samedi 4 avril 2009

Victimes de la mode - T-shirts imprimés pour des unités de l’armée israélienne

A gauche : « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » A droite : « Dieu seul pardonne ».

Ce que le commandement cherche à brouiller, des soldats de l’armée israélienne l’expriment de manière créative par des impressions sur T-shirts de leur unité : chez les paras, on glorifie la victime à Gaza durant l’opération « Plomb Durci » ; dans la brigade Givati, la cible est une Palestinienne enceinte, avec cette inscription : « 1 balle, 2 morts » ; dans la brigade Golani, on s’enorgueillit d’une mosquée détruite en proclamant : « Dieu seul pardonne » ; dans la formation pour tireurs d’élite, on bloque la lunette de visée sur un enfant, avec cette inscription : « Plus c’est petit, plus c’est difficile ». Le porte-parole de l’armée israélienne : ces impressions ne sont pas représentatives des valeurs essentielles de l’armée israélienne.

L’activité n’arrête pas une seconde dans l’imprimerie sur textiles « Adiv », au sud de Tel Aviv. A tout instant des clients, dont beaucoup de soldats en uniforme, arrivent dans le bureau pour commander des articles vestimentaires sur lesquels devront être imprimés les emblèmes de leur unité accompagnés le plus souvent d’un slogan et d’un dessin de leur choix. A quelques centaines de mètres d’ici, dans les ateliers de la société, les esquisses apportées par les soldats deviennent des plaques d’impression grâce auxquelles on imprime les dessins et les slogans sur les articles commandés, essentiellement des T-shirts et des casquettes, mais aussi des gilets capuches, des blousons et des pantalons. Un jeune Arabe de Jaffa supervise les travailleurs qui impriment les emblèmes et les caricatures, puis il remet aux soldats les articles produits.

Un passage en revue des T-shirts militaires imprimés dans cet atelier-ci ou ailleurs, au cours des dernières années, révèle que des bébés morts, des mères pleurant sur la tombe de leurs enfants, des viseurs de fusil ciblant un enfant ou encore des mosquées explosées, ne sont qu’une petite partie de l’imagerie choisie par les soldats de diverses unités de l’armée israélienne pour orner les T-shirts qu’ils font imprimer pour marquer la fin d’une formation ou la fin de leur déploiement. Pas plus que les dessins, les slogans imprimés ne font dans la modération : un T-shirt des tireurs d’élite du corps d’infanterie sur lequel il est écrit « Better use Durex » (mieux vaut employer Durex) autour d’un dessin représentant un enfant palestinien mort avec auprès de lui sa mère en larmes et un ours en peluche ; un T-shirt des tireurs d’élite du bataillon Shaked de Givati où l’on voit représenté une Palestinienne enceinte dont le ventre est dans la ligne de mire d’un fusil, avec une inscription qui proclame « 1 shot 2 kills » (1 balle 2 morts) ; un T-shirt marquant la fin d’un autre cours pour tireur d’élite et présentant le dessin d’un bébé palestinien qui devient un enfant combattant puis un homme armé, et cette inscription : « Peu importe comment ça commence, nous y mettrons fin » ; un T-shirt du bataillon Harouv qui proclame que « on n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort [en achevant le blessé] » à côté d’un dessin figurant un samouraï ; etc.

Il existe aussi de nombreux T-shirts porteurs d’un message sexuel évident. Ainsi par exemple, ce T-shirt du bataillon Lavie qui présente un soldat se tenant près d’une jeune fille battue, et ces mots écrits : « Evidemment on t’a violée ! ». Sur un autre T-shirt, du bataillon Harouv, on voit une jeune fille appuyée sur une arme évoquant un membre viril et le mot « putains ! ».

Certains dessins et slogans mettent en lumière des faits dont l’armée nie officiellement l’existence, comme le fait de confirmer la mort [en achevant le blessé] ou de viser délibérément des sites religieux, des enfants ou des femmes.

L’Ange de la Mort

Il ressort des discussions avec de nombreux soldats en service d’active que ce genre d’impressions sur T-shirts est un phénomène familier depuis quelques années. Sur le forum « Armée et sécurité » du site Internet « Fresh » qui a débattu autour de ce sujet cette semaine, divers internautes ont également parlé de ces T-shirts. L’un d’entre eux a par exemple parlé d’un T-shirt sur lequel était dessiné « une croix de viseur télescopique sur une femme d’apparence arabe serrant un enfant, avec un slogan du style "les tuer tant qu’ils sont petits" », qui avait été imprimé pour la fin d’un cours de tireurs d’élite. Il semble qu’il ait été retiré par le staff de commandement.

Dans de nombreux cas, avant impression, le contenu est transmis pour approbation à l’un des membres du staff de l’unité, mais apparemment le haut commandement n’a pas réellement de contrôle sur les contenus imprimés, dans la mesure où il s’agit parfois d’une initiative personnelle de soldats qui n’a pas l’approbation des officiers. En outre, des dessins et des inscriptions qui avaient auparavant été interdits à la distribution dans certaines unités, ont été autorisés dans d’autres unités. Ainsi avaient par exemple été interdits dans le passé des T-shirts sur lesquels était écrit « On n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort [en achevant le blessé] » (une procédure dont l’armée israélienne nie totalement l’existence), mais un tel T-shirt a été imprimé en janvier 2008 dans le bataillon Harouv.

« Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains ! »

De même, l’inscription « Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains ! » qui a été imprimé fin 2008 dans la brigade Givati, avait dans le passé été refusé pour l’impression sur un T-shirt d’une autre unité d’infanterie. Un soldat de Givati a raconté, cette semaine, que sa section avait fait imprimé cette inscription sur des dizaines de T-shirts, de blousons et de pantalons. « Un soldat figuré comme un Ange de la Mort y est dessiné près d’un fusil et d’une ville arabe », explique-t-il. « La phrase "Que chaque mère arabe sache que le sort de son fils est entre mes mains !" était, selon moi, très forte. Ce qui était très drôle quand notre soldat est allé chercher les T-shirts, c’est que le type qui les avait imprimés était arabe et qu’il n’avait vraiment pas apprécié, au point qu’il a demandé à la fille du comptoir d’aller lui chercher les T-shirts ».

Cela passe par l’autorisation des officiers ?

« En général, les T-shirts passent par une espèce de sélection opérée par un officier, mais dans ce cas-ci, ils ont seulement été approuvés au niveau du sergent de section. Nous avions commandé des T-shirts pour trente soldats et ils ont été très enthousiastes et chacun voulait plusieurs articles et a payé en moyenne 200 shekels [~ 36 €] ».

Que pensez-vous de l’inscription imprimée ?

« Je n’aimais pas tellement la phrase, mais la plupart des soldats la voulaient. »

A gauche : « On n’est pas tranquille tant qu’on n’a pas confirmé la mort » [en achevant le blessé]. A droite : « Section tireurs d’élite / 1 balle 2 morts »

Avec les meilleures visées

Beaucoup parmi les T-shirts les plus problématiques ont été commandés par des soldats brevetés de cours de tireurs d’élite que suivent ensemble des soldats de diverses unités. En juillet 2007, à la fin du cursus, un T-shirt avait été imprimé d’un dessin figurant, au centre d’une ligne de mire, un petit enfant portant un fusil, et accompagné de l’inscription « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » L’année précédente, des soldats brevetés de l’ « équipe Carmon » d’un cours pour tireurs d’élite de groupes de reconnaissance un T-shirt avec le dessin représentant, au centre d’une ligne de mire, un Palestinien portant un couteau, avec l’inscription « Il faut courir vite, courir vite, courir vite, avant que ce n’en soit fini » et par-dessous, des femmes arabes pleurant sur une tombe, avec cette inscription « Et puis après, elles pleurent, et puis après elles pleurent… » Un autre T-shirt de tireurs d’élite figurant, là encore un personnage arabe au centre d’une ligne de mire, proclame : « Le tout avec les meilleures visées », les meilleures intentions. Des tireurs d’élite ont aussi commandé des T-shirts avec, au milieu, une femme enceinte au centre d’une ligne de mire et un T-shirt sur lequel est dessiné un enfant mort.


En gras : « Il faut courir vite, courir vite / courir vite, avant que ce n’en soit fini ». En bas : « Et puis après, elles pleurent, et puis après elles pleurent… ». Autour de l’écusson : « Tireurs d’élite de groupes de reconnaissance - Equipe Carmon ».


G*, un soldat d’une unité d’élite ayant suivi le cours des tireurs d’élite, connaît ces T-shirts. A l’occasion d’une discussion avec lui, il explique que « quand on termine le cours, on décide ensemble quel T-shirt faire imprimer. Ça consolide l’esprit d’équipe d’une certaine manière et puis on sait que celui qui est tireur d’élite est un peu fêlé. Il y a sur nos T-shirts beaucoup de doubles sens, comme par exemple : "Des gens mauvais avec de bonnes visées". A chaque cycle de chaque cours, on sort des choses comme ça ».

Quand met-on ces T-shirts ?

« Ce sont des T-shirts pour la maison, pour le jogging, pour l’armée. Pas pour les sorties. Parfois les gens demandent ce que c’est, avant d’en comprendre le sens. »

Sur le T-shirt qui représente une femme enceinte au centre d’une ligne de mire, il dit qu’ « il y a des gens qui pensent que ça ne va pas et je suis de cet avis-là aussi, mais cela n’a pas réellement de signification, c'est-à-dire qu’il n’y a pas quelqu'un qui ira tirer sur une femme enceinte. »

Quelle idée y a-t-il derrière le T-shirt au milieu duquel on voit l’image d’un enfant avec l’inscription « Plus c’est petit, plus c’est difficile ! » ?

« C’est un enfant, alors vous avez un peu plus un problème (moral) et aussi la cible est plus petite. »

Vos commandants autorisent l’impression des T-shirts ?

« Oui. Bien qu’ils aient parfois interdit l’un ou l’autre T-shirt vraiment outrancier ; je ne me souviens pas de ce qu’il y avait dessus. »

Ces T-shirts-là ont tout de même l’air déjà plutôt outranciers. Pourquoi dessiner un enfant dans une ligne de mire ? Vous tirez sur des enfants ?

« Comme tireur d’élite, vous rencontrez bien des fois des situations extrêmes. Vous voyez tout à coup un petit enfant qui brandit une arme et c’est à vous de décider de tirer ou pas. Ces T-shirts, c’est pour moitié du cynisme, à la limite du vrai, et ils viennent illustrer les situations extrêmes que vous pouvez rencontrer. S’il y en a un qui voit sa cible dans les yeux, c’est le tireur d’élite. »

Vous êtes-vous retrouvé dans une situation pareille ?

