jeudi 16 octobre 2008

Octobre : bon moment pour un examen de conscience

Association pour les Droits du Citoyen en Israël - 7 octobre 2008
Version anglaise - Reflections on October 2000

Alors que huit ans ont passé depuis les événements d’octobre, l’Association pour les Droits du Citoyen proteste : les responsables de la mort des citoyens n’ont toujours pas comparu en justice, les fossés entre Juifs et Arabes ont grandi, la discrimination et le racisme se sont aggravés. Il revient au gouvernement d’œuvrer sans délai à la mise en œuvre des recommandations de la Commission Or.

Les événements d’octobre 2000 ont marqué un des sommets du racisme et de la discrimination à l’encontre de la population arabe en Israël. La police avait opéré comme si elle s’était trouvée face à des ennemis mortels et non pas face à des citoyens de l’Etat, ce qui avait abouti à la mort de 13 personnes.

Sous la pression du public, le gouvernement avait mis sur pied une commission d’enquête gouvernementale afin d’examiner les événements et leur contexte. Au terme d’un travail de fond, la Commission Or avait publié son rapport – le document gouvernemental le plus important, le plus vaste et le plus détaillé à avoir été publié à ce jour sur la question de la situation des citoyens arabes d’Israël. La Commission Or établissait que « l’objectif essentiel de l’activité de l’Etat doit être de garantir une égalité réelle pour les citoyens arabes du pays… Il revient à l’Etat de lancer, développer et mettre en œuvre des programmes visant à combler les fossés, en mettant l’accent sur les questions budgétaires pour tout ce qui touche à l’enseignement, au logement, au développement industriel, à l’emploi et aux services. Il faut porter une attention particulière aux conditions de vie et à la misère des Bédouins. »

La Commission Or recommandait même qu’une enquête soit menée par le Département des Investigations sur des Policiers, afin d’examiner la possibilité de poursuivre en justice les policiers impliqués. Malgré cela, tous les dossiers de l’enquête de ce département ont été fermés sans avoir été traités comme il convient, avec l’appui total du Conseiller juridique du gouvernement. Le fait que personne n’ait eu à comparaître en justice suite à des événements où 12 civils ont été tués, a rendu plus profonde la crise de confiance entre la police et les citoyens arabes d’Israël et a renforcé le sentiment que leur vie a peu de valeur.

Depuis la publication du rapport de la Commission Or, quasiment rien n’a été entrepris pour faire avancer et améliorer le statut de la population arabe en Israël. Les gouvernements israéliens ont poursuivi la même politique de discrimination et de négligence à l’égard de la population arabe. Résultat : les fossés entre Juifs et Arabes ne font que se multiplier et s’élargir. La population arabe en Israël continue de protester contre la discrimination et d’exprimer son intention de poursuivre la lutte pour ses droits.

L’Association pour les Droits du Citoyen appelle le gouvernement israélien à travailler à la mise en œuvre des recommandations de la Commission Or, à faire du 1er octobre une journée d’examen de conscience de la démocratie israélienne et à tenir pour une valeur suprême l’exigence de l’égalité pour tous en Israël, de la tolérance et d’un renforcement des valeurs de la démocratie.

Situation de la discrimination, octobre 2008 : chiffres et faits

Violence policière : depuis les événements d’octobre 2000, 34 citoyens arabes ont été tués par la police. Récemment encore, en juillet 2008, Sabri Al-Jarjaoui est mort des suites de ses blessures, après avoir été agressé par la police. Dans la plupart des cas, aucun acte d’accusation n’a été déposé à l’encontre des suspects, ou alors de très légers. Le comportement des forces de sécurité témoigne de ce que, huit ans après les événements d’octobre, les recommandations de la Commission Or, appelant la police à entreprendre une série d’actions en vue d’éradiquer l’hostilité à l’égard des citoyens arabes, sont encore loin d’une mise en application.

Interrogatoire de militants sociaux et politiques par la Sûreté Générale [Shabak] : cette dernière année, nous avons été témoins d’une « vague » de convocations de militants politiques et sociaux arabes pour interrogatoire par la Sûreté Générale sur des questions touchant à leur activité politique et sociale, en dépit du fait que cette activité est parfaitement légitime et légale. Ces interrogatoires, en même temps que les déclarations du chef de la Sûreté Générale à propos de son engagement à préserver le caractère de l’Etat comme Etat juif, suscite la sensation inquiétante d’une espèce de surveillance, de contrôle caractéristique de régimes obscurs. L’activité de la Sûreté Générale constitue une atteinte grave à la liberté de pensée et d’expression, et à la liberté d’association politique. Dans une partie des cas au moins, la procédure s’accompagnait d’entraves à l’activité sociale.

Gel de la planification urbaine dans les localités arabes : les autorités responsables de la planification continuent d’ignorer les besoins de développement des localités arabes, gelant ainsi leur développement et portant atteinte à la vie des habitants. L’absence de plan directeur conduit à une situation absurde où il est parfaitement impossible d’obtenir un permis de bâtir. C’est ainsi que des dizaines de milliers de maisons sont construites sans permis, pour répondre aux besoins de l’accroissement naturel, et que leurs propriétaires se retrouvent, par force, en situation d’infraction à la loi. Ainsi, pour prendre un exemple, dans la localité de Majd El-Kroum, où cela fait 25 ans qu’il n’y a pas eu de plan directeur, environ 60% des maisons ont été construites sans permis. Dans la localité de Daliyat Al Carmel, environ 5.000 maisons ont été bâties sans permis, du fait de l’absence d’une planification appropriée. Beaucoup de ces maisons construites sans autorisation ne disposent pas des services essentiels comme l’eau, l’électricité, l’infrastructure etc. L’absence de plans directeurs a créé un manque sévère de bâtiments publics comme des écoles, des caisses de maladies, centres de santé familiale, et autres.

