lundi 16 février 2009

Les brûlures des blessés de Gaza correspondent aux descriptions des atteintes au phosphore blanc données par les documents de l’armée israélienne

Les documents ont été rédigés au cours de l’opération
« Plomb durci »

Amira Hass - Haaretz, 5 février 2009
Version anglaise - Gaza burn victims exhibit possible signs of white phosphorous wounds

Des médecins palestiniens de plusieurs hôpitaux de la Bande de Gaza ont parlé à des médecins étrangers dont la venue a été rendue possible ces deux dernières semaines, d’une détérioration inattendue de l’état de nombreux blessés atteints de brûlures.

Les descriptions se ressemblaient : des brûlures relativement peu étendues ne présentant pas de signes d’amélioration après deux semaines mais au contraire, s’aggravant et s’approfondissant au point de nécessiter une greffe de peau à l’étranger. Dans d’autres cas, des tissus internes ont été atteints. Plusieurs blessés qui souffraient de brûlures non étendues sont même décédés après une semaine ou dix jours : il était apparu que leur foie puis leurs reins étaient rongés, dégénéraient. On ne connaît pas encore le nombre total de brûlés ni combien sont décédés des suites de leurs brûlures.

Prudemment, les médecins disent que tant que les examens de laboratoires nécessaires n’auront pas été réalisés, ils ne sont pas en mesure d’établir avec certitude qu’il s’agit de brûlures occasionnées par les nombreuses bombes au phosphore dont les soldats de l’armée israélienne ont fait usage au cours des deux semaines de l’offensive terrestre. En outre, ils ne peuvent établir si la dégradation et la propagation de l’infection chez les brûlés découlent directement de l’atteinte par le phosphore. Néanmoins, deux organisations de droits de l’homme, Amnesty International et Human Rights Watch, ont établi que des bombes au phosphore ont touché des quartiers résidentiels. Des débris d’enveloppes verdâtres d’obus au phosphore et même des enveloppes entières ont été retrouvés et collectés dans des zones d’habitation de la Bande de Gaza.

Le traitement habituel des blessures – apportés dans les premiers jours de l’offensive, alors que les médecins de Gaza ne soupçonnaient pas encore qu’il s’agissait de phosphore blanc – était inefficace. « De notre vie nous n’avions vu de telles brûlures », a déclaré à « Haaretz » un chirurgien expérimenté venu de l’étranger. « La littérature parle de brûlures causées expérimentalement dans des conditions de laboratoire ou dans des bases militaires, peut-être à l’occasion d’accidents ».

Mais dans les trois documents israéliens qui sont parvenus à la rédaction de « Haaretz » et qui ont été rédigés au moment de l’opération « Plomb durci », les descriptions de brûlures occasionnées par une atteinte au phosphore correspondent aux descriptions des médecins de Gaza. Il s’agit de documents du premier médecin officier, du Q.G. médical de campagne et de Magen David Adom.

Dans le premier document, signé par le Dr Zvi Feigenberg, directeur du département médical du Magen David Adom, et Rami Miller, auxiliaire médical en chef au Magen David Adom, on peut lire que « le phosphore blanc contenu dans la bombe ou le missile prend feu quand il entre en contact avec de l’oxygène… Le phosphore qui entre en contact avec la peau occasionne des brûlures graves et profondes ». Le document indique encore qu’un des moyens d’identification d’une atteinte au phosphore, ce sont les vives douleurs ressenties dans la région atteinte, sans commune mesure avec son étendue.

Dans un autre document, qui porte la signature du Dr lieutenant colonel Gil Hirschorn, directeur du département de traumatologie du quartier général médical en chef, on peut lire : « Dans le cours de l’opération "Plomb durci", une mise en garde a été reçue à propos de l’utilisation par le Hamas de matériel de guerre comprenant du phosphore. Le phosphore est une matière toxique, d’un blanc jaunâtre, ressemblant à de la cire et qui est employé dans des obus de mortier et des grenades à main. Quand le phosphore entre en contact avec les tissus cellulaires, il occasionne des dommages par combustion des tissus. Les caractéristiques d’une atteinte au phosphore sont : des brûlures chimiques accompagnées d’une douleur vive, une destruction tissulaire… Le phosphore est susceptible de pénétrer dans le corps et de causer des lésions à des organes internes. A long terme, une insuffisance rénale et des infections sont caractéristiques… En résumé : les munitions contenant du phosphore explosif impliquent forcément un risque potentiel d’une importante destruction de tissus. »

Dans le document intitulé « Exposition au phosphore blanc » du Q.G. de la santé, qui a été envoyé par le Ministère de la Santé, on souligne que « l’essentiel de l’information sur les atteintes du phosphore prend sa source dans la recherche animale et dans des descriptions de cas d’accidents… L’exposition au phosphore blanc est significative par la gravité de la toxicité… D’après de nombreuses recherches faites en laboratoire, des brûlures sur une surface du corps relativement petite – 12 à 15% chez l’animal de laboratoire et moins de 10% chez l’homme – sont susceptibles d’être mortelles du fait des incidences essentiellement sur le foie, le coeur et les reins ».

Les brûlés attendent une greffe de peau à l’étranger

« Haaretz » a visité plusieurs maisons qui, d’après des indices connus et confirmés, ont été touchées par des obus au phosphore et ont pris feu. Six membres de la famille a-Ra’ay, dans le quartier de Tal Al Hava au sud de la ville de Gaza – dont deux enfants de trois ans – ont été brûlés à divers degré de gravité. Les deux étages supérieurs de la maison ont brûlé avec tout leur contenu, plus encore la voiture et les arbres dans la cour. Selon les témoignages des membres de la famille, quatre obus au phosphore y ont pénétré le 11 janvier, au petit matin. Au moins un des fils aurait besoin d’une greffe de peau à l’étranger en dépit de la petitesse de la zone atteinte.

Dans le quartier Siafa, au nord de Beit Lahiya, la maison de la famille Abou Lahima a été touchée par un obus au phosphore le 4 janvier après-midi. Le père de famille a été tué ainsi que quatre de ses enfants, dont un bébé gravement brûlé et décédé des suites de ses blessures. La mère a elle aussi été brûlée et bien qu’il se soit déjà écoulé un mois depuis qu’elle a été blessée, la plupart de ses brûlures ne présentent pas de signes de guérison. Au début de la semaine, elle était encore hospitalisée à l’hôpital Shifa en vue de son transfert en Turquie pour la poursuite des soins.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Un Etat, deux Prisons

Kobi Niv - Maariv, 9 février 2009

Les élections de demain n’offrent pas de choix. L’option de deux Etats côte à côte est d’ores et déjà caduque.

A l’approche des élections de demain, cela vaut la peine qu’au moins nous, les citoyens, contrairement aux partis, nous ayons l’honnêteté de nous avouer la vérité, même si elle est amère comme l’absinthe. L’option de jadis, de deux Etats sur le territoire d’Israël-Palestine, l’un juif-israélien et le second arabe-palestinien, coexistant pacifiquement, n’est plus valide.