« Une chance pour moi : pas face à un enfant, mais devant une femme oui. Elle ne portait pas d’arme mais elle était tout près d’une zone où il lui était interdit de se trouver et où elle pouvait représenter une menace. »

Et qu’avez-vous fait ?

« Je ne l’ai pas eue » (autrement dit, je n’ai pas tiré).

Vous ne le regrettez pas, je suppose.

« Non. Si j’avais dû tirer, j’aurais tiré. »

Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons détruit

La réalité à laquelle sont confrontés les soldats qui servent dans les Territoires [occupés] se reflète dans les T-shirts imprimés ces derniers temps. Un T-shirt imprimé la semaine dernière peut nous apprendre quelque chose de l’état d’esprit de soldats du bataillon Lavie qui ont fait leur service en Cisjordanie pendant trois années consécutives : « Nous sommes venus… Nous avons vu… Nous avons détruit ! », est-il écrit sur le T-shirt, à côté de dessins représentant des armes, un soldat au regard furibond et un village palestinien avec, en son milieu, une mosquée détruite.

D’une façon générale, des mosquées détruites et des localités palestiniennes en feu sont une imagerie qui se répète sur de nombreux T-shirts. Un T-shirt imprimé après l’opération « Plomb Durci » à Gaza, dans le bataillon 890 des paras, présente un soldat figuré en King Kong au milieu d’une ville objet d’une offensive. Le slogan est sans ambiguïté : « Si tu crois qu’on peut réparer, crois bien qu’on peut démolir ! ».

C’est Y*, un soldat d’une yeshiva doublée du service militaire, qui a dessiné ce T-shirt. « On montre ça au staff avant d’imprimer », dit-il.

Que tient le soldat dans sa main ?

« Une mosquée. Avant de dessiner ce T-shirt, j’ai hésité, parce que je voulais que ce soit comme King Kong mais pas quelque chose de trop monstrueux. Ce soldat de yeshiva, qui saisit la mosquée, je voulais qu’il ait un visage plus normal pour que ça n’ait pas l’air d’une caricature antisémite. Certaines personnes qui l’ont vu m’ont dit : "C’est tout ce que vous avez à montrer de l’armée israélienne ? Qu’elle détruit des maisons ?". Je comprends les gens qui regardent ça de l’extérieur et qui voient ça comme ça, mais moi j’ai été à Gaza et on insistait tout le temps sur le fait que l’objectif de l’opération, c’était d’occasionner des destructions aux infrastructures afin que le prix payé par l’Autorité Palestinienne et les dirigeants palestiniens les amène à comprendre qu’ils n’ont pas intérêt à poursuivre les tirs. C’est ça l‘idée de "Nous sommes venus détruire", sur le dessin ».

D’après Y*, « la plupart de ces T-shirts, les gens les portent à l’armée, pas dans le civil ; et à l’intérieur de l’armée, les gens regardent ça autrement. Je ne pense pas que j’irais avec ce T-shirt dans la rue, parce que ça mettrait le feu. Même dans ma yeshiva, je ne pense pas que les gens aimeraient ça ». Pour la fin de l’entraînement de base, Y* a aussi dessiné pour son unité un T-shirt où l’on voit un poing serré qui crève l’emblème des paras. Au-dessus du dessin, il est écrit : « Larmy de défense d’Israël » mais dans la première version du T-shirt, il était écrit : « Jusqu’à une balle dans la tête… ».

« Larmy », explique Y*, « c’est le nom de notre commandant de compagnie qui disait tout le temps, dans les conversations, que toute confrontation entre nous et l’ennemi s’achevait toujours par le même résultat : une balle dans la tête de l’ennemi. Mais quelqu'un du staff a dit d’enlever ça, parce que ça sonne trop agressif. Dans la compagnie, les gens comprennent le sens de cette phrase mais si quelqu'un de l’extérieur voit ça, cela paraît trop destructeur. »

D’où vient le poing ?

« Cela rappelle l’emblème de [Meir] Kahane. J’ai pris ça sur l’emblème de quelque chose en Russie, mais en principe c’est censé ressembler à l’emblème de Kahane, l’emblème de « Kahane avait raison »… C’est pour rire, notre commandant de compagnie est un va-t-en-guerre de ce genre. »

C’est un T-shirt qui a été imprimé ?

« Oui. C’était un T-shirt de la compagnie. On a imprimé cent et quelques T-shirts comme celui-là. »

Dans la brigade Golani, on ne veille pas non plus scrupuleusement sur la sainteté des symboles religieux. La section sabotage des « Prédateurs de la nuit » du bataillon 13 de Golani a commandé, en janvier de cette année, un T-shirt où est dessiné le farfadet de la brigade Golani actionnant une charge explosive qui démolit une mosquée, avec cette inscription : « Dieu seul pardonne ». Un des soldats de la section s’est énervé quand on lui a demandé quelle idée il y avait derrière ce T-shirt et si dans son unité, on avait l’habitude de faire sauter des mosquées. « Ça n’a pas une énorme signification, c’est juste un T-shirt de notre section », a-t-il répliqué. « Ce n’est pas toute une affaire. Un copain à moi a fait le dessin et à partir de là, nous avons fait un T-shirt pour la section. »

C’est quoi l’idée de « Dieu seul pardonne » ?

