût – relativement – insignifiant. Lors d'une des discussions, Eshkol déclara : « Je les verrais bien s'en aller tous, et même sur la lune » (Tom Segev, « 1967. Six jours qui ont changé le monde »). Si ce n'est qu'Israël n'est pas totalement libre de faire ce qu'il veut et qu'aucune autorité extérieure ne lui aurait permis de concrétiser son désir de se débarrasser d'une population. C'est de là qu'ont germé ces délires de destruction qui ont pris forme avec les années.

Une occupation fait naître de la résistance. Une occupation brutale engendre une résistance brutale. Et aussi du terrorisme. Israël – qui ne permettait pas même que des grèves commerciales aient lieu dans les Territoires sans les frapper de lourdes sanctions : fermeture de magasins, arrestations, torture – a bâti au fil des années la seule voie sur laquelle il se réjouissait d'aller en découdre : celle des « opérations ». Le meurtre de deux enfants israéliens à Gaza au début de l'année 1971 constitua le signal pour l'unité « Shaked ». L'unité « Rimon », placée sous le commandement de Meir Dagan, fut elle aussi créée pour cette « opération ». Torture, chasses à l'homme, emprisonnement, démolitions, assassinat de civils dans leurs baraquements ainsi que de quelques dizaines de membres de la résistance armée. Cette glorieuse « guerre contre le terrorisme », c'est Ariel Sharon qui l'a menée. Des soldats qui avaient pris part à ce débroussaillage en revinrent horrifiés. Notamment, par la vue de cadavres au pare-choc des jeeps dans les rues.

Pourtant, le consensus sur l'oppression dans la Bande de Gaza était solide, parce qu'aucun parti sioniste ne soutenait une indépendance palestinienne et moins encore une indépendance intégrant la Bande de Gaza. D'où, très tôt, son enfermement et son lent étranglement. D'où aussi la duperie sur la question du lien terrestre entre la Bande de Gaza et la Cisjordanie, promis dans les accords d'Oslo. D'où encore les compliments adressés à Sharon pour son plan de « désengagement » (se débarrasser de Gaza). Des massacres le précédèrent et d'autres vinrent ensuite. Des centaines de Palestiniens ont été tués et des milliers ont été blessés depuis 2004 dans les opérations « Arc-en-ciel » (mai), « Jours de pénitence » (septembre – octobre), « Pluies d'été » (de juin à novembre 2006), « Hiver chaud » (février - mars 2008). Même ceux qui font profession de victimes et ceux qui ont la mémoire courte et ne vivent que la dernière guerre en date se souviennent de l'horreur que le gouvernement Olmert a portée à un nouveau sommet avec l'opération « Plomb durci » (hiver 2008-2009). Jamais il n'y a eu de lien réel entre les événements et les coups portés par l'armée israélienne en « riposte » : ils ne furent jamais que des occasions de dévastations. La politique [israélienne] des assassinats fournissant son déclencheur habituel.

Plus l'oppression était féroce, plus la résistance se faisait radicale. En comparaison avec le Hamas, le « Front populaire de Libération de la Palestine » d'autrefois apparaît maintenant comme un cercle de marxisme humanitaire. Mais la ténacité du Hamas dans l'engagement actuel ne témoigne pas seulement de l'aveuglement de nos dirigeants mais aussi du degré d'absence de choix des habitants du ghetto assiégé et bombardé depuis des années.

Ceux qui multiplient les vexations à l'adresse de Benjamin Netanyahou pour son échec feraient bien de se détendre. Même si on nous a présenté les « objectifs de l'opération » et même s'ils n'ont pas été atteints, les planificateurs font toujours au moins l'hypothèse d'un résultat concret : Gaza ne disparaîtra pas ? Alors, nous tuerons là-bas, nous détruirons, « nous les ramènerons à l'âge de la pierre », qu'ils passent encore des années à se confronter au deuil, à la douleur de vivre parmi des ruines, sans électricité ni eau. Après cela, ils tireront de nouveau depuis leurs taudis, et nous dévasterons. Ils tireront. Nous dévasterons. Mais les gens de « l'enveloppe de Gaza » alors ? Le peuple est avec vous. Il n'y a pas d'appâts plus formidables que vous !