Il est fort probable que l’option d’une paix entre les deux Etats n’ait jamais été que du domaine du rêve, mais aujourd’hui – après plus de quarante années d’occupation, d’oppression, de colonisation, de stupidité et de terreur – cette option n’existe plus, même plus en rêve.

La possibilité que l’on établisse ici deux Etats n’existe pas, parce que l’Etat palestinien « indépendant » que nous « voulons » ou pouvons proposer aux Palestiniens n’est pas un Etat mais une parodie d’Etat. Entre un Etat (le grand et puissant Israël) et la plaisanterie (la Palestine morcelée et faible placée sous protectorat israélien), il n’y aura jamais la paix mais seulement la guerre et la terreur pour l’éternité ou jusqu’à l’effacement d’un des deux camps, ce qui se produira avant.

Dès lors, les élections de demain sont sans intérêt parce qu’elles n’offrent aucun choix.

Deux grandes prisons pour le peuple palestinien

L’option de « Deux Etats pour Deux Peuples » – que soutient apparemment le bloc libéral-de-centre-gauche des partis Kadima, Travailliste, Meretz et Hadash – est mise en pratique sous nos yeux ces temps-ci et signifie concrètement un unique Etat pour les Juifs (et temporairement aussi pour les Arabes) israéliens, et deux vastes prisons pour les Palestiniens – une prison très fermée dans la Bande de Gaza et une prison relativement ouverte en Judée et Samarie [Cisjordanie].

C’est sous cette forme que se réalise la vision des deux Etats et il n’y a aucune autre voie par laquelle elle pourrait se concrétiser dans la réalité existante si ce n’est celle de « Un Etat et Deux Prisons ».

Quant à l’option plutôt floue du maintien du statu quo et de la préservation de la situation actuelle – que soutient le bloc nationaliste-religieux des partis du Likoud, de Lieberman, Shass et toutes les familles, unions, factions nationales diverses – elle se réalise en fait sur le terrain précisément sous la même forme que la « vision des deux Etats ». Elle se réalise dans l’existence de l’Etat d’Israël indépendant et agressif et dans l’existence, sur son territoire et sous son contrôle, de deux grandes prisons pour le peuple palestinien – une prison ouverte en Judée et Samarie et une prison fermée dans la Bande de Gaza.

Nous allons choisir la devise pour le dessus de porte

Si bien qu’en réalité, tout ce que vous allez choisir demain, c’est la devise qui sera écrite au-dessus des portes des deux grandes prisons du peuple palestinien : « Deux Etats pour Deux Peuples » ou « Pas d’Allégeance, pas de Citoyenneté » (ne vous faites pas de souci : après les élections, on arrivera à un compromis et les devises seront équitablement partagées entre les deux prisons).

De fait, à part les différences entre les devises, il n’y a, pour la question de la solution concrète du conflit israélo-palestinien, aucune différence entre les partis qui solliciteront demain votre voix.

Les trois véritables options qui nous restent – et qui ne se présentent pas au test de demain – ne portent pas sur deux Etats mais sur un seul. Il s’agit des options incluses dans la question de savoir quel unique Etat il y aura ici : arabe dictatorial, juif dictatorial, ou au contraire un « Etat de tous ses citoyens », c’est-à-dire un Etat juif-arabe-israélien-palestinien commun et réellement démocratique.

* Kobi Niv est scénariste et satiriste. Il enseigne l’écriture de scénario à l’Université de Tel Aviv.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Lieberman : l’image de la Gauche en miroir

Amnon Raz-Krakotzkin - Haokets, 10 février 2009

En divers endroits du pays et pendant tout un temps, on a pu voir deux affiches côte à côte : une affiche d’ « Israël Beiténou » et une affiche de l’Initiative de Genève disant « L’initiative de Genève, c’est bon pour les Juifs ». En apparence, deux affiches relevant de deux approches opposées ; pourtant, non seulement il n’y a en fait pas contradiction entre les deux mais elles se complètent l’une l’autre.

L’affiche de l’Initiative de Genève reflète effectivement la conception de la paix qu’a la Gauche israélienne : non pas la vision d’une existence commune fondée sur une égalité et une reconnaissance mutuelle, mais le principe de la séparation. L’objectif unique, c’est de conserver la majorité démographique, d’une manière qui définit par avance les citoyens arabes du pays comme des ennemis, un « problème ». La vision de la paix est une vision de murs, concrets ou non, et une vision de la séparation, exactement comme celle de Lieberman. La ligne politique de Lieberman est beaucoup plus proche de celle du Meretz que de celle de gens de droite comme Benny Begin [Likoud].

Je suis assurément de ceux que l’ascension météorique de Lieberman inquiète beaucoup. Elle est alarmante et influera sur notre vie, mais elle n’est pas pour surprendre. Bien au contraire, la volonté de Lieberman d’opérer le transfert de citoyens arabes (sans leurs terres qui ont de toute façon été expropriées au profit de localités juives, essentiellement des kibboutzim) est la conclusion logique de ce « Genève bon pour les Juifs ». Les partisans de la paix, exactement comme Lieberman, présentent eux aussi les Arabes en Israël comme une menace. Bien plus, le débat entre le Meretz et Lieberman tourne autour du nombre de colonies que les premiers entendent évacuer et que Lieberman s’obstine à vouloir maintenir. Très logiquement, Lieberman propose de rendre Genève encore meilleur pour les Juifs, avec moins d’Arabes. Le rêve est le même.

Il convient en outre de rappeler que ceux qui ont vraiment illustré, de manière brutale, à quel point était restreinte la citoyenneté des Arabes, ce sont justement les gens du « camp de la paix » : lors des événements d’octobre 2000, à l’époque du gouvernement travailliste (avec Yossi Beilin, l’architecte de Genève, occupant la fonction de Ministre de la Justice) et avec l’agrément du Meretz. Aucun d’entre eux n’a ouvert la bouche, pas la moindre réflexion, alors qu’on avait ouvert le feu [sur les manifestants], au contraire. Ce sont eux, et non Lieberman, que visait le rapport de la Commission Or. C’est ce qui rend si pathétique leurs cris contre Lieberman.

Cela ne veut pas dire que Lieberman n’est pas susceptible de faire des choses plus graves. Toutefois, ceux qui ont soutenu l’exercice de tir contre Gaza n’ont plus qu’à se taire. Ils ont déjà accordé la légitimité à des choses qu’on n’aurait pas imaginées il y a seulement quelques années.