« C’est un dicton. »

Personne n’a eu de problème avec le fait que sur le dessin, on fait sauter une mosquée ?

« Je ne comprends pas où vous voulez en venir. Je n’aime pas comment vous filez. Ne tirez pas ça du côté où vous n’êtes pas censé le tirer, comme si nous haïssions les Arabes. »

Dans le même bataillon, après l’opération « Plomb Durci », on a fait imprimer un T-shirt où figure le Premier ministre Hamas, Ismaïl Haniyeh, sodomisé par un vautour. L’inscription ne laisse place à aucun doute : « Haniyeh, toutes les armes dans l’armurerie ! Fin de l’opération "Plomb Durci" ». S*, un soldat de la section qui a commandé le T-shirt, a expliqué que l’idée venait d’un T-shirt semblable qui avait été imprimé après la deuxième guerre du Liban et sur lequel Hassan Nasrallah figurait à la place d’Haniyeh. « On n’autorise pas de choses pareilles au niveau de la compagnie. C’est simplement un T-shirt que nous avons fait imprimé pour la section », dit-il.


C’est quoi le problème avec ce T-shirt ?

« Il y a des gens que ça dérange de voir ces choses-là, du point de vue religieux et tout ça. »

Comment ont réagi les gens qui l’ont vu ?

« Chez nous, à la section, il n’y a pas beaucoup de religieux, alors ça n’a pas été un problème. C’est simplement quelque chose que les copains avaient envie de faire imprimer. On se balade avec ça plutôt à la maison et pas dans la compagnie parce qu’il y a des gens que ça dérange, essentiellement des religieux. Les officiers nous disent qu’il vaut mieux qu’on ne porte pas de T-shirts comme ça à l’intérieur de la base. »

Racisme et obscénités

Les diverses esquisses imprimées ces dernières années dans l’entreprise « Adiv », l’une des plus importante en son genre en Israël, sont rangées dans des dizaines de tiroirs d’après le nom des unités de l’armée qui les ont commandées : paras, Golani, force aérienne, tireurs d’élite, Samson, etc etc. Dans chacun des tiroirs sont empilées des centaines d’illustrations triées par année de commande.

Beaucoup de ces impressions sont des caricatures et des slogans liés à la vie de l’unité, des jeux de mots internes qu’un étranger ne comprendrait pas et qu’il ne trouverait peut-être même pas intéressants, mais une partie illustre un esprit agressif, grossier et particulièrement violent. Le dirigeant de l’entreprise, Haïm Israël, travaille là depuis le début des années 80. Selon lui, on imprime en moyenne chez « Adiv » un millier de modèles différents chaque mois dont, à son estime, la moitié est destinée à des soldats. Haïm Israël se souvient que quand il a commencé à travailler dans l’entreprise, on n’imprimait quasiment pas d’articles vestimentaires pour des soldats. « Les premiers à l’avoir fait, ce sont des membres des Jeunesses Pionnières Combattantes (Nahal) », explique-t-il. « Puis d’autres unités d’infanterie ont commencé à sortir des T-shirts et aujourd’hui, n’importe quel cours réunissant 15 personnes sort son T-shirt. »

Il dit recevoir, à l’occasion, des plaintes d’officiers. « Les soldats font parfois des choses qui relèvent de l’expérience interne et qu’ils sont seuls à comprendre, et parfois ils font des bêtises qu’ils poussent à l’extrême », dit-il. « Il m’est arrivé quelques fois que des commandants me téléphonent et me demandent comment je peux imprimer des choses pareilles pour des soldats – par exemple, des T-shirts qui salissent trop les Arabes. Je leur ai dit que c’était une société privée et que le contenu ne m’intéressait pas. Je peux imprimer ce que je veux. Nous sommes neutres. Il y en a toujours eu de plus extrémistes et d’autres plus normaux. Simplement, aujourd’hui, il y a davantage de gens qui se font des T-shirts. »

Abiathar Ben-Tzedef, chercheur associé à l’International Policy Institute for Counter-Terrorism (ICT) et ancien éditeur du journal militaire « Ma’arakhot », explique que le phénomène de l’impression de T-shirts est le produit de « la course folle parmi les fantassins à celui qui serait unique, inimitable. Autrefois, les soldats ne portaient pas sur eux les emblèmes de leur unité. Ce qui s’est produit depuis est le résultat de la décision de donner un emblème et un béret à chaque unité et, pour arriver à consolider l’esprit d’unité, chaque unité a imaginé quelque chose qui lui soit propre. Actuellement, ce qu’on voit sur les T-shirts est parfois honteux. Cela découle de ce que l’obscénité langagière est extrêmement répandue et régulière dans ce pays et qu’il y a un manque de respect pour l’homme et son environnement, y compris un racisme allant dans tous les sens. »

Yossi Kaufman, qui gère le forum Armée et Sécurité du site Internet « Fresh », a servi dans les blindés, dans les années 96-99. « Moi aussi, j’ai dessiné des T-shirts et je me souviens du premier », dit-il. « Il y avait un petit emblème à l’avant et un jeu de mot à usage interne : "Quand nous mourrons, nous irons au Paradis, car nous sommes déjà passé par l’enfer" ».