Politique de démolition des maisons dans les villages bédouins du Néguev : malgré les recommandations de la Commission Or, l’Etat d’Israël continue de porter atteinte aux droits de la population bédouine des villages non reconnus. Chaque année, l’Etat exécute des dizaines d’ordres de démolition visant des maisons familiales dans des villages non reconnus, laissant des dizaines de familles sans abri. L’Etat a durci sa politique visant à l’évacuation de la population arabe de sa terre, dans le Néguev, et à sa concentration sur un territoire plus restreint, tout en forçant les habitants à renoncer à leur mode de vie, à leur culture et à leur économie traditionnelle. La politique de démolition de maisons et l’absence de plan directeur portent sévèrement atteinte à la possibilité pour ses habitants de subsister et de se développer comme citoyens égaux et apportant leur contribution à la société, et elles renforcent, au sein de la population arabe, les sentiments d’oppression, de discrimination et d’aliénation.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Emeutes à Acre : bienvenue dans une petite Bosnie en gestation

Gideon Lévy - Haaretz, 12 octobre 2008
Version anglaise - Acre Jews warn 'The Arabs will kill you with knives'

D’un coup, Acre s’est embrasé. Confrontation entre pauvres et pauvres, Juifs et Arabes, encouragée par des agitateurs nationalistes et avec un événement religieux pour détonateur. La vie au bord du volcan.

Hier après-midi, une jeune femme d’origine caucasienne qui se tenait, foulard sur la tête, un bébé dans les bras, derrière le grillage de son appartement, nous a crié, d’une voix étranglée : « Emmenez d’ici tous les Arabes (…) On ne veut pas d’eux ici (…) Ils nous dégoûtent ». Sur le grillage de son misérable appartement est accrochée une affiche : « A vendre ». Les persiennes du balcon de l’appartement adjacent au sien sont cassées. C’est là qu’habitait sans plaisir la famille Mahmoud Samari. Les Samari ont fui d’ici, temporairement, après que leur appartement a essuyé des jets de pierres. La Caucasienne dit : « Qu’ils s’en aillent ; les Arabes nous prennent toutes nos filles ».

Samedi après-midi, 18 rue Bourla, Shikoun Hamizrah, à Acre. Un immeuble à appartements surpeuplé, bondé, honteusement négligé, avec trois familles arabes et 29 familles juives, Samari avec Shemtov, Shmuelov, Yakobov et Rahmanov – la Bosnie, c’est ici. A l’entrée qui mène à la maison, un groupe de policiers est là à ne rien faire. La voisine Tsila Lévy, depuis huit ans dans ce bloc, dit que tout est la faute de la Honda Civic qui est entrée ici le jour de Kippour. Face au bloc des Caucasiens, se trouve l’enceinte d’une vieille mosquée fermée. Dans la rue, stationne une rangée de voitures aux vitres brisées déjà recouvertes de plastique.

Hier, Acre ne ressemblait pas seulement à la Bosnie, mais aussi à Naplouse, avec des barrages à tous les coins. Des centaines de policiers sous chacun des arbres malingres de cette ville qui pourrait être une perle touristique et qui est parmi les plus misérables de nos villes. Mon confrère Jack Khoury, un Arabe israélien, me dit, dans sa Mazda, au moment où nous entrons dans ce quartier du Shikoun Hamizrah : « Je n’arrive pas à croire que je circule ici avec une telle peur au ventre et une telle tension ». Des Caucasiens jouent aux cartes sur de petites tables de bois, dans une cour. Un des jeunes gens du bloc nous dit, sur un ton agressif : « Ne vous aventurez pas dans la Vieille Ville. Les Arabes vous tueraient au couteau. » De son quartier aussi, il voudrait que nous déguerpissions. Mais dans la Vieille Ville, à quelques minutes de là en voiture, la réalité est tout autre : là, on se lamente de l’annulation du festival de théâtre et on tient des boniments sur la paix et la coexistence, dans ce quartier magnifique et négligé qui, hier, était désert.

Acre s’est embrasé d’un coup. Confrontation entre des pauvres et des pauvres, Juifs et Arabes, encouragée par des agitateurs nationalistes et avec un événement religieux pour détonateur, ce qui se fait de plus dangereux en matière de confrontations, et qui fait peser la menace d’un embrasement. Peut-être l’incendie sera-t-il maîtrisé dès les premières flammes ; hier, il paraissait susceptible de redémarrer : des jeunes gens du quartier Shikoun Mizrahi avaient décidé de se rencontrer à sept heures et demie du soir, près du centre communautaire, dieu sait pourquoi. Mais même si le feu s’éteint, il éclatera encore. Cette ville binationale est au bord d’un volcan, celui du nationalisme et de la misère, de la peur et de la haine.

La tension est très grande dans le Shikoun Hamizrah, comme la tristesse dans les salles des Templiers de la Vieille Ville. Les décors ont été démontés, les acteurs et les metteurs en scène sont partis, et sur la pelouse centrale, les tables du café sont restées repliées. Ici, était censée se tenir la semaine de festival – au lieu de quoi, un scandale : le scandale de son annulation. Les membres des équipes techniques, avec à leur tête Asfari Khalil, portant les T-shirts du festival précédent, disent qu’il n’est pas possible que « à cause de 100 ou 200 cinglés », on annule l’événement le plus important de leur ville solitaire. Ils proposent d’organiser un festival de réconciliation, avec des fleurs. Ils sont prêts à garantir la sécurité des invités. Asfari Khalil dit que « avec ta femme aussi, tu te disputes mais après ça, tu couches avec elle ».