Le miroir que présente Lieberman

C’est sur cet arrière-plan qu’il faut voir l’offensive de la Gauche contre Lieberman. Lieberman tend un miroir à la Gauche israélienne et l’oblige à se regarder, à regarder ses principes. Il donne avec rudesse une interprétation des mêmes fondements sur lesquels s’appuie leur conception du monde, une conception de la séparation. Il y a une différence dans le style et le style est assurément important. Un grand danger, un vrai danger réside dans le fait que Lieberman pourrait gagner une capacité opérationnelle pour la mise en œuvre de ces principes. Mais son ascension exprime essentiellement l’échec de la conception de la paix du bloc Kadima-Meretz. Et cela, en particulier, alors que tant Lieberman que le Meretz ont soutenu avec la même détermination le champ de tir meurtrier à Gaza.

En fait, même le style visuel n’est pas différent : la campagne anti-Lieberman du Meretz adopte la même forme que les campagnes anti-arabes de Lieberman. Ce n’est pas une attitude d’empathie à l’égard des Arabes menacés qu’affiche le Meretz, pas une position de lutte aux côtés des Arabes, mais bien cette même stratégie de séparation. Il n’y a aucune différence : invective stalinienne contre quelqu'un qu’on dit stalinien. Dans un premier temps, on ne sait d’ailleurs pas bien si la campagne est de Lieberman ou de ses opposants.

Ce qui manque singulièrement de clarté, c’est la position de ceux qui, au sein du parti Travailliste, décident qu’ils ne siègeront pas dans un gouvernement avec Lieberman. Ils ont eux-mêmes voté en faveur de la proposition de Lieberman de rejeter [la participation du parti] Balad [aux élections], montrant ainsi qu’ils s’associaient aux lignes directrices sur la loyauté posées par Lieberman.

Ceci explique aussi l’effondrement attendu de la « Gauche » israélienne, qui essaie d’augmenter sa force en s’appuyant seulement sur la peur et qui n’a aucune alternative en dehors d’une Initiative de Genève dépourvue de fondement, qu’ont signée plusieurs groupes israéliens avec l’opposition palestinienne. Ce plan chimérique crée l’illusion de la fin de l’occupation et permet ainsi son approfondissement.

Peut-être l’échec attendu, en même temps que le succès sans précédent de Lieberman, amènera-t-il les groupes dits du « camp de la paix » à comprendre que pour combattre Lieberman, il leur faut se fixer un autre défi : non pas séparation mais égalité, coopération et reconnaissance mutuelle. Cela ne viendra pas forcément du camp présenté comme « de Gauche ».

En attendant, les seuls partis à fixer ce défi-là, ce sont les partis arabes, eux qui appellent à une démocratisation de l’Etat. Un consensus absolu, allant de Lieberman à Haim Oron [Meretz-Yahad], la rejette d’entrée de jeu en diabolisant ceux qui demandent à être reconnus comme des citoyens égaux. On peut comprendre la peur de se mesurer à ce défi-là. Mais celui qui dénigre d’emblée ce point de vue ne devra pas s’étonner de l’ascension de Lieberman. On ne peut pas parler de démocratie et rejeter l’égalité.

L’Israël juif se trouve aujourd’hui dans une situation de crise qu’il n’a jamais connue. Un pays sujet à la crainte permanente et qui vit sur la crainte. Il se lance avec enthousiasme, toutes les quelques années, dans des opérations militaires qui ne sont que crimes de guerre mais qui sont accueillis dans la ferveur et d’une manière parfaitement consensuelle, y compris parmi les plus ‘éclairés’ au sein des médias. Il est devenu un ghetto armé, entouré de murs et habité par une angoisse démographique, sans avenir, sans espoir, sans rêve. Et cela sans qu’on n’intériorise encore la portée de la crise économique à venir pour une société aux terribles fractures. Les craintes sont compréhensibles et même fondées. Mais s’il y a encore une chance pour la société israélienne de sortir du cercle de la peur, du désespoir et de la haine croissante, il lui faut affronter son déni permanent du nationalisme palestinien et des droits des Palestiniens. C’est ce déni qui est la source de la peur et c’est lui qui rend possible la large ascension et la force du camp raciste. A défaut de reconnaître les droits des Palestiniens, il n’est pas possible de parler de l’existence juive et il n’est pas non plus possible d’élaborer une autre vision. On ne peut parler d’égalité sans une vision fondée sur une égalité nationale et citoyenne entre Juifs et Arabes. Celui qui entend établir une séparation entre le social et le national fixe ces mêmes frontières.

Le point de départ c’est de reconnaître que Lieberman est l’image en miroir du « camp de la paix ».

* Amnon Raz-Krakozkin est historien, professeur d’histoire juive à l’université Ben Gourion, à Beersheva, en Israël. Il est l’auteur de Exil et souveraineté. Judaïsme, sionisme et pensée binationale, préfacé par Carlo Ginzburg, éditions La Fabrique, 2007.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

A Daniel Barenboim : prenez votre piano et allez-vous-en

As’ad AbuKhalil - The Angry Arab, 5 février 2009

"Vois le bon côté des choses, Hassan : dans ce cratère creusé par les bombes israéliennes, on va pouvoir construire un grand amphithéâtre où Barenboim viendra donner des concerts…" Dessin de Langer paru dans Clarín (Buenos Aires) et repris par le Courrier International

[The New York Review of Books a publié, dans son volume 56, numéro 3, daté du 26 février 2009 le texte suivant intitulé « Ecoutez s’il vous plaît avant qu’il ne soit trop tard » :]

« Par Daniel Barenboim

Aux éditeurs : vos lecteurs pourraient être intéressés par cette déclaration de Daniel Barenboim et la liste de ceux qui lui ont apporté leur soutien.

Dina Haidar,
Ilona Suschitzky, Emre Ülker - Paris, France

Ces quarante dernières années, l’histoire a prouvé que le conflit israélo-palestinien ne pouvait être réglé par la force. Tous les efforts, tous les moyens possibles et les ressources de l’imagination et de la réflexion devraient maintenant être mobilisés afin de trouver une nouvelle voie pour aller de l’avant. Une nouvelle initiative qui apaise les craintes et les souffrances, reconnaissance l’injustice commise, et mène à la sécurité tout autant des Israéliens que des Palestiniens. Une initiative qui exige de toutes les parties une responsabilité commune : assurer aux deux peuples des droits égaux et la dignité, et assurer le droit de toute personne à transcender le passé et aspirer à un avenir.
» (1)

Je me suis réveillé pour découvrir une copie de cette camelote dans ma boîte de réception. Je ne peux pas dire que j’aie été surpris, parce que j’avais vu le nom de Daniel Barenboim à l’en-tête et que je n’ai jamais attendu grand-chose de lui. Je n’ai jamais aimé cet homme ni ne lui ai jamais fait confiance, et son amitié avec Edward Said ne signifie rien pour moi. Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’être l’ami d’un Israélien pour combler mon humanité ou prouver mon degré de civilité. Je ne comprends pas comment Barenboim ose faire la morale au peuple palestinien, au sortir des massacres de Gaza. Cette déclaration prouve que Barenboim et chacun des signataires de cette fichue déclaration se sont déclarés eux-mêmes ennemi du peuple palestinien et de leur mouvement de résistance historique qui a débuté il y a un siècle. Voyez simplement les prémisses politiques de cette déclaration : elles impliquent fondamentalement que les deux camps sont en faute ou que tous deux ont raison, et qu’il nous faut aller de l’avant. Aller de l’avant ? A quel prix ? Et avec quel équilibre des forces ? Je n’aurais aucun problème à signer cette déclaration une fois que nous aurions défait le sionisme, libéré la Palestine et assuré le retour des réfugiés palestiniens. C’est seulement alors que je la signerais.