Dans son travail pour le site « Fresh », Kaufman a lui aussi découvert des T-shirts du style de ceux présentés dans cet article : « Je sais qu’il y a des T-shirts de ce genre : il y en a dont on m’a parlé et d’autres que j’ai vus. Ce ne sont pas des T-shirts que les soldats peuvent porter dans le civil, car on leur lancerait des pierres, ni aux soirées au sein du bataillon parce que le commandant de régiment s’énerverait, alors ils les portent en de très rares occasions. Il y a toutes sortes de mots d’humour noir, principalement chez les tireurs d’élite : "Dommage que tu coures : tu va mourir fatigué" avec le dessin d’un enfant palestinien et pas d’un terroriste. Il y a un T-shirt de Golani ou Givati avec un soldat qui viole une jeune fille et, en dessous, il est écrit : "Pas de vierges – Pas d’attentats". L’idée m’a fait rire, mais c’était assez choquant. En son temps, quand on me demandait de dessiner ce genre de choses, je disais que ce n’était pas convenable. »

Le porte-parole de l’armée israélienne a transmis la réaction suivante : « Les directives de l’armée ne concernent pas l’habillement civil, en ce compris les T-shirts produits au terme des diverses formations de base et des divers cours. Les motifs imprimés sur les T-shirts le sont à l’initiative personnelle des soldats et sur des T-shirts civils. Les exemples rapportés par le journaliste de « Haaretz » ne sont nullement conformes aux valeurs essentielles de l’armée israélienne, ils ne représentent pas la vie au sein de l’armée israélienne et sont d’un parfait mauvais goût. L’humour de ce genre mérite tous les blâmes, toutes les condamnations. Dans le but d’œuvrer à l’éradication immédiate du phénomène, l’armée israélienne adresse aux commandants des recommandations selon lesquelles il convient de recourir aux instruments d’autorité et de discipline contre ceux qui prennent part à des choses de ce genre. »

Shlomo Tzipori, lieutenant-colonel de réserve et juriste spécialisé dans le droit militaire, dit que l’armée fait passer en jugement des soldats pour des violations commises en dehors de la base également et pendant leur temps libre. Pour des inscriptions qui constituent « une atteinte à l’honneur de l’armée et à l’honneur de ceux qui portent l’uniforme », il est possible, selon lui, de « faire comparaître les soldats pour "comportement honteux" ou pour "atteinte à la discipline" qui relèvent de paragraphes généraux des statuts juridiques de l’armée ».

Sous la ceinture

Que nous disent ces T-shirts sur les soldats qui les commandent et les portent et sur Israël en général ? Orna Lévy-Sasson, professeur au département de sociologie de l’Université de Bar Ilan et auteure du livre « Identités sous l’uniforme » qui traite entre autres choses de l’image de la masculinité dans l’armée israélienne, dit que « cela fait partie du processus de radicalisation à droite par lequel passe l’Etat tout entier depuis la seconde Intifada et dont les soldats sont le fer de lance. Cela s’exprime d’une manière tout à fait flagrante parmi les soldats dans les Territoires [occupés]. On est moins strict que par le passé et il y a une insensibilité toujours plus grande, avec cette conception que le Palestinien n’est pas une personne, pas un être humain ayant droit à des droits fondamentaux. Et on peut dès lors tout lui faire. »

Peut-on voir cela comme une décharge d’agressivité ?

« Non. Je pense que cela renforce et encourage l’agressivité et lui donne une légitimité. Ce qui me gêne c’est que le T-shirt est quelque chose que l’on conserve. Les soldats le portent dans le civil, puis ce sont leurs amies qui le portent. Ce n’est pas juste une déclaration, c’est quelque chose de matériel et qui reste, qui circule ensuite dans le monde. Par ailleurs, ce qui me semble intéressant c’est la combinaison de conceptions sexistes et nationalistes comme pour le T-shirt où il est question de "baiser Haniyeh". Le chauvinisme national et le chauvinisme sexuel se combinent et se renforcent l’un l’autre. S’établit ainsi une masculinité façonnée par la brutalité, la violence à l’égard des femmes et des Arabes, une masculinité qui juge légitime de parler des femmes et des Arabes d’une manière grossière et violente. »

Le colonel de réserve Ron Lévy a commencé son service militaire dans l’unité de commando Sayeret Matkal, avant la guerre des Six Jours. Dans les années 74 à 77, il a été le psychologue en chef de l’armée israélienne et dans les années 80, il a dirigé le département de santé mentale de l’armée israélienne. « J’ai connu des choses de ce genre au cours des quarante, cinquante dernières années », dit-il, « A chaque fois, leur expression diffère. L’agressivité et la violence sont très anciennes et aujourd’hui, cela s’exprime simplement via les T-shirts. D’un point de vue psychologique, il s’agit d’une des formes de projection de la colère, de la frustration et de la violence des soldats. C’est une certaine expression de choses que j’appelle "au-dessous de la ceinture" ».

Pensez-vous que ce soit un bon moyen de décharger des colères ?

« Assurément. Mais il y a là des choses qui s’écartent de la norme. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

vendredi 3 avril 2009

L’exception, c’est celui qui n’est pas prêt à tuer des civils

Noam Hayot - Ynet (Yediot Aharonot), 20 mars 2009

L’image qui ressort des témoignages des soldats à Gaza, ce n’est pas que le « code moral » ait été violé. Il a simplement été changé et délibérément faussé par la haute hiérarchie qui a dirigé la guerre.