Le marchand de jus de grenade, Mounir Abou al-Tayir, n’en a vendu que deux verres depuis ce matin. Près du stand de falafels, un jeune Arabe nous dit que les Juifs buvaient de la bière ici pendant le Ramadan et que les Arabes n’ont pas bougé. Le barbier, Issam Jalem, dit que si le festival n’a pas lieu, « ça n’ira pas bien ». Il est clair pour tout le monde ici que la décision hâtive du maire, Shimon Lankri, d’annuler le festival – et qui fait l’objet de toutes les conversations aujourd’hui dans la Vieille Ville – n’avait qu’un seul et unique but : sanctionner les Arabes qui vivent de ce Théâtre Alternatif. Un guide explique à sa troupe de touristes américains – les seuls touristes à s’être rendus, hier, dans la Vieille Ville : « En raison d’un petit problème, le festival a été annulé ». Une policière se tient derrière la pompe à bière délaissée.

« Chawarma Shalom » est désert, lui aussi. Avec sa femme et ses enfants, F’, un Arabe, a fui sa maison située dans la rue juive Kibboutz Galouyot ; et maintenant, il redoute qu’on ne mette le feu à sa maison. Salim Najami, qui est membre du conseil municipal, blâme les extrémistes, juifs et arabes. Daoud Haliala, qui dirige une organisation arabe, accuse la police « d’être trop indulgente avec les Juifs » et Salem Atrash, un vieux communiste, accuse, lui, le désengagement [de la Bande de Gaza]. Selon lui, les « colons du quartier 3 », des étudiants d’une yéshiva qui s’est ouverte là après le désengagement, attisent le feu. Salem Atrash extrait d’une enveloppe une proclamation qui circule sur l’Internet : « On n’achète plus rien aux Arabes, on ne respecte aucune de leurs fêtes, aucun de leur lieu. Arabes d’Acre, allez-vous en trouver votre place dans les villages ». Et la proclamation s’achève par cette épigramme : « Un Juif est fils de roi, un Arabe est fils de chien ». Les charmes du shabbat à Acre. Bienvenue dans la petite Bosnie naissante.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Entre Acre et les rives du Jourdain

Akiva Eldar - Haaretz, 13 octobre 2008
Version anglaise - We are all 'mixed'

De nouveau, la Gauche fouillera dans les budgets des autorités locales et parlera du sentiment de discrimination qui échauffe les esprits à Acre. Et de nouveau, la Droite brandira les chiffres de l’implication des « Arabes d’Israël » dans des attentats terroristes et elle mettra en garde contre les sentiments nationalistes qui les poussent à la rébellion. Les uns demanderont qu’on verse de l’argent sur les flammes d’Acre avant que le feu ne se propage à d’autres « villes mixtes ». Les autres réclameront que l’on montre, à Acre, davantage de rigueur à l’égard des instigateurs, afin de faire un exemple à l’intention de Jaffa. Comme toujours, les deux camps se rendent la vie trop facile.

Il n’est pas nécessaire d’être professeur de sociologie pour comprendre que la discrimination chronique des citoyens arabes d’Israël dans tout ce qui touche aux services, aux infrastructures, à l’enseignement et à l’emploi, ne contribue pas au rapprochement entre eux et la majorité juive. Mais la première Intifada, qui a éclaté dans les Territoires fin 1987, a révélé les limites de la méthode du bâton et de la carotte. Israël a appris, à la rude, que l’augmentation significative du niveau de vie comparé à la situation qui régnait là-bas à l’époque de l’administration jordanienne, et la baisse marquée de la mortalité infantile, n’avaient pas métamorphosé les Palestiniens en Amants de Sion.

L’augmentation sensible du soutien en faveur du Hamas à Jérusalem-Est témoigne de l’influence limitée – voire nulle – de la liberté de mouvement et autres avantages, comme les allocations de l’assurance nationale, dont jouissent les habitants de la partie orientale de la ville. La liquidation méthodique des dirigeants du Hamas en Cisjordanie et à Jérusalem, les arrestations massives de ses militants et la fermeture des institutions caritatives de l’organisation ont accru sa force d’attraction, essentiellement au sein de la jeune génération. Le cas de Jérusalem nous enseigne néanmoins qu’une annexion de territoires et un contrôle formel sur la population, y compris par la manière forte – clôture de séparation, détentions administratives et limitations mises au changement de lieu de résidence – ne constituent pas une recette pour la sécurité, pour ne rien dire de la coexistence (fin septembre, on en était à 104 personnes arrêtées sur le soupçon d’une implication dans le terrorisme, contre 37 pour toute l’année 2007).

Les cris de guerre d’Effi Eitam et ses amis de l’extrême droite contre les Arabes d’Israël, suite aux échauffourées d’Acre, n’apaiseront pas les esprits dans la ville mais feront des instigateurs de la querelle les héros du jour. Et les cris de lamentation de la Gauche à propos de la discrimination de la minorité arabe n’empêcheront pas non plus la prochaine éruption. Un partage plus juste des ressources nationales ne ferait assurément pas de tort aux relations entre majorité et minorité. Une approche plus équitable des plans directeurs dans les localités arabes peut réduire quelque peu l’aliénation entre la jeune génération, qui est la première à souffrir du manque de terrains à bâtir, et les institutions israéliennes. Mais aucun argent au monde ne fera d’une population arabe/palestinienne, musulmane, chrétienne ou laïque, une composante organique d’un Etat qui se définit lui-même, selon le nationalisme de la majorité, comme « Etat juif ».