Voyez-vous, cette déclaration est un moyen sournois (mais pas malin) de conférer une légitimité de base aux faits obtenus sur le terrain par la force – en faveur d’Israël, bien sûr. Cela revient à demander à une famille qui s’est fait envahir, battre, tirer dessus et dont la maison est depuis lors occupée par un tueur sans merci, de signer une déclaration par laquelle elle renonce une fois pour toute à la force. Et puis notez la toute première phrase : « Ces quarante dernières années ». Barenboim et ses amis sionistes (chacune des personnes qui ont signé cette déclaration et d’autres dans l’armée terroriste israélienne – ceux qui ont signé cette déclaration s’identifient fondamentalement avec les tueurs israéliens de Gaza, ne vous trompez pas là-dessus) décident tout bonnement de réécrire l’histoire du conflit arabo-israélien. Quarante ans ? Comment êtes-vous arrivé à ce nombre magique ? Sur ordre de la censure militaire israélienne ? Vous êtes en train de me dire qu’avant 1967, il n’y avait pas de conflit arabo-israélien ?

Je suis né environné de ce conflit et des discussions à son propos, et je suis né en 1960. Dois-je renoncer à croire mes souvenirs ? Dois-je refuser de croire à toutes ces attaques israéliennes contre nos pays ? Dois-je me rendre auprès des réfugiés palestiniens dans des camps sordides à travers le Proche-Orient et leur dire que toutes leurs larmes et leur souffrance et leur sang d’avant 1967 étaient imaginaires et que c’est bel et bien le cas puisque le piano de Barenboim et ses amis sionistes de cette liste en ont décidé ainsi ? Ensuite, vomir ce complet mensonge que le conflit arabo-israélien ne peut être réglé par la force, c’est nier les réalités de la Terre Sainte jusqu’aujourd’hui. Israël n’a-t-il pas pris la Palestine par la force ? Israël n’a-t-il pas chassé les autochtones palestiniens par la force ? Israël n’a-t-il pas occupé le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Egypte par la force ? Israël n’a-t-il pas bombardé la Tunisie, l’Egypte, la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie et l’Irak par la force ? Israël n’a-t-il pas atteint par la force son statut régional d’hégémoniste brutal ? Croyez-vous que les conquêtes israéliennes se sont faites par la persuasion ? Et pensez-vous que le nom de Palestine est devenu célèbre dans le monde par la paix et les veillées aux chandelles ?

Non, le monde a entendu parler du peuple palestinien et de sa cause grâce à la force à laquelle les Palestiniens ont décidé de recourir dans les années 60. Notez encore que cette fichue déclaration parle d’injustice mais sans préciser qui a été injuste à l’égard de qui. Les sous-entendus sont clairs : il y a une symétrie dans la douleur et les larmes et le sang des deux côtés ; les deux côtés ont souffert d’injustices – peut-être du fait de la Nature ou par quelque force extérieure, venue d’une autre planète et qui a tué des centaines d’enfants à Gaza. Et n’est-elle pas charmante, la manière dont les sionistes de cette liste parlent de la sécurité pour les deux peuples ? Oui, le côté détenteur d’armes nucléaires et d’armes de destruction massive a besoin des mêmes réassurances et garanties de sécurité que celui qui se trouve dans des camps de réfugiés, bombardés par air, mer et terre, par l’armée terroriste israélienne. Et puis ils font appel à moi pour transcender le passé ? Si c’est pas joli ?

Si les réalités de terrain favorisent un camp (les tueurs, les conquérants, les usurpateurs, les colonisateurs), alors tout appel à transcender le passé n’est qu’un appel à légitimer et à accepter non seulement l’occupation mais la violence écrasante et le terrorisme qui ont été utilisés et qui continuent de l’être pour assurer la suprématie d’Israël. Je n’ai jamais compris en quoi le fait de jouer du piano ni son amitié avec Edward Said pouvait conférer à Barenboim un droit particulier à offrir des sermons au peuple palestinien. Je n’ai jamais aimé cet homme ni ses déclarations portant sur la Palestine et évité de poster ce que les gens m’envoyaient à son propos. Ce qui est particulièrement choquant dans cette déclaration particulièrement choquante, c’est qu’elle vienne dans les suites immédiates du festival de boucherie d’Israël à Gaza et ne dise pas un mot de ce qui s’est passé. Cela prouve que ceux qui l’ont signée ont décidé d’ignorer la souffrance du peuple palestinien et de soutenir la violence des occupants. Il ne faut pas s’y tromper. La bonne nouvelle, c’est que le peuple palestinien, dans les camps, n’en a rien à faire de ce que Debra Winger et autres signataires de cette liste ont à dire du problème palestinien.

PS : Je suis trop en rogne pour écrire davantage ce matin mais demandez-vous seulement ceci : Netanyahou ou Kahane désapprouveraient-ils cette déclaration ? Je crois vraiment qu’ils n’élèveraient pas d’objections à son contenu. Je répondrai à cette fichue déclaration dans un long article en arabe sur Al-Akhbar. (2)

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Notes :