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Grâce à cet assassinat ciblé



Les hauts responsables de la sécurité s'étaient réunis dans le bureau du Haut-Commissaire, Harold MacMichael. Se trouvaient là le commandant de l'armée britannique en Palestine, le chef de la police et bien sûr aussi le chef du CID [Criminal Investigation Department].

Pour ceux qui étaient réunis là, il était clair depuis un bout de temps que l'heure était venue d'agir. Le terrorisme gagnait en puissance, le sang avait coulé et même à Londres, les têtes s'allongeaient. Il fallait frapper. Ce même jour, les renseignements avaient enfin apporté l'information tant attendue : l'adresse de la cache du pire des chefs terroristes.

La discussion fut brève. Le sort en était jeté. Le Haut-Commissaire opina du chef en guise d'approbation et les forces mirent la chose à exécution.

L'officier chargé de l'enquête, Geoffrey Morton, et ses hommes encerclèrent la petite maison au numéro 8 de la rue Mizrahi dans le quartier Florentin de Tel Aviv. Tous ses sens lui murmuraient que cette fois, sa proie ne lui échapperait pas. L'information communiquée par les renseignements était apparemment correcte.

Il flottait dans l'air une nauséabonde odeur de mort.

Les détectives montèrent lentement. Ils ne prirent pas la peine de frapper à la porte : un coup violent et elle fut arrachée de ses gonds. Les hommes firent irruption à l'intérieur, revolver au poing. La propriétaire s'était figée devant eux, les yeux écarquillés. Morton balaya la pièce d'un regard professionnel, s'attardant sur les portes d'une garde-robe. « Veuillez, s'il-vous-plaît, quitter la pièce, Madame », dit Morton à la propriétaire, froidement mais poliment. Elle sortit. Les canons des revolvers pointèrent l'armoire. « Veuillez sortir mains levées, Mister Stern », marmonna l'inspecteur en direction de l'armoire d'où a surgi Abraham Yair Stern, le dirigeant du Lehi.

« On se rencontre enfin », railla Morton, « Vous allez sans doute tenter de vous échapper maintenant : pas vrai, Monsieur Stern ? »

Avant que le dirigeant ait compris le sens de cette étrange question, Morton avait levé son revolver et tiré sur Stern par deux fois : une fois dans la tête et une fois dans le cœur.

Le commandant du Lehi mourut sans émettre la moindre plainte.

Cela se passait le 25e jour du mois de shévet 5702, 12 février 1942.

L'annonce officielle des autorités britanniques d'occupation parlait de la capture du dangereux terroriste qui était à la tête du Gang Stern. Au cours de l'opération, disait l'annonce, Stern avait tenté de s'échapper et avait été abattu.

Cette nuit-là, Norton ne parvint pas à s'endormir. Tuer de sang froid était une chose éprouvante même pour cet homme inflexible.

« Si seulement j'avais eu un drone », marmonnait-il sombrement, « ou un hélicoptère ou un F16... Quel dommage qu'on n'ait pas encore inventé les missiles intelligents à laser... J'aurais pu exécuter tout mon travail depuis un hélicoptère ou depuis mon bureau, et je serais maintenant en train de dormir comme un nouveau né. »

C'est vrai que la vie d'un soldat d'occupation était dure, il y a 72 ans.

Morton continua à se tordre sur sa couche, espérant retrouver la sérénité. « Je ne dois pas oublier que cet homme était impliqué dans des opérations terroristes épouvantables : explosions sur des marchés, coups de feu visant des passants, attaques de banques, et même assassinats de gens appartenant à son peuple », se marmonnait l'inspecteur, « et puis, il ne fait pas de doute qu'au moment où il est mort, Stern était occupé à mettre sur pied d'autres opérations terroristes. C'est donc une bonne chose que je l'aie contrecarré d'une façon aussi parfaitement ciblée. C'était sans aucun doute un acte éminent de légitime défense ».

L'inspecteur finit par sombrer dans un sommeil agité.