L’exclusion des citoyens arabes d’Israël de l’identité de l’Etat et des symboles nationaux, et le fait de faire d’eux un « problème démographique » les poussent à rechercher ailleurs leur identité. Le brouillage de la Ligne Verte, l’annexion rampante et l’attache nationale des citoyens arabes d’Israël, outre leur proximité sociale et familiale avec les Palestiniens vivant au-delà de cette même frontière, tout cela a fait de l’ensemble des territoires situés entre la côte d’Acre et les rives du fleuve Jourdain un pays mixte. Du point de vue des citoyens arabes d’Israël, l’ensemble Israël/Palestine tout entier est depuis longtemps une entité binationale et semi-démocratique. Une enquête menée en 1976 avait montré que 45% des Arabes d’Israël intégraient une composante palestinienne dans leur manière de se définir eux-mêmes. Par comparaison, dans les années 1985-1999, ce chiffre atteignait environ les deux tiers des personnes interrogées. Beaucoup se dégagent de l’étiquette « Arabes israéliens » et demandent à être appelés Palestiniens.

L’assassinat de Rabin, la déception venant de l’accord d’Oslo et la seconde Intifada ont amplifié ces tensions, renforcé l’identification des Arabes d’Israël avec les habitants des Territoires, fortifié les sentiments nationalistes, particulièrement parmi la jeune génération. Les membres de la Commission Or chargée d’enquêter sur les événements d’octobre 2000 ont souligné d’une part que cela ne signifiait pas que le secteur arabe dans son ensemble soutenait tous les moyens de lutte des Palestiniens, et d’autre part que dans sa majorité, il persévérait dans son adhésion au processus de paix. Mais dans le même temps, il s’identifie totalement avec l’aspiration à la création d’un Etat palestinien et tient la politique israélienne pour le principal obstacle à sa réalisation.

Le rapport de la Commission Or, à la fois important et négligé, citait ce propos affligé du député du Mapam, Abdel Aziz Al-Zouabi : « Mon pays est en état de guerre avec mon peuple ». Tant que leur pays est en état de guerre avec leur peuple, une braise suffit, un jour de Kippour, pour allumer l’incendie. Aucune allocation ni aucune arrestation ne l’éteindra.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

L’égalité de droits avant la coexistence

Abir Kopty (Kobty) - Walla, 15 octobre 2008

A Acre, la coexistence est brisée ? Abir Kobty affirme qu’elle n’a jamais existé et n’existera pas. Du moins pas tant que les Arabes n’auront pas obtenu une égalité de droits.

Les descriptions qui ne cessent de se répéter, ces derniers jours, dans le contexte des rudes incidents d’Acre, sont passablement divertissantes. « La coexistence est brisée, à Acre » ! Pour ma part, j’ai la forte impression d’halluciner : y avait-il jamais eu coexistence auparavant ?

Cela fait déjà bien des années que cette notion a perdu toute pertinence, s’agissant des citoyens arabes, au point même d’être tournée en dérision en se voyant donné le petit nom de « douki » [pour doukioum, coexistence - ndt]. Cette « douki », que la majorité juive a tenté de nous imposer, à ses conditions et à sa mesure, nous est inacceptable. La « douki » du cheval et de son cavalier ne nous convient pas.

Un pourcentage important de citoyens juifs (selon des enquêtes) détestent les Arabes ; une autre fraction croit en la coexistence. Ces derniers, malheureusement, vivent dans l’illusion – pour eux, la « douki » tient dans une certaine connaissance de quelques mots d’arabe ou dans la rencontre avec un Arabe comme client ou fournisseur, employé-employeur etc. Il y a aussi ceux qui ont l’habitude de faire leurs achats à bon marché chez des Arabes ou d’aller manger du houmous chez des Arabes. Ce sont tous ces cas-là que reprend la petite phrase sympathique : « J’ai un ami arabe ». C’est à cela que se résume la « douki ».

Depuis bien des années, nous avons été témoins de rencontres en tous genres entre Arabes et Juifs. Des enfants arabes à qui on imposait une rencontre avec des enfants juifs, sous prétexte de programmes de « coexistence », mais où ils ne pouvaient pas s’exprimer d’une manière satisfaisante (évidemment l’hébreu sera toujours la langue de la communication). Certains ont même joué au football ensemble ou joué ensemble de la musique. D’autres rencontres avaient lieu entre familles arabes et juives – pour manger ensemble, écouter de la musique ensemble, organiser des excursions, que n’a-t-on pas fait ensemble ? Juste une chose : parler politique. La politique, et à juste titre, casse toujours l’ambiance de la « douki ».

Ces rencontres de la « douki » mettent en présence deux réalités totalement différentes, avec des narrations différentes et un fossé profond dans tous les domaines de la vie, mais de ces réalités-là – auxquelles, en fin de compte, chacun retournera – il n’y absolument pas lieu de parler. Elles changeront d’elles-mêmes – l’essentiel c’est que « j’aie un ami arabe ». Des tonnes d’argent ont été versées, des milliers de rencontres de ce genre ont été organisées, et ont échoué. Ces rencontres ont évité les vraies questions – les questions politiques, oui – et ont oublié qu’avec tout le respect pour les bonnes intentions, il y a une politique qui opère une séparation entre les deux côtés et qu’il faut en changer. Même les rencontres qui ont réussi à se construire d’une manière approfondie et sensible, et à parler de politique, ont été trop rares pour faire la différence.