(1) Sur le site de la New York Review of Books, ce texte est suivi du nom de Daniel Barenboim ainsi que de la liste des signataires suivants : Adonis, Etel Adnan, Alaa el Aswany, Dia Azzawi, Agnès B., Ted Bafaloukos, Russell Banks, Tahar Ben Jelloun, John Berger, Berlin Philharmonic, Bernardo Bertolucci, François Bayle, Idil Biret, Christian Boltanski, Pierre Boulez, Jacques Bouveresse, Alfred Brendel, Peter Brook, Adam Brooks, Carole Bouquet, Daniel Buren, Ellen Burstyn, Huguette Caland, Jean-Claude Casadesus, Carmen Castillo, Patrice Chéreau, William Christie, Paulo Coelho, J.M. Coetzee, Roger Corman, Jean Daniel, Régis Debray, Robert Delpire, Jonathan Demme, Plácido Domingo, Umberto Eco, Elliott Erwitt, Adolfo Pérez Esquivel, Rupert Everett, Michel Faber, Carlo and Inge Feltrinelli, Ralph Fiennes, Filarmonica della Scala, Jodie Foster, Eytan Fox, Fab 5 Freddy, Bella Freud, Martine Franck, Mary Frank, Eduardo Galeano, Jean-Luc Godard, Richard Gere, Gamal Ghitany, Amos Gitai, Edouard Glissant, Jean-Paul Goude, Nadine Gordimer, Günter Grass, Jürgen Habermas, Michael Haneke, Donald Harrison, Milton Hatoum, Sheila Hicks, Bill Irwin, Steven Isserlis, Philippe Jaccottet, Elfriede Jelinek, Samih al-Kassem, Naomi Kawase, Ya¸sar Kemal, Rachid Khalidi, Edouard Al-Kharrat, Michel Khleifi, Gérard D. Khoury, Abbas Kiarostami, Stephen King, William Klein, Abdellatif Laâbi, Jacques Leibowitch, Jemia and J.M.G. Le Clézio, Stéphane Lissner, Radu Lupu, Yo-Yo Ma, Amin Maalouf, Claudio Magris, Issa Makhlouf, Florence Malraux, Henning Mankell, James McBride, John Maybury, Zubin Mehta, Waltraud Meier, Annette Messager, Duane Michaels, Anne-Marie Miéville, Marc Minkowski, Thomas Mitchell, Ariane Mnouchkine, Sarah Moon, Edgar Morin, Jacques Monory, Fernando Morais, Jeanne Moreau, Georges Moustaki, Oscar Niemeyer, Jean Nouvel, Kenzaburo Oe, Orhan Pamuk, Clare Peploe, Michel Piccoli, Maurizio Pollini, Christian de Portzamparc, Simon Rattle, Alain Resnais, Claudia Roden, Arundhati Roy, Moustapha Safouan, Walter Salles, Susan Sarandon, Fazil Say, Elif Şafak, George Semprun, Hanan Al-Shaykh, Pierre Soulages, Wole Soyinka, Ousmane Sow, Staatskapelle Berlin, Salah Stétié, Juliet Stevenson, Meryl Streep, Elia Suleiman, Peter Suschitzky, Tilda Swinton, Sam Szafran, Zeynep Tanbay, Uma Thurman, Desmond Tutu, Shirley and Charlie Watts, Abdo Wazen, Jacques Weber, Wim Wenders, Debra Winger, Daniel Wolff, Neil Young

(2) Cette réponse publiée dans Al-Akhbar a été traduite par Nadine Acoury :

Barenboim est un adepte de la logique impérialiste classique selon laquelle l’homme blanc se charge, par le biais de l’occupation, d’éduquer, d’élever et de civiliser le peuple occupé. Barenboim pourrait réunir des pianistes palestiniens et israéliens, mais seulement après la libération de la Palestine, pas pendant l’occupation ni au lendemain des massacres de Gaza.

Toutes les initiatives qui se déroulent à l’ombre de l’occupation et qui ne s’opposent pas directement à cette occupation, visent directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment (peu importe), à légitimer l’occupation et à en détourner les regards, comme si le peuple occupé pouvait oublier une seule seconde qu’il est occupé.

Les projets de Barenboim se rapprochent de la conception de Anwar Sadate, pour lequel le conflit arabo-israélien résultait d’un "blocage psychologique" qu’il avait réussi à dépasser par sa visite de sinistre et misérable mémoire, sauf que le peuple égyptien a choisi de ne pas dépasser le blocage car la guerre pour lui est politique, nationale et idéologique (et, malheureusement, religieuse pour les Frères Musulmans) et non pas psychologique.

Les discours sur le blocage psychologique et les concerts rassemblant les deux peuples, en ce moment précis, visent une chose : faire accepter le fait accompli et prouver l’inutilité de toute lutte pour le changement. En fait, les concerts et les danses réunissant des troupes palestinienne et israélienne cherchent à diffuser le mensonge selon lequel la douleur et l’oppression sont les mêmes des deux côtés, la preuve étant cette rencontre des intellectuels et des artistes.

Cette idée n’est pas nouvelle, on a déjà eu la comparaison de la situation des réfugiés palestiniens et des "refugiés" juifs des pays arabes, et plus récemment les traumatismes de la population de Sderot aussi sinon plus graves que ceux des Gazaouis, etc.

1) Que signifie le timing de la pétition de Barenboim ? Rappelons qu’elle est rédigée en anglais et publiée dans le New York Review of Books, revue non lue dans le monde arabe et média privilégié des sionistes de gauche, qui étaient aussi enthousiastes pour la guerre contre Gaza que les sionistes de droite.

Pourquoi donc cette pétition justement après les massacres de Gaza ? Ses signataires auraient-ils vu dans l’agression contre Gaza une initiative de paix invisible à l’œil nu du commun des mortels ? Y auraient-ils pressenti une "chance pour la paix" tandis que les appels au transfert des Palestiniens de 48 et au nettoyage ethnique se multiplient ouvertement et tandis que le "camp de la paix" israélien est porté disparu, lui qui ne remplissait les rues que pour sauvegarder les intérêts d’Israël et du sionisme et jamais ceux de la Palestine ?

Les signataires de cette pétition ont donc choisi de décerner à Israël une récompense pour sa guerre contre Gaza, dans le même esprit que Yasser Abed Rabbo qui a déclaré que le danger provenait du Hamas et non de l’agression israélienne.

Le timing choisi par Barenboim sert les intérêts d’Israël dans le sens qu’il protège sa réputation et qu’il enterre définitivement la résistance ; en vérité Barenboim aimerait qu’on efface de notre mémoire les crimes d’Israël, à eux le souvenir, la mémoire et le rappel du passé, à nous l’oubli et l’enterrement de nos victimes en silence.

2) Comment Barenboim et ses amis ont-ils réduit l’histoire du conflit à "quarante ans" seulement ? Sur quelle base Barenboim et ses adeptes intellectuels arabes se sont-ils fondés ? Que se passait-il sur la terre de Palestine avant ces quarante ans ? Et qu’en est-il des guerres arabo-israéliennes d’avant cette période ? Avons-nous imaginé des choses ou étions-nous dans un long cauchemar dont nous ne sommes sortis qu’au moment où Daniel Barenboim a commencé à jouer au piano dans notre région ?

On croyait que les adeptes de la réconciliation avec le sionisme voulaient qu’on oublie ce que nous avait fait Israël avant la guerre de 1967, et on découvre que les signataires de l’appel Barenboim ont décidé que le conflit a commencé en 1969 !

Sommes-nous devant une nouvelle réécriture de l’histoire de notre lutte contre Israël après qu’Arafat ait décidé à Oslo que le conflit avait commence en 1967 ?

3) Pourquoi ce texte falsificateur de l’histoire parle-t-il de "conflit israélo-palestinien" ? Peut-on connaître la raison de cette qualification réductrice ? Est-ce une tentative de faire oublier l’aspect arabe du conflit et d’effacer les méfaits, occupations et agressions israéliens hors du territoire palestinien ? Est-ce ainsi que d’un coup de crayon, ou en l’occurrence d’une touche de piano, on fait disparaitre le conflit existant entre les Arabes et Israël ?