Les jours qui suivirent l'assassinat apportèrent à Morton un parfait soulagement : ils lui démontrèrent à quel point son action avait été efficace et heureuse : dès le lendemain de l'assassinat de Stern, le Lehi s'était complètement désintégré, ses membres s'étaient débandés et livrés à la police. Même l'Irgoun et la Hagana s'étaient empressés de rendre leurs armes à la police secrète et leur membres avaient prêté allégeance à la couronne britannique. En un mois, toutes les institutions du Yishouv avaient été fermées. Le peuple juif avait renoncé à son aspiration à un état indépendant et les mots de la Tikvah avaient également été modifiés en conséquence : « l'espoir bimillénaire d'être une colonie de notre pays, la terre d'Albion et de de Jérusalem. »

La suite est connue : grâce à cet assassinat ciblé et sensé au numéro 8 de la rue Mizrahi, le mandat britannique a pu se maintenir, jusqu'aujourd'hui, sur la Palestine.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

samedi 9 août 2014

Sociopathie supérieure

Corey Robin - 28juillet 2014

Dans les annales de la casuistique morale, vous auriez bien du mal à trouver un meilleur exemple des périls du raisonnement moral que cette défense, à nous offerte par The New Republic, du massacre des civils palestiniens à Gaza :

Nous pouvons dire qu'il y a un principe qui mérite qu'on se batte et qu'on meure pour lui : c'est que des civils ne peuvent être employés pour rendre impossibles des guerres justes et qu'on n'utilisera pas la moralité comme instrument de désarmement. Une fois que nous avons ce principe, le calcul de la proportionnalité change. La mort d'innocents n'est pas simplement contrebalancée par le droit des Israéliens à vivre sans roquettes quotidiennes et sans terroristes creusant des tunnels jusque dans la plaine de jeux de kibboutz, mais par la défense d'un monde dans lequel des terroristes ne peuvent pas recourir à la moralité pour obtenir la victoire sur ceux qui essaient de se battre moralement. C'est la protection de ce monde, un monde dans lequel des soldats moraux ont encore une chance, qui justifie les opérations d'Israël aujourd'hui contre le Hamas. Et c'est cette cause supérieure qui l'emporte d'une manière décisive sur le nombre terrible des pertes de vies innocentes.

Il s'agit du dernier paragraphe d'un texte qui tente de se confronter à l'un des nombreux défis portés par la défense de la guerre à Gaza, à savoir : que sur un point critique de la théorie de la guerre juste – le principe de la proportionnalité qui veut que « la valeur militaire d'une cible doit être plus grande que le tort qui pourrait être fait aux civils » – Israël, comme le reconnaît l'auteur, « peut sembler ne pas passer le test. »

Pouvons-nous en confiance dire que le tort que l'on peut anticiper de faire à des innocents est justifié par les gains militaires attendus par Israël ? Casser le potentiel en roquettes du Hamas et, par-dessus tout, détruire son terrifiant réseau de tunnels offensifs (fortifiés avec le ciment qu'Israël a laissé entrer en quantité limitée pour des fins humanitaires) sont des objectifs militaires de grande valeur. Mais quand le décompte des morts palestiniens dépasse les 500 [note de l'éditeur : il est maintenant au-delà de 1000] – dont beaucoup de civils – je me retrouve moi-même perplexe : ces tunnels valent-ils réellement la vie de tous ces enfants ?

Une personne normale pourrait être arrêtée net par une telle question. Une personne normale pourrait répondre que peut-être, juste peut-être, la guerre ne vaut pas ça. Mais une personne normale n'est pas philosophe de la guerre.

Plutôt que d'affronter la réalité, le philosophe de la guerre fait appel à la raison. Si le problème tient dans la disparité entre l'ampleur effroyable des moyens et la pauvreté prosaïque des fins, ne reconsidérez pas vos moyens, moins encore la guerre elle-même : gonfler simplement les fins.

Il y a néanmoins un moyen de sortir de ce paradoxe. Et nous le trouvons dès lors que nous nous rendons compte que les actions du Hamas ont fait de cette guerre quelque chose qui dépasse Israël ou la Palestine et qu'il s'agit d'une guerre portant sur l'avenir de la moralité des conflits armés. Car si Israël refuse de se battre, nous vivons dans un monde où les groupes terroristes utilisent leurs propres civils et faussent la moralité elle-même pour lier les mains de ceux qui cherchent à se battre moralement. Dans ce monde, la cruauté est un avantage et celui qui est moral se retrouve impuissant face à une agression ou une attaque aveugle. Ne vous y trompez pas : les yeux du monde se portent sur le Hamas et, comme ils l'ont fait depuis des générations, les groupes terroristes du monde entier tireront les leçons de la tactique des terroristes de Gaza et de la réaction du monde. Dès lors, si Israël permet aux boucliers humains du Hamas de le vaincre aujourd'hui, nous en récolterons, tous, les conséquences dans les années à venir.