Il n’y a pas coexistence sans existence

A Acre comme dans d’autres villes mixtes, jamais il n’y a eu coexistence. Même à Haïfa qui se targue d’être la reine de la coexistence, un petit tour de 30 minutes offrant de faire la comparaison entre les conditions de vie des quartiers arabes et juifs, pourra témoigner du type de « douki » existant.

Pareil pour Ramleh, Lod, Yafo, et d’autres villes. Pareil aussi pour Nazareth Ilit où la « menace arabe » est devenue une contrariété de nature à faire perdre le sommeil aux habitants, à tel point que ceux-ci ont mis sur pied une liste électorale dans le but de repousser la « menace arabe » qui rampe vers leur ville. Une ville elle-même bâtie sur les terres des villages arabes voisins et des terrains de la ville de Nazareth. Et nous n’avons pas encore évoqué les clôtures qui ont été dressées à Ramleh et à Lod entre des quartiers arabes et juifs, parce que ces quartiers arabes gâchent le paysage ! La « douki » présente décidément des aspects multiples et variés.

Ce qui était drôle également, c’était la réaction d’un de mes amis juifs aux événements de la semaine dernière à Acre. Nous tentions de réfléchir à ce qu’il y aurait moyen de faire, et il avait proposé de penser à une action de reconstruction de la confiance entre les habitants arabes et juifs. Ma réponse avait été : pourquoi cela intéresserait-il les Arabes d’Acre maintenant ? En ce moment où une menace existentielle pèse sur eux, où un certain nombre de familles se retrouvent sans toit et qu’on les empêche de retourner chez elles – en quoi la reconstruction de la confiance intéresserait-elle des gens placés dans pareille situation ? Une fois encore, c’est le luxe juif qui prend le dessus ! Et en outre, comment construit-on la confiance après une telle crise ? Va-t-on proposer des rencontres entre Juifs et Arabes, d’autres excursions en commun, d’autres matches de football ? Peut-être aussi fera-t-on venir du monde entier des spécialistes en résolution de conflits ?

Nous l’avons toujours dit : avant la coexistence, il faut l’existence ! L’existence dans son sens large, autrement dit l’existence collective en tant que groupe national autochtone de cette terre, qui exige l’égalité pleine, civile et nationale, des droits civils et collectifs, un partage juste des ressources, suggérant une participation véritable et entière dans l’Etat, et non pas l’extermination des Juifs, comme il est confortable pour beaucoup de le penser.

Tant que les institutions n’intérioriseront pas ce fait, et que la majorité juive continuera de se cacher derrière un sentiment de menace permanente, tant que nous continuerons de nous incliner devant la politique de séparation raciste d’apartheid, créatrice d’une ghettoïsation, et tant que nous ne résoudrons pas les questions politiques centrales qui sont liées aux droits légitimes du peuple palestinien où qu’il soit (dans les Territoires, en Israël et dans la diaspora), la « douki » que l’on cherche ici continuera d’être une illusion qui, de loin en loin, volera en éclat en chacun de nous.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Ne dites pas : nous ne savions pas (n°131)

Amos Gvirtz, 13 octobre 2008

Jour après jour, les bateaux de la force navale israélienne attaquent les pêcheurs de la Bande de Gaza, dans une tentative visant à les chasser de la mer. On opère des tirs de semonce en direction des bateaux de pêche, on s’en approche et on les canarde avec des canons à eau, on les heurte, on leur prend leurs poissons et les bateaux, on provoque des vagues pour secouer les bateaux.

Dans les Accords d’Oslo, il est convenu que les habitants de Gaza peuvent aller jusqu’à 20 miles de la côte. Depuis 2006, Israël limite, de manière unilatérale, cette distance à 6 miles.

Le 10 août 2008, alors que A’, de Rafah, était en mer, un bateau de la force navale israélienne l’a arrêté. Il a été placé en détention et son bateau confisqué. Il a été libéré deux jours plus tard. Son bateau lui a été rendu il y a seulement quelques jours. Sans moteur ni équipement.

Le 10 septembre 2008, un bateau de la force navale israélienne a heurté le bateau d’un pêcheur de Gaza et a failli le couler.

Le 27 septembre 2008, un bateau de la force navale israélienne a tiré un obus qui est tombé tout près du bateau d’un Gazaoui et a failli le couler.

Le 5 octobre 2008, un bateau de la force navale israélienne a ouvert le feu et blessé à la jambe le pécheur, Mohammed Jihad Mouslah. Sa blessure nécessite des soins en dehors de la Bande de Gaza qui ne dispose pas de moyens pour le soigner.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

lundi 6 octobre 2008

Le tueur de l’année

Gideon Lévy - Haaretz, 2 octobre 2008
Version anglaise - Killer of the year

A la veille de la fête [du Nouvel An juif], une fumée blanche s’est élevée du feu de camp de la tribu : la chaîne d’informations de Canal 2 avait élu « l’Homme de l’Année ». C’est au terme d’une discussion superficielle et absurde, que les commentateurs du média le plus couru et le plus influent du pays ont élu leur homme. Arguments invoqués par les membres du jury présidé par Emmanuel Rosen, porteur de la nouvelle : « L’homme qui, au cours de l’année écoulée, n’a fait que de bonnes choses ». Et qui est cet homme rare et éminent qui n’a fait que le bien ? Le chef du Mossad, Meir Dagan. Il y avait aussi, parmi les motifs avancés par un Rozen surexcité : « Un homme qui pourrait, de ses mains, trancher la tête de terroristes avec un cutter… Un exécuteur avec le couteau entre les dents ».