Quoi qu’il en soit, la substance de cette pétition réside bien dans la phrase "le conflit ne se résoudra pas par la force".

4) Quels sont les critères et les preuves des signataires de cette pétition ? Y a-t-il un seul argument pour étayer leurs prétentions ? Pourtant, à la lecture de l’histoire du conflit arabo-israélien sur plus d’un siècle, une seule conclusion indubitable s’impose : c’est par la seule force qu’Israël s’est incrustée (temporairement) dans notre région et c’est par la seule force qu’il a occupé les terres de Palestine et d’autres terres arabes et en contrepartie, c’est la force inverse qui seule a imposé la légitimité de la cause palestinienne dans le monde, le monde qui avait décidé (avec la connivence arabe évidente, aussi bien nassérienne, saoudienne, jordanienne que syrienne) d’ignorer le droit palestinien et de réduire la cause du peuple palestinien à un problème de "réfugiés" dans la résolution 242.

Mais c’est le déclenchement de la révolution palestinienne (et ce n’était pas une révolution de bougies et de chansonnettes) qui a tué jusqu’à ce jour toute tentative de zapper le caractère essentiellement politique de la cause palestinienne.

5) La fausse égalité entre les souffrances et le droit à la sécurité des deux peuples est une manœuvre sioniste néolibérale qui ne trompe personne et qui vise à mépriser les souffrances du peuple palestinien, comment est-il possible de répéter le refrain de la propagande sioniste sur "le droit des deux peuples à vivre en sécurité" après les massacres à Gaza ? Le refrain sur la sécurité a toujours été le moyen de transformer l’agresseur (qui accumule les armes de destructions massives) en victime.

6) Mais l’aspect le plus dangereux de cette pétition est l’appel à transcender le passé pendant que le présent de l’occupation, de l’agression et de l’injustice se perpétue, cet appel est un service rendu à l’occupation israélienne.

Transcender le passé ? Comment ? Les massacres de Gaza font-ils partie de ce passé qu’il faut transcender en vitesse ? Les intellectuels et les artistes signataires vont-ils nous appeler à transcender le passe après chaque agression israélienne contre un peuple ou une terre arabe ? L’un d’entre eux osera-t-il appeler à l’oubli du passé après une opération de la résistance en Israël ? Ou l’oubli du passé ne concerne-t-il que les agressions d’Israël ?

L’ "oubli du passé" ne pourra être demandé qu’après la libération de la Palestine, pas avant.

Dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx parle des fleurs imaginaires qui enveloppent les chaines ; Barenboim et les signataires de sa pétition aimeraient envelopper les chaines de l’occupation avec des airs de piano et des concerts symphoniques. De leur côté, les intellectuels de l’opposition et de la reddition essaient de faire croire à l’opinion publique arabe que la musique et l’art sont antinomiques avec la résistance.

Barenboim devrait composer une symphonie intitulée "Musique sur les cadavres des enfants de Gaza" et nous autres, les Arabes, on devrait jouer de la musique, danser, chanter, peindre et dessiner, faire l’amour et les fous, contester et résister loin de la supervision et de la bénédiction du sionisme.

Et pendant ce temps, au Liban…

Ran HaCohen - Haokets, 13 février 2009

Je me demande si ceux qui croyaient qu’Israël avait mis fin à l’occupation de Gaza sont maintenant dégrisés, suite à la dernière guerre. C’est-à-dire pas « la dernière » mais seulement la première d’une série de classiques « opérations » coloniales destinées à perpétuer le contrôle sur la région rebelle, comme l’assurent tous les dirigeants du bloc de la Droite (Netanyahou, Livni, Lieberman et Barak) qui ont réussi à faire entrer 85 membres dans le nouveau Parlement (mais il leur est terriblement difficile de constituer une coalition du fait de leurs différences abyssales).

En attendant, il vaut la peine de rappeler que nous n’avons pas même encore renoncé à contrôler notre province du nord (comme on sait, Ben Gourion soutenait que la frontière naturelle d’Israël, c’était le fleuve Litani). Israël a fait savoir aujourd’hui au Hezbollah, par l’intermédiaire des Nations Unies, qu’il « répliquerait durement à toute tentative de la part de l’organisation d’attaquer les avions de la force aérienne volant dans le ciel du pays ». Intéressant : que font des avions de la force aérienne dans le ciel du Liban qui a, jusqu’à plus ample informé, qualité d’Etat souverain ? Petit rappel.

Dans son dernier rapport portant sur l’application de la Résolution 1701 du Conseil de Sécurité qui a mis fin à la seconde guerre du Liban – rapport relativement ancien, datant du 28 février 2008 (1) – le Secrétaire Général des Nations Unies écrivait ceci :

« Durant toute la période d’établissement du rapport, les forces de la FINUL ont observé et rapporté un nombre important de violations israéliennes de l’espace aérien libanais par des avions et des avions sans pilote, à un rythme quasiment quotidien. (…)

« Tous les survols par Israël du territoire libanais constituent des violations de la souveraineté du Liban et de la résolution 1701 (2006). En outre, les violations aériennes créent nécessairement une escalade des tensions et augmentent significativement la possibilité d’incidents de sécurité (…)

« Des violations aériennes sont susceptibles de susciter une crainte superflue au sein de la population locale, en particulier lorsqu’elles sont menées à basse altitude et de manière provocatrice. (…)

« J’ai continué à exprimer de l’inquiétude et à appeler Israël à cesser toutes les violations aériennes. Mes représentants sur place ont fait de même. Le gouvernement libanais continue de protester contre ces actes comme autant de violations graves à la souveraineté libanaise et à la résolution 1701 (2006). Le gouvernement israélien maintient que ces survols sont une mesure de sécurité nécessaire qui se poursuivra jusqu’à ce que ses deux soldats enlevés soient relâchés et que les mesures établies aux paragraphes 14 et 15 de la résolution 1701 (2006) soient intégralement appliquées. »

Notez l’usage cynique qui est fait des soldats enlevés. Une fois ils ont servi de prétexte au déclenchement de la seconde guerre du Liban. Une autre fois ils ont servi de prétexte pour ne pas cesser les survols et ne pas se soumettre aux résolutions de l’ONU. D’une manière semblable, l’enlèvement de Gilad Shalit constitue un prétexte très commode pour imposer le blocus à Gaza.