Et c'est ainsi que nous en arrivons à cet abominable dernier paragraphe.

La guerre à Gaza, voyez-vous, n'est pas une guerre pour des tunnels. Ce n'est même pas une guerre pour la défense d'Israël. C'est une guerre pour... la guerre, une guerre de défense de la guerre juste. Il fut un temps où de doux dingues pensaient qu'ils menaient une guerre pour mettre fin à toutes les guerres. C'était sa justification. Maintenant on fait la guerre afin de rendre possible la guerre juste. Et c'est sa justification.

La théorie de la guerre juste est censée imposer des limites au lancement des guerres et à la manière de les mener. C'est une condition et une contrainte mises à la guerre. Mais ici, elle devient la finalité de la guerre – à la fois sa visée et sa justification. Parce que c'est là la visée de la guerre d'Israël, « les civils ne peuvent pas être utilisés » pour rendre une telle guerre impossible. Ils doivent au contraire être utilisés pour la rendre possible.

Hannah Arendt s'en serait donné à cœur joie avec ce genre de raisonnement : comment il prend une action qu'il reconnaît être sale, la fait passer par le cycle de rinçage idéologique et l'en fait sortir tout propre ; et comment il transforme la production de cadavres humains en un instrument d'une loi supérieure. Ce n'est pas, comme un idéaliste pourrait le penser, que la loi pose une condition ou une contrainte à la production de cadavres. Ce n'est pas non plus, comme un cynique l'envisagerait, que la loi fournit une excuse ou une justification à la production de cadavres. C'est quelque chose de plus étrange, de plus terrible : la loi requiert la production de cadavres.

[Traduction de l'anglais : Michel Ghys]

samedi 2 août 2014

Gaza et la perte de civilisation

Brian Eno - 28 juillet 2014
via : Mondoweiss

Chers tous,

Je sens bien qu'avec cette lettre, je transgresse une règle non dite, mais je ne peux plus me taire.

J'ai vu aujourd'hui la photo d'un Palestinien tenant un sac de viande. C'était son fils. Il avait – pour reprendre les termes de l'hôpital – été déchiqueté par un missile israélien – une attaque utilisant apparemment leur nouvelle arme extra : les obus à fléchettes. Vous savez probablement de quoi il s'agit : des centaines de petites fléchettes en acier tassées autour d'une charge explosive et qui déchire les chairs humaines. Ce gamin, c'était Mohammed Khalaf el-Nawasra. Il avait quatre ans.

Je me suis trouvé tout à coup à penser que ça aurait pu être un de mes gosses dans ce sac et cette pensée m'a bouleversé comme je ne l'avais plus été depuis longtemps.

J'ai alors lu que l'ONU avait dit qu'Israël pourrait être coupable de crimes de guerre à Gaza et qu'il était question de lancer une commission à ce propos. L'Amérique ne s'y associera pas.

Que se passe-t-il en Amérique ? Je sais d'expérience combien vos médias sont biaisés et combien ils vous donnent peu à entendre l'autre face de cette histoire. Mais – pour l'amour de dieu ! – ce n'est tout de même pas si difficile de se renseigner ! Pourquoi l'Amérique maintient-elle ce soutien aveugle à cet exercice unilatérale de nettoyage ethnique ? POURQUOI ? Je ne saisis pas. Je ne peux pas croire que ce soit juste le pouvoir de l'AIPAC... parce que si c'est le cas, alors vraiment votre gouvernement est fondamentalement corrompu. Non, je ne pense pas que ce soit la raison... mais je n'ai aucune idée de ce que cela pourrait être.