A l’appui de leur choix, ils ont également présenté une « prouesse journalistique exceptionnelle » : la rencontre mise en scène et accablante d’ennui entre notre héros et le Premier ministre sortant [Ehoud Olmert]. Notre télévision évoquait la Corée du Nord et la Roumanie d’autrefois : Ehoud Olmert invitant Meir Dagan, Meirkeh comme l’appelle George Bush, à entrer dans son bureau, les deux hommes étant filmés sans quasiment échanger de paroles.

« Vous avez bien fait », a dit Olmert à Rosen. Deux témoins de moralité : d’une part le général de réserve Yossi Ben Hanan qui a raconté que Dagan avait un jour tué un terroriste de ses propres mains, sans bien sûr préciser comment, et que Dagan et lui-même avaient autrefois voyagé ensemble en Extrême-Orient – élément à l’appui de la distinction accordée aujourd’hui. Et d’autre part, le Ministre Benjamin Ben Eliezer qui a déclaré : « Je ne vous conseille pas de vous approcher de lui… Mais je recommande que votre article soit bon ». « En langage de gang : un tueur », selon le bon mot de Rosen. « ‘Exécuteur’ est plus joli », a dit Ben Eliezer, revenant à plus de sobriété.

Par la suite, d’autres lourdes allusions ont encore été semées à propos du bonhomme et de son activité au cours de l’année de son élection : l’assassinat d’Imad Mughniyeh, dont personne n’a encore montré la moindre utilité, d’autres assassinats mystérieux et superflus, et bien sûr ce fameux bombardement en Syrie, autant d’opérations pour lesquelles notre Meirkeh mérite « au moins dix Prix Israël ».

Donc notre Homme de l’Année à nous est un tueur déclaré. Au cutter ou à la voiture piégée, tuer est son métier. L’art du tueur est aussi pour nous une source de fierté, le sommet de notre créativité.

Il faut être reconnaissant à Rosen et à ses amis de ce qu’ils n’ont pas même essayé de jouer les vertueux. Pas un intellectuel, pas un scientifique, pas un industriel, pas un écrivain et pas même Meni Mazouz (arrivé en deuxième position), ni Olmert (classé troisième). Dagan est notre tueur de l’année. Le problème, ce n’est pas tant Dagan que le culte qui est rendu à des gens comme lui.

Jamais encore il n’y avait eu à la tête du Mossad un personnage aussi obscur et problématique, avec autant de sang sur les mains ; jamais encore on n’avait songé ici à choisir, parmi toutes les possibilités, précisément un homme à la tête du Mossad comme Homme de l’Année. Je doute qu’il y ait dans le monde un autre pays libre dont les journalistes les plus en vue auraient l’idée de choisir leur homme de l’année au sein de la direction d’une organisation obscure. Il n’y a qu’en Israël.

Il n’y a aussi qu’en Israël qu’il n’est pas possible de donner le détail des méfaits passés de Dagan. Le Gaza des années 70 et le Liban des années 80 sont saturés du sang qu’il a versé. Une enquête accablante menée il y a quelques années par un duo de journalistes dignes de foi sur l’activité de Dagan au Liban n’a jamais été publiée. Au sein de la fine équipe de rêve de la chaîne d’informations de Canal 2, cette enquête aurait seulement renforcé, encore et encore, le culte et la vénération pour le tueur avec un cutter entre les dents.

Nous en sommes là de notre bestialisation.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

L’Histoire est trompeuse

Gershom Gorenberg - Haaretz, 29 septembre 2008
Version anglaise - The Etzion illusion

L’installation [de Juifs dans la colonie] de Kfar Etzion, il y a 41 ans cette semaine, est tenue pour le premier exemple du mode d’action des colons : leur manière d’imposer leur volonté à un gouvernement hésitant. Les documents montrent qu’il n’en fut pas exactement ainsi.

L’Histoire est parfois trompeuse – du moins telle qu’elle est familière à beaucoup. A l’exemple de Kfar Etzion, établi, il y a 41 ans cette semaine, comme la première colonie israélienne en Cisjordanie.

Dans la conscience du public, Kfar Etzion a joué un double rôle. D’un côté, il était considéré comme l’ultime colonie du consensus, dans la mesure où ceux qui s’y établissaient revenaient en un lieu où était le kibboutz jusqu’à sa chute avec les autres colonies du Goush Etzion, à la veille de la création de l’Etat. Même de vieux opposants à la colonisation des Territoires [occupés] étaient portés à sourire, à lever les épaules et à dire : « Le Goush Etzion, c’est autre chose ». D’un autre côté, Kfar Etzion est perçu comme le début du mouvement de la colonisation religieuse messianique.

Dans la narration qui a cours aussi bien parmi les sympathisants de ce mouvement que chez ses opposants, un groupe de jeunes gens religieux est parvenu à imposer sa volonté à un gouvernement hésitant à la tête duquel se trouvait Lévi Eshkol. Il y avait là la marque de tout ce qui allait suivre. Si ce n’est que cette conception répandue du retour dans le Goush Etzion s’appuie sur des erreurs et des tromperies.

Ceux qui se sont installés à Kfar Etzion n’avaient pas fait plier Eshkol. Sans le savoir, ils ont forcé une porte ouverte. Comme en témoignent des documents d’archives, Eshkol avait mené un typique débat avec lui-même au cours de l’été 1967 pour en arriver à la ferme décision de pousser à l’installation à Kfar Etzion. En juillet de la même année encore, lorsqu’il avait reçu une note tout à fait secrète sur les options concernant l’avenir de la Cisjordanie, Eshkol n’avait ajouté, dans la marge, qu’une seule note portant sur le Goush Etzion et sur Beit Ha’arava, un kibboutz qui avait été abandonné en 1948.