Comme on sait, les corps des soldats enlevés ont été rendus à Israël en juillet 2008. Et là, six mois plus tard, les vols dans le ciel libanais n’ont pas cessé. Alors, qu’importe ce qu’on a dit ? Nous avons menti et ce n’est pas la première fois. Maintenant, la brute locale (dénommée, comble de l’ironie, « gouvernement de centre-gauche ») menace la province du nord en disant que si, par un excès de culot, elle essaie de faire valoir sa souveraineté sur son territoire, cela constituera une cause de guerre.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) Pour le texte (en anglais) : ouvrir cette page-ci et cliquer sur le lien du rapport S/2008/235

vendredi 6 février 2009

Boycotter ou ne pas boycotter les élections ? Telle est la question

Zohir Andreus - Ynet (Yediot Aharonot), 4 février 2009

Pour pouvoir rester sur ma terre natale, j’ai dû prendre un passeport israélien. Mais savoir si participer aux élections sera utile ou nuisible n’est pas encore clair.

Il ne reste que quelques jours jusqu’aux élections et j’en suis encore à considérer la question fondamentale : les boycotter ou voter pour l’un des partis arabes ? Je suppose que beaucoup de Palestiniens vivant en Israël (par droit et non par grâce) doivent aussi mariner dans semblable hésitation.

La situation optimale du point de vue de la minorité arabe nationale palestinienne dans l’Etat des Juifs, serait un boycott collectif, les trois partis arabes déclarant boycotter les élections en signe de protestation contre la politique du gouvernement israélien à Gaza, qui a tué plus de 1300 Palestiniens, des gens de notre peuple, des enfants pour moitié, et contre la politique de discrimination raciste qui est notre lot depuis la création de cet Etat sur les ruines de nos villages et par l’expulsion d’une partie de notre peuple.

Si les dirigeants palestiniens en Israël prenaient cette décision radicale et amenaient les électeurs à rester à l’écart et à ne pas se rendre aux urnes, ils démontreraient publiquement une maturité nationale et morale, et lanceraient un message tranchant comme un rasoir à ceux qui tiennent la barre de l’Etat : nous sommes capables de nous organiser et de prouver, pour qui a les yeux en face des trous, que l’idéologie importe plus que les sièges. Mais l’absence d’accord général entre les Palestiniens en Israël impose de redoubler de précaution dans le processus de prise des décisions : le ventre dit de voter, la tête demeure péremptoire et refuse un compromis qui irait en deçà d’un boycott des élections législatives sionistes.

La section nord du Mouvement Islamiste, dirigée par le cheikh Raed Salah, a fait savoir qu’elle avait décidé de boycotter les élections. Le Mouvement a attaqué de front les partis arabes avec ce mot d’ordre clair : il n’est pas possible qu’alors qu’à Gaza on compte les cadavres des martyrs, on compte des voix à l’intérieur de ce qu’on appelle la Ligne Verte. Le mouvement, nationaliste et laïc, Benei Hakfar a déclaré lui aussi boycotter les élections, pour des motifs idéologiques.

A l’inverse, il y a ceux qui soutiennent qu’on ne peut pas abandonner le Parlement à Avigdor Lieberman et ses semblables, et qu’il faut y être pour le freiner, lui et les autres racistes. Le boycott des élections conduirait précisément à un résultat lourd de menace pour les Palestiniens d’Israël et renforcerait la droite et l’extrême droite.

Mais, à mon humble avis, il n’y a pas de différence entre le nouveau Meretz, considéré comme la Gauche sioniste, et Habayit Hayehoudi [le Foyer Juif (1)] qui est tenu pour un parti extrémiste. Le soutien en faveur de cette guerre démente contre Gaza s’est vu chez tous, d’un bout à l’autre.

Les partisans du boycott affirment qu’avec tout le Parlement contre eux, les députés arabes font office de « présents absents », que leur influence est pour ainsi dire imperceptible du fait de leur poids relativement faible et de la mobilisation de tous les partis sionistes pour faire échouer toute proposition de loi déposée par eux. Ou encore, les partisans du boycott soutiennent que participer au processus électoral en Israël donne une légitimité au Parlement sioniste qui n’arrête pas de promulguer des lois anti-arabes et fait tout ce qu’il peut pour enraciner la politique de discrimination raciste.

Entre les boycotteurs et leurs contradicteurs existe un accord sur le fait que les partis sionistes, dont les dirigeants ont pris la décision de démolir la Bande de Gaza, ont déjà commencé ce qu’on appelle l’entreprise d’occupation du secteur arabe avec l’aide obligeante des récolteurs de voix et de gens influents.

Si nous boycottons les élections, ces partis profiteront de l’aubaine. D’un autre côté, même si nous participons aux élections, il n’y a aucune garantie que les partis sionistes n’obtiendront pas une part des voix arabes palestiniennes d’Israël. C’est joué d’avance et nous ne pourrons pas triompher des faiseurs de voix qui profitent des élections à des fins personnelles.

En attendant, je reste parmi les indécis et s’il m’est permis, j’ajouterai une note personnelle : sur le site officiel du parti Yisrael Beitenou a été diffusé un texte que j’ai écrit et qui y est suivi de la demande que la citoyenneté israélienne me soit ôtée, parce que « Pas d’allégeance, pas de citoyenneté ». Je dois l’avouer : mon acceptation de recevoir la citoyenneté israélienne découle d’une absence de choix. Pour pouvoir rester sur ma terre natale, j’ai dû prendre le passeport israélien. Si Lieberman n’est pas d’accord avec cela, j’ai pour lui une proposition alléchante : levez-vous et retournez d’où vous venez.

* Zohir Andreus dirige le journal arabe israélien « Ma-Alhadath » et le bureau israélien de l’Institut Arabe de Recherche sur les Médias, basé en Grande-Bretagne.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) Voir la notice de Wikipedia, en anglais (ndt)

Pas besoin d’être arabe pour considérer qu’un Etat juif, ce n’est pas une bonne idée

Ofra Yeshua-Lyth - Hagada Hasmalit, 14 janvier 2009
Version anglaise - The Case against a Jewish State Need not be an Arab-Only agenda

Ben Caspit écrit (Maariv, 13 janvier 2009) que rien ne l’exaspère autant que les députés arabes. « Le summum du culot », aux yeux de Caspit, c’est que lesdits députés « ne reconnaissent pas Israël comme Etat juif » mais qu’ils n’ont nullement l’intention de partir d’ici. Dans Yediot Aharonot également, le consensus tonne avec force : « Celui qui nie le droit du peuple juif à son propre Etat ne pourra plus jouir des agréments de sa fonction au sein du Parlement de l’Etat juif » (Emanuel Shilo, Yediot, 13 janvier 2009). Tout ceci faisait suite à la décision du Comité Electoral de refuser à deux listes d’Arabes israéliens de participer à la course aux sièges au prochain Parlement.

Au-delà du simple argument que la liberté d’expression est l’âme de toute démocratie (raison pour laquelle la Cour suprême enverra probablement à la corbeille cette nouvelle décision politique viciée des élus d’Israël), il importe de rappeler de temps à autre qu’il n’est nul besoin d’être « arabe » pour s’opposer au choix de l’Etat d’Israël d’être un Etat nation basé sur la religion uniquement. Ce n’est pas neuf : il suffit de lire la biographie (par Nourit Gertz) d’Amos Kenan, qui fut l’un des principaux journalistes de Yediot Aharonot, pour voir le degré de répugnance suscitée par le régime national-religieux dès le début des années cinquante, dans une partie non négligeable des citoyens juifs du jeune Israël.