La une du journal clame : « Témoignages durs d’officiers et de soldats à propos du meurtre de Palestiniens innocents », et l’armée israélienne promet, en réponse, d’examiner et d’enquêter. Le compte-rendu poursuit : « Des dizaines de soldats qui ont participé, dans le nord du pays, à l’assemblée du programme préparatoire à l’armée, ont raconté comment ils avaient violé le "code moral" de l’armée israélienne au cours de l’opération "Plomb Durci" – gâchette facile, tirs sans discrimination sur des civils et vandalisme sur des biens privés ».

Vraiment ? Ces soldats ont-ils vraiment violé le « code moral » de l’armée israélienne ? Ces jours-ci, des membres de l’organisation « On brise le silence » travaillent à une solide collecte de témoignages de soldats et d’officiers qui ont participé dans tous les secteurs de l’opération. L’image qui commence à se dessiner à partir des propos des soldats des diverses unités, c’est que le « code moral » n’a pas été violé mais qu’il a été changé et délibérément faussé par la haute hiérarchie qui a dirigé l’offensive contre Gaza.

Il y a quelques mois, j’ai été invité au cours préparatoire à l’armée d’Oranim dont les responsables ont osé révéler ces témoignages. J’ai projeté pour eux un film tourné par un soldat et où l’on voyait d’autres soldats frappant des Palestiniens à un checkpoint. Voilà ce que le pouvoir opère sur vous, avais-je expliqué, et ne vous attendez pas à ce que l’échelon de commandement veille sur vos valeurs.

J’ai expliqué que contrairement au checkpoint qu’il est possible de filmer et dont il est relativement aisé de divulguer la réalité, les instructions d’ouverture de feu et l’état d’esprit qu’elles instaurent sont difficiles à décrire et à transmettre à des jeunes gens sur le point d’être mobilisés, dans une salle de classe agréable, avec un paysage pastoral de collines verdoyantes. Cela, il n’est pas possible de l’illustrer dans un film ou par une photo.

Je leur ai raconté les ordres de tuer toute personne présente dans la rue aux petites heures de la nuit lors d’opérations à Naplouse et j’ai essayé de leur rendre concrète l’ambiance qu’il y avait dans ma compagnie en octobre 2000, au point de passage de Kissoufim, à Gaza : tout le monde voulait tuer. Et beaucoup. Les instructions d’ouverture de feu, transmises oralement, ne nous freinaient pas : bien au contraire.

Je ne sais si j’ai pu influer sur la conscience des jeunes gens qui m’avaient invité, d’eux-mêmes, groupe de jeunes garçons et de jeunes filles se confrontant courageusement et avec intelligence à des dilemmes de valeurs mais il ne m’a pas échappé que j’avais troublé leur instructrice. Elle pensait qu’il était dommage que je n’aie aucun message optimiste à transmettre à ses élèves, à l’approche de leur mobilisation. Elle avait raison. Je n’étais effectivement pas optimiste quant à leur avenir proche.

Les gens du programme préparatoire qui sont revenus du terrain et qui ont osé faire paraître la vérité et osé parler, démontrent une fois encore qu’il n’y a, en cette affaire, aucune place pour l’optimisme : les ordres ne cessent de se radicaliser, de devenir toujours plus extrêmes et les tentatives de retenue sur le terrain de la part de soldats faisant exception sont généralement vouées à l’échec.

Un scénario connu d’avance

Le « film » qui a débuté avec la publication des témoignages, nous l’avons déjà vu quelques fois ces cinq dernières années : cette publication entraînera après elle un mini débat médiatique et public, ainsi qu’un semblant d’enquête au sein de l’armée. Le genre d’enquête où les soldats subalternes sont réduits au silence. Les conclusions de l’enquête attendue sont connues d’avance et prêtes à la publication : on a découvert que les forces armées israéliennes ont veillé scrupuleusement, et dans tous les secteurs, sur une éthique de combat élevée et il peut s’agir de cas exceptionnels où des troupes ont agi en opposition avec les instructions et en contradiction avec l’esprit de l’armée israélienne…

Par la suite, le porte-parole publiera des témoignages (véridiques !) de soldats qui avaient décidé de ne pas tirer sur un Palestinien mais avaient préféré se mettre en danger. On nous racontera peut-être le cas (véridique !) d’une assistance médicale apportée par un infirmier de l’armée à un Palestinien de Gaza.

Ensuite, l’enquête aura été « épuisée » et les soldats qui auront communiqué les témoignages seront catalogués comme compagnie de « mauvaises graines » ou on parlera d’un « faux pas moral isolé » dans une compagnie remarquable et digne d’éloges.

Néanmoins, l’image qui ressort de la collecte de témoignages de Gaza est très différente et particulièrement désespérée : il apparaît que les soldats sur le terrain étaient parfois justement le seul élément modérateur, alors que les directives qu’ils recevaient de plus haut relevaient de l’esprit de tuer pour tuer et de démolir des maisons pour démolir.

C’est pourquoi je propose que, pour changer, l’armée israélienne et ses porte-parole examinent cette fois un scénario différent et novateur pour les mois à venir. Il conviendrait vraiment que l’armée, tout comme la direction de l’Etat et la population toute entière, essaient de se confronter aux principes du haut commandement et aux ordres reçus par les soldats, au lieu de jouer la dissimulation et de rejeter le blâme sur des « exceptions » cantonnées aux échelons subalternes. Il conviendrait que tous nous examinions et demandions quel était le but de l’opération et dans quel esprit les commandants de brigades ont envoyé leurs soldats exécuter leurs missions. Qu’est-ce qui a été dit dans les briefings ? Comment y caractérisait-on la population ?