Eshkol, qui était un homme du mouvement de la Colonisation Travailleuse, était déjà intéressé par le rétablissement des colonies perdues. En septembre, Eshkol recevait – à sa demande, semble-t-il – un rapport de l’Agence Juive à propos du fondement économique d’une colonisation du Goush Etzion. Dans le même temps, il recevait secrètement un avis portant sur les aspects juridiques d’une installation dans les Territoires [occupés] en général et dans le Goush Etzion en particulier. Quelques jours plus tard, il annonçait au gouvernement qu’il autorisait un groupe originaire du Goush Etzion de s’établir là-bas.

L’avis juridique sur lequel s’appuyait Eshkol avait été rédigé par Theodor Meron, le conseiller juridique du Ministère des Affaires étrangères. Meron, un rescapé du génocide, titulaire d’un doctorat en droit de l’Université de Harvard, était à l’époque le plus éminent spécialiste en droit international au service de l’Etat. Dix ans plus tard, il fut nommé à un poste académique aux Etats-Unis et est devenu, dans son domaine, une autorité de réputation internationale. Il siège actuellement comme juge au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie. Son statut dans le monde du droit confère un poids particulier à ce qu’il disait il y a 41 ans. Lorsque Meron avait communiqué son avis au cabinet du Premier ministre, il y avait joint un condensé succinct : « Ma conclusion est qu’une colonisation civile dans les territoires détenus contrevient aux dispositions explicites de la quatrième Convention de Genève ».

Pour le dire plus simplement, Meron avertissait que la colonisation dans les Territoires [occupés] était parfaitement illégale. L’argument selon lequel la Cisjordanie ne serait pas un territoire occupé « normal » ne viendrait pas à l’appui d’Israël sur la scène internationale, écrivait-il. D’un autre côté, disait-il, la colonisation « par des corps militaires » était permise, si elle avait un « caractère temporaire et non pas permanent ».

Eshkol a exploité cette ouverture que lui laissait cet avis juridique. A la population et à la représentation israélienne à l’ONU, on expliqua qu’une colonie de Nahal allait être fondée. Un ordre militaire secret remontant au jour de l’établissement de la colonie, le 27 septembre 1967, établissait que le lien entre Kfar Etzion et Nahal constituait « une ‘couverture’ pour les besoins de la bataille diplomatique », mais que « il n’y a aucune intention de faire prendre par l’armée des mesures concrètes en vue de concrétiser cette ‘couverture’ ». C’était une supercherie, sur ordre, destinée à cacher une violation au droit international.

Les vétérans du Goush, ainsi que la seconde génération, n’étaient pas au courant de l’activité d’Eshkol derrière l’écran du secret et ont interprété sa décision comme une réponse à leurs pressions. Le souvenir des politiciens laïcs se laissant « entraîner » par les colons s’était fixé dans la conscience de la population. Ce souvenir dissimule la collaboration établie de fait entre eux.

Mais l’auto-illusion la plus fondamentale s’accompagnait d’un sentiment qui a motivé la décision d’une réinstallation dans le Goush Etzion et forgé le consensus entourant la question de cette colonisation. Le sentiment en question assurait que ceux qui avaient perdu leurs maisons y retourneraient. Les localités qui étaient tombées ou qui avaient été abandonnées et gravées dans la mémoire nationale, il fallait les réoccuper. Et si les réfugiés eux-mêmes ou leur descendants devaient ne pas être intéressés par un tel retour, d’autres Juifs « retourneraient » sur place.

Autrement dit, le droit au retour des réfugiés de 1948 devenait quelque chose qui allait de soi tant qu’il s’agissait de réfugiés juifs. C’est devenu une position politique, diplomatique : dans les négociations, il ne serait venu à l’esprit d’aucun représentant israélien de renoncer au Goush Etzion. Le camp arabe devait comprendre notre attachement sentimental à ce lieu. C’était une pensée stratégique à l’eau de rose et dangereuse. Y a-t-il rien de plus stupide que l’obstination israélienne à la réouverture du dossier de 1948 et au retour de tous les réfugiés chez eux ?

La vraie histoire de Kfar Etzion est l’histoire d’une collaboration entre les colons et la direction de l’Etat qui voyait dans la colonisation une valeur sacrée. C’est l’histoire d’une supercherie, d’une opération qu’on savait par avance illégale et d’une pensée politique chancelante. C’est précisément en cela qu’elle était la marque, le symbole de tout ce qui allait suivre.

* Gershom Gorenberg est l’auteur de “The Accidental Empire: Israel and the Birth of the Settlements, 1967-1977”.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Un Etat schizophrénique

Aluf Benn - Haaretz, 2 octobre 2008
Version anglaise - A schizophrenic state

La clôture de séparation partage la société israélienne en deux mondes qui diffèrent totalement par leur manière d’envisager la réalité et par les problèmes qui les préoccupent. De ce côté-ci de la clôture, les gens s’inquiètent de la crise de Wall Street, de l’absence de leadership, de la menace iranienne. Peu de monde s’intéresse à ce qui se passe en Cisjordanie et personne ne s’y rend en visite. On oublie les Palestiniens quand il n’y a pas d’attentats, les colons sont vus comme une bande d’olibrius et les pourparlers de paix d’Ehoud Olmert comme des effets d’annonce superflus.