L'Amérique que je connais et que j'aime est capable de compassion, elle est ouverte d'esprit, créative, éclectique, tolérante et généreuse. Vous, mes proches amis américains, vous symbolisez tout cela pour moi. Mais quelle est cette Amérique qui soutient cette horrible guerre unilatérale et colonialiste ? Je n'arrive pas à comprendre : je sais que vous n'êtes pas uniques dans votre genre mais alors d'où vient que toutes ces voix, on ne les entende pas s'exprimer ? D'où vient que ce ne soit pas à votre tournure d'esprit que la plupart des gens dans le monde pensent en entendant le mot « Amérique » ? Quelle désolation de voir que le pays qui plus qu'aucun autre fonde son identité sur les notions de Liberté et de Démocratie s'en va mettre son argent aux antipodes de ce qu'il proclame et soutient une théocratie furieusement raciste.

J'étais, l'année passée, en Israël avec Mary. Sa sœur travaille pour l'UNRWA à Jérusalem. Avec nous pour circuler, il y avait un Palestinien, Shadi, qui est le mari de sa sœur et qui est guide de profession, et Oren Jacobovitch, un Juif israélien, ancien major dans l'armée mais qui a dû quitter le service après avoir refusé de passer des Palestiniens à tabac. C'est avec eux deux que nous avions été amenés à voir des choses pénibles : des maisons palestiniennes enserrées de grillages et de panneaux pour empêcher les colons de lancer de la merde, de la pisse ou des serviettes hygiéniques sur ses habitants ; des gosses palestiniens frappés, sur le chemin de l'école, à coups de battes de base-ball par des gosses israéliens sous les applaudissements et les rires de leurs parents ; un village entier évincé et obligé de vivre dans des grottes, trois familles de colons étant venues s'installer sur sa terre ; une colonie israélienne établie au sommet d'une colline et qui détourne ses eaux d’égouts pour qu'elles se déversent directement sur les terres agricoles palestiniennes en contre-bas ; le Mur ; les checkpoints... et les humiliations quotidiennes à l'infini. J'ai poursuivi ma réflexion : « Les Américains cautionnent-ils vraiment tout ça ? Trouvent-ils réellement que c'est bien comme ça ? Ou bien n'en savent-ils juste rien ? »

Pour ce qui est du Processus de Paix : Israël veut le Processus mais pas la Paix. Pendant que le « processus » se poursuit, les colons continuent de s'emparer des terres et de construire leurs colonies... et quand finalement les Palestiniens se déchaînent avec leurs pathétiques feux d'artifices, ils se retrouvent martelés, déchiquetés par des missiles dernier cri et des obus à l'uranium enrichi parce qu'Israël « a le droit de se défendre » (droit que la Palestine n'a à l'évidence pas). Et les milices de colons sont toujours heureuses de faire le coup de poing ou de ravager une oliveraie pendant que l'armée détourne les yeux. Soit dit en passant, la plupart d'entre eux ne sont pas des Israéliens natifs : ce sont des Juifs du « droit au retour », venus récemment de Russie, d'Ukraine, de Moravie, d'Afrique du Sud, de Brooklyn, avec en tête l'idée qu'ils ont un droit inviolable (don de Dieu!) sur cette terre et que « Arabe » égale « vermine » – pur racisme de la vieille école exprimé avec cette même fanfaronnade arrogante, éhontée qu'affectaient les bons vieux gars de Louisiane. C'est cette culture-là que nos impôts soutiennent. C'est comme envoyer de l'argent au Ku Klux Klan.

Mais au-delà de cela, ce qui me trouble réellement, c'est le tableau plus général. Que vous le vouliez ou non, aux yeux de la plupart des gens dans le monde, l'Amérique représente « l'Occident ». Dès lors, c'est l'Occident qui est perçu comme soutenant cette guerre en dépit de nos beaux discours autoritaires sur la moralité et la démocratie. Je crains qu'avec cette hypocrisie flagrante, on ne soit en train de discréditer tous les acquis civilisationnels des Lumières et de la Culture occidentale – à la grande joie des furieux mollahs. La guerre n'a pas de justification morale que je puisse apercevoir – mais elle n'a pas même la moindre valeur pragmatique, ni de sens de « Realpolitik » à la Kissinger ; elle nous donne juste un air moche.

Je suis désolé de vous accabler tous avec cela. Je sais bien que vous êtes très occupés et, à des degrés divers, allergiques à la politique, mais c'est au-delà de la politique. C'est nous qui sommes là occupés à dilapider le capital civilisationnel que nous avons bâti sur des générations. Aucune des questions de cette lettre n'est rhétorique : je ne comprends vraiment pas, alors que j'aimerais bien comprendre.

(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)