Lorsque la plaquette complète des témoignages sera publiée dans quelques mois, on ne pourra plus rejeter la faute sur les gens de terrain uniquement. Certains d’entre eux se sont assurément réjouis de tuer des civils en suivant les procédures, comme en a témoigné l’un d’entre eux : « C’est ce qu’il y a de bien à Gaza, imagine que tu voies passer un type. Il n’a pas besoin d’avoir une arme. Tu peux tout simplement lui tirer dessus. » Pour certains d’entre eux, c’était à qui démolirait, en mission, le plus grand nombre de maisons. Ce sont eux, justement, qui ont agi dans l’esprit de l’armée israélienne et en suivant les ordres.

Les vraies exceptions dans cette histoire, ce sont précisément les rares soldats à s’être abstenus de tuer des civils, de piller ou de détruire des biens, et ce sont généralement ceux-là aussi qui sont prêts à raconter ensuite au public la vraie histoire.

* Noam Hayot a servi comme officier dans la brigade Nahal et il milite au sein de l’organisation « On brise le silence ».

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

jeudi 2 avril 2009

Le parc inventé de toutes pièces

Meron Benvenisti - Haaretz, 20 mars 2009
Version anglaise - Never Never Garden

Comme on sait, le syndrome de Jérusalem est défini comme un état mental qui apparaît chez certains visiteurs de la ville et qui fait naître chez eux la conviction qu’ils disposent de pouvoirs divins et messianiques. Il semble qu’une forme particulière de ce syndrome apparaisse aussi, de générations en générations, chez des maires de Jérusalem qui ont alors la sensation d’être investis d’une mission messianique et qui agissent sans faire attention aux conséquences de leurs actes. Ainsi en agissait Teddy Kollek lorsqu’il annonça l’établissement d’un parc national sur un terrain qui comprenait des centaines de maisons abritant des milliers d’habitants arabes qui devinrent ainsi des contrevenants au projet de construction et leurs maisons furent destinées à la démolition ; ainsi en a agi Ehoud Olmert en ouvrant le tunnel du Mur des Lamentations, le « Roc de notre existence », un acte qui a entraîné la perte de nombreuses vies, juives et arabes ; ainsi en agit le tout nouveau maire, Nir Barkat, dans l’affaire de la démolition de maisons projetée à Silwan et en d’autres lieux de la ville.

Dans la polémique qui a surgi, on a vu avancer comme motifs politiques la stupidité politique et l’exercice corrompu du pouvoir d’application de la loi, ce qui a donné lieu à des contre arguments sur l’autorité de la loi et le souci du bien-être de l’ensemble de la population face à la prise de contrôle par des contrevenants au projet de construction. Le motif le plus pittoresque a été avancé par les partisans du projet de démolition des maisons des Palestiniens, qui ont fait montre de lyrisme en parlant de « l’un des sites historiques les plus importants de l’histoire du peuple juif, le site nommé dans maintes sources bibliques "le Seuil du Paradis", le lieu où se promenait apparemment le Roi Salomon et dont les arbres le dissimulait lorsqu’il écrivait ses livres, le site où il semble que le Roi David ait écrit une partie de ses Psaumes ». Voilà un tableau inventé de toutes pièces, tout comme de larges pans du Disneyland voisin qui a été créé sur le site des Zélotes appelé Cité de David.

Mais ça ne vaut pas la peine de décrier ce tableau et de l’abolir au titre d’hallucination de Zélotes romantiques, dans la mesure où, si chacun d’entre nous essaie de fouiller dans sa mémoire, il découvrira rapidement que lui aussi a été élevé avec des narrations semblables qui ont été créées à l’intérieur de la structure d’enseignement sioniste dans le but de faire front à la réalité menaçante, en tramant un passé mythologique. La réaction des immigrants sionistes face au paysage physique et humain qui se révélait à eux à leur arrivée dans le pays était double : ils ont, d’abord et avant tout, commencé par regarder le paysage qui s’offrait au regard comme une strate dissimulant sous elle le vrai paysage – le paysage de la patrie antique. Dans ce paysage étranger qui s’ouvrait à leurs yeux, ils ont cherché les débris qui restaient encore de leur rêve et, lentement, ils ont tissé pour eux-mêmes une nouvelle carte cachant ce paysage menaçant. Mais ce n’était pas seulement une carte de papier et d’illusions ; ils décidèrent de modeler la réalité, le paysage physique, conformément à leur vision et à leurs rêveries. Ils ont détruit le paysage palestinien et construit à sa place un paysage à eux, le mythe ancien servant de justification et de prétexte.