De l’autre côté de la clôture, au pays des colons, le monde paraît tout autre. Là, on ne se préoccupe pas de Wall Street ni d’Ahmadinejad, mais de survie. On est furieux contre l’Etat qui a fait évacuer le Goush Katif [dans la Bande de Gaza], on est furieux contre l’armée et contre la Cour suprême, et furieux contre les médias de gauche. On prend au sérieux les déclarations d’Olmert soutenant un retrait de tous les Territoires [occupés], on se prépare à la prochaine évacuation et en attendant, on se rend en pèlerinage sur les ruines de Homesh.

Cette schizophrénie est très commode pour les deux côtés, et le gouvernement Olmert a pris soin de l’alimenter. Le Premier ministre a déclaré son soutien à l’évacuation des colonies situées au-delà de la clôture mais dans les faits, après la démolition des maisons d’Amona, il a lâché la bride aux colons. Le Ministre de la Défense, Ehoud Barak, a refusé d’entrer en conflit avec les colons au nom du gouvernement et a cherché les voies d’un dialogue avec eux, en affirmant ne pas être prêt à résoudre seul les problèmes créés par ses prédécesseurs 40 ans durant. Il s’appuie sur les réticences de l’armée et de la police à affecter des hommes à l’évacuation forcée d’avant-postes.

C’est ainsi qu’a été créé une espèce de statu quo. Le gouvernement s’est résigné à l’existence des avant-postes et a fermé les yeux sur la multiplication des constructions dans les colonies au-delà de la clôture. Les colons se sont efforcés de s’abstenir de provocations, de protestations ou de perturber la vie de ce côté-ci de la clôture. Ils ne sont pas parvenus à attirer de nouveaux candidats dans la colonisation des collines et des montagnes, et leur rhétorique vise à préserver la cohésion interne bien plus qu’à mobiliser des soutiens en dehors du camp. Olmert et Barak ont autorisé une construction massive dans les blocs de colonies, mais seulement à l’ouest de la clôture, dans la zone destinée à être annexée à Israël. Là aussi, les nouveaux appartements sont destinés aux orthodoxes pauvres, essentiellement.

Cependant ce calme était fragile et illusoire. Le mouvement des colons s’est déchiré de l’intérieur après le désengagement de Gaza. Ses vieux dirigeants se voyaient comme une extension de l’Etat, remplissant une mission nationale et bénéficiant en retour d’un appui politique et de budgets. Ses membres espèrent encore que le vent tourne et qu’un autre gouvernement fasse venir des centaines de milliers d’Israéliens à Ofra, Beit El et Alon Moreh. L’échec des dirigeants de Yesha à sauver le Goush Katif et la trahison d’Ariel Sharon à l’égard du camp qui le soutenait ont nourri l’émergence d’une nouvelle génération de colons qui se rebelle contre l’autorité de l’Etat et menace de la boycotter. Leur arme secrète tient dans la peur de voir des officiers et des soldats religieux – qui occupent une place centrale dans les unités de terrain de l’armée israélienne – refuser massivement les ordres si on exigeait d’eux de faire évacuer des colonies et des avant-postes.

Les discussions menées par Barak et son entourage sur une évacuation, par consentement, de Migron – le plus important avant-poste établi sur des terres volées à des Palestiniens – ont révélé que la direction de Yesha avait perdu toute pertinence. Le marché offert par Barak était scandaleux – donner en échange, à ces intrus, du terrain dans des colonies autorisées – mais même cela, dans les colonies, les militants l’ont rejeté sur-le-champ. L’Etat a été contraint de retourner devant le tribunal pour expliquer qu’il n’était pas en mesure de faire évacuer l’avant-poste illégal. Les colons ont gagné la bataille pour Migron.

Ces derniers mois, l’agitation s’est intensifiée dans les Territoires [occupés] et les comptes-rendus se sont multipliés sur des incidents violents entre des colons et leurs voisins palestiniens et entre des colons et des soldats de l’armée israélienne. Lors des réunions du gouvernement, Olmert et Barak ont fustigé les assaillants mais n’ont rien fait. Les forces de sécurité ont proposé que la police et le Procureur de l’Etat (autrement dit quelqu'un d’autre) consacrent davantage de ressources à s’occuper des colons qui transgressent la loi, et qu’ils mettent la loi en œuvre plus lourdement à l’encontre de la construction illégale dans les colonies, comme moyens de pression, afin de mettre un frein à la violence. Lors de discussions chez Barak, il a également été proposé de multiplier les détentions administratives et les ordres d’expulsion. Et comme toujours, on a accusé les tribunaux de prononcer des peines trop légères. Mais ce ne sont que des justifications bureaucratiques à l’inaction d’un gouvernement qui redoute une confrontation avec un groupe violent. L’application de la loi dans les Territoires [occupés] nécessite l’engagement de tout l’appareil mené par le chef du gouvernement.

Tant que la violence se cantonnait au-delà de la clôture, elle n’éveillait, de ce côté-ci, qu’un intérêt nul. Puis a eu lieu l’attaque visant le professeur Ze’ev Sternhell pour nous rappeler que le combat idéologique ne connaît pas de frontières, ni de clôtures. Les condamnations exprimées par Olmert et les Ministres sont montées d’un cran, mais le gouvernement se dérobe encore et attend que le calme revienne ou que survienne une catastrophe qui le contraindra à agir. On peut prédire que si la catastrophe n’a pas lieu, les successeurs d’Olmert en agiront comme lui en préférant refouler ce qui se passe dans les Territoires [occupés] et préserver la schizophrénie nationale des deux côtés de la clôture.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)