Qu’est-ce qui fait du « Parc du Roi David » un prétexte pour se débarrasser de la présence palestinienne et du Parc Canada, implanté sur les ruines de villages dont les habitants ont été chassés en 1967, un bel exemple d’acte sioniste légitime ? En quoi le mythe de Massada diffère-t-il du mythe – en voie de constitution – de la Cité de David ? Et quel est le message délivré par le musée municipal et national de la Tour de David qui n’est qu’un temple voué au culte du Jérusalem israélien et où il n’y a pas de place pour l’autre collectivité, celle des Arabes palestiniens ? Il semble que le rapport au mythe dépende de l’identité de ses inventeurs et que les mêmes actes deviennent illégitimes dès qu’ils sont posés par d’autres. Pas étonnant que la majorité des Jérusalémites soutiennent la démolition des maisons arabes ; ils veulent, eux aussi, pouvoir se balader dans le jardin du roi virtuel. Le syndrome de Jérusalem n’est pas un état mental de cas isolés.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

mercredi 1 avril 2009

C’est écrit sur le mur

Amira Hass - Haaretz, 17 mars 2009
Version anglaise - The writing on the wall

Gaza

Nous sommes venus pour vous exterminer. Mort aux Arabes. Kahana avait raison. Tolérance zéro. On veut liquider. Un Arabe mâle est un Arabe dans la tombe. Voilà une sélection représentative de toutes les inscriptions laissées par des soldats israéliens sur les murs des maisons palestiniennes de Gaza dont ils avaient fait leurs bases et leurs positions de tir durant l’opération « Plomb durci ». Ici et là, un soldat a écrit une ligne à la tournure poétique ou une citation biblique dans l’esprit de ces inscriptions-là. Ont aussi été écrites des injures au Prophète Mohamed et à Ismaïl Haniyeh, à côté du tour des gardes pour les soldats et du score de l’équipe de football favorite.

Lorsque les propriétaires des maisons sont rentrés chez eux, ils ont généralement découvert d’importantes destructions – dues soit aux premiers bombardements de l’armée israélienne sur les maisons des quartiers extérieurs, opérés dans le but de chasser les habitants du secteur, soit aux incursions dans les maisons, accompagnées de dégradations du mobilier, des vêtements, des murs, des ordinateurs et autres appareils électriques. Souvent, ces maisons où les soldats avaient pénétré se retrouvaient seules debout dans un quartier aux maisons rasées au bulldozer, réduites à l’état de ruines. Les habitants ont aussi trouvé beaucoup de saletés laissées derrière eux par les soldats.

En Israël, des instituts de recherche comptabilisent chaque inscription insultante tracée dans un cimetière juif à l’étranger et archivent tout écrit jugé problématique, afin d’évaluer la situation de l’antisémitisme là-bas. Les médias accordent beaucoup d’importance à toute inscription visant le Premier ministre assassiné, Yitzhak Rabin. Mais le racisme quotidien, dans ses formes institutionnelles et populaires, en paroles et en actes, contre les Arabes d’Israël et contre les Palestiniens de Cisjordanie est en général couvert sobrement et avec beaucoup de précautions.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les inscriptions en hébreu laissées sur les murs au cœur de quartiers palestiniens que les auteurs ont aussi pris la peine de démolir, n’aient pas été enregistrées par les capteurs israéliens, toujours si sensibles au racisme visant les Juifs.

Les rapports et témoignages sur les nombreux civils tués à distance ou de près, les porte-parole militaires ont pu les écarter au prétexte de fabrication et de manipulation, ou bien répondre d’une manière générale en disant que les terroristes en étaient responsables parce qu’ils se cachaient à proximité. La société israélienne, pour laquelle l’opération « Plomb durci » est déjà enterrée dans des archives fermées, est toujours prête à tous les subterfuges qui lui expliqueront à quel point son armée est juste et dotée d’une suprématie morale.

Mais il est difficile de contester les inscriptions en hébreu qui ont été filmées ou de dire qu’elles ont été fabriquées. D’autant qu’elles s’accompagnent de noms d’unités de l’armée israélienne et de noms de soldats. Et en effet, le porte-parole de l’armée israélienne a réagi en disant que ces inscriptions étaient contraires aux valeurs de l’armée israélienne et que celle-ci les considérait avec gravité.

Tous les soldats n’ont pas tracé des inscriptions, mais ceux qui l’ont fait n’en ont pas été empêchés par leurs commandants ni par leurs camarades qui n’ont pas non plus effacé ce qu’ils avaient écrit. C’est donc le lieu de louer l’honnêteté des soldats et leur franchise. Les soldats se sont sentis libres d’écrire ce qu’ils ont écrit parce que – tout comme les pilotes et les opérateurs de drones porteurs de missiles – ils savaient qu’ils avaient reçu de leur gouvernement et de leurs commandants carte blanche pour attaquer une population civile. Pourquoi y aurait-il dès lors un problème avec ces mots écrits ? Ce qu’ils ont écrit sur les murs reflète ce qu’ils ont compris comme étant l’esprit de la mission pour laquelle ils avaient été envoyés.

Contrairement aux commandants plus mûrs, qui sont autorisés à parler aux quelques journalistes choisis, jugés acceptables par l’armée et qui récitent parfaitement et soigneusement les briefings des juristes de l’armée et du cabinet du Procureur de l’Etat, les auteurs des graffitis – soldats de l’armée régulière qui ont grandi avec l’occupation et la supériorité militaire israélienne – n’ont pas encore inscrit dans leur conscience que le monde ne produisait pas que des armes mais aussi des lois, des règles et des normes humaines.

Leurs officiers les ont autorisés à violer des normes dont ils n’ont apparemment pas conscience de l’existence. Contrairement à ceux qui rédigent les réponses du porte-parole de l’armée israélienne, les jeunes soldats, manquant de sophistication, n’ont pas l’expérience nécessaire pour couvrir les opérations de l’armée et sa mission, leur mission, avec des mots qui brouillent la vérité.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)