Le lavage de cerveau national israélien amène des auteurs comme Caspit à délivrer des phrases qui se réfutent d’elles-mêmes, comme celle-ci : « Vous imaginez des députés juifs aux Etats-Unis, en Angleterre, en France, se comporter de cette manière à l’égard de leur patrie ? Jamais de la vie. » Effectivement, l’imagination ne peut se figurer un parlementaire juif aux Etats-Unis, dont les « agréments de sa fonction » incluraient de représenter une communauté à laquelle sont refusés des droits civils élémentaires comme l’égalité pour tout ce qui touche à l’unification familiale ou à l’achat de terres, au droit de propriété, à l’égalité d’opportunités d’emploi et d’enseignement ou même dans l’expression d’une opinion politique légitime.

Une ample littérature rend compte de tout le caractère problématique de la conduite de l’Etat juif à l’égard de ses citoyens, et il suffit peut-être d’une citation extraite du Livre de la Citoyenneté édité par le Ministère de l’Enseignement (!) et qui, au chapitre 8 traitant des droits du citoyen, explique aux étudiants se préparant à l’examen de fin d’études sur la citoyenneté, que du fait de « la tension existant… entre la définition de l’Etat d’Israël comme Etat juif et sa proclamation d’un engagement à une égalité citoyenne, Israël a marqué des réserves à l’égard d’un certain nombre de clauses de conventions internationales en matière de droits de l’homme ».

Le choix fait par Israël de se définir sur une base nationale-religieuse adopte volontiers une formulation brutale et raciste. Il n’y a pas lieu de s’étonner des expressions de colère et de rejet présentes dans la rhétorique politique arabe israélienne, et qui reflètent une situation objective de discrimination continue.

Nous ne cessons pas d’entendre parler de « l’espace moyen-oriental » qui vaudrait à Israël de vivre dans un conflit sanglant et incessant. Essayons de faire travailler notre imagination et de nous figurer un « Etat juif » qui serait établi sur des territoires pauvrement peuplés dans les étendues du Canada ou de la Finlande. Combien de temps faudrait-il à la minorité autochtone locale pour constituer un groupe défavorisé et en colère, refusant du tout au tout le régime opérant une discrimination à son égard ? Et comment les voisins scandinaves ou canadiens, connus pour leur tempérament commode, leur naturel paisible, réagiraient-ils devant le traitement fait à une partie de leur peuple vivant dans « l’espace juif » ?

Le professeur Ouzi Ornan, âgé de 85 ans aujourd’hui, a, tout comme Amos Kenan, fait partie des combattants nationalistes clandestins d’avant la création de l’Etat. Cela fait huit ans qu’avec une quarantaine d’Israéliens – la plupart juifs selon la loi rabbinique - Ouzi Ornan mène une démarche juridique exigeant de l’Etat d’Israël qu’il permette l’enregistrement d’une « nation israélienne » qui ne soit fondée ni sur la religion ni sur l’origine ethnique. Des milliers d’Israéliens ont signé, au début de la décennie, la déclaration « Je suis israélien » rédigée par Ouzi Ornan. Le groupe des signataires de la pétition comprend des politiques comme Ouri Avnery et Shoulamit Aloni, à côté de professeurs ou de simples Israéliens venant de lieux divers de l’éventail politique. (1) Il n’est encore venu à l’idée de personne de leur proposer de « quitter Israël » malgré le fait que les représentants du Procureur de l’Etat considèrent que leur pétition « sape les fondements » de l’Etat juif.

Au moins de ces Israéliens qui se considèrent comme « libéraux » et se donnent la peine à l’occasion d’exprimer du dégoût et du rejet à l’égard du nationalisme extrémiste, est-il possible d’attendre un examen de conscience général face à cette situation intolérable. Nous vivons dans un pays qui attribue à plus d’un million de ses citoyens un statut inférieur. La majorité absolue de nos politiciens élus s’efforcent de priver ce million de citoyens de la possibilité de contester la légitimité de cette situation établie par la loi. « L’Etat de tous ses citoyens » constitue littéralement le fondement de toutes les démocraties occidentales. On ne peut qu’éprouver de la honte à vivre en un lieu où l’on n’autorise pas même de participer à des élections sur base d’une plateforme électorale qui ressemble pourtant tellement à la Constitution américaine rédigée il y a deux cent trente ans.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
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(1) Voir l'article de Moshe Gorali, « Alors, ce Juif, cet Arabe, ce Géorgien et ce Samaritain vont en justice...», Haaretz 29 décembre 2003

La Cour suprême israélienne autorise une nouvelle démolition du village de Khirbet Tana

ACRI (Association pour les droits civils en Israël), 3 février 2009

Lundi dernier (26 janvier 2009), la Cour suprême [israélienne] a décidé de rejeter la requête qu’avaient déposée les habitants du village palestinien de Khirbet Tana, l’Association pour les Droits civils en Israël (ACRI) et les Rabbins pour les Droits de l’Homme, et qui demandait qu’on ne démolisse pas leurs maisons et qu’on établisse un plan directeur permettant de construire légalement dans le village. Les quelque 25 familles vivant dans le village se sont vu notifier qu’elles seraient prochainement obligées de quitter leurs maisons. Les requérants ont insisté sur le fait que l’Administration civile ne leur permettait pas d’obtenir de permis de bâtir et les contraignait à choisir entre deux options fâcheuses : bâtir sans permis ou rester sans toit.

Au cours des débats, le représentant de l’Etat a reconnu que même si les villageois agissaient en suivant les règles et sollicitaient des permis de bâtir, les chances pour eux d’en obtenir étaient extrêmement minces. Le représentant des requérants, l’avocat Nasrat Dakwar de l’Association pour les Droits civils en Israël, a présenté une lettre envoyée il y a deux ans par le Conseiller Juridique du gouvernement, Meni Mazouz, au Ministre de la Défense de l’époque, Amir Peretz, dans laquelle il notait qu’alors que l’étendue de la construction sans permis parmi les Palestiniens est le double de celle que l’on trouve parmi les colons, l’étendue des démolitions y est dix fois plus élevée. L’avocat Nasrat Dakwar a rappelé que la politique israélienne de planification en « Territoires C » est entièrement fondée sur une discrimination institutionnalisée entre Palestiniens et Israéliens : la plupart des villages palestiniens souffrent d’une absence de plans directeurs approuvés et permettant la construction et le développement, alors que les colonies voisines jouissent de plans directeurs modernes et détaillés, établis par l’Administration civile. Les autorités de l’Administration civile travaillent vigoureusement à la démolition des maisons d’habitants palestiniens ; ces mêmes autorités permettent et même aident les avant-postes illégaux de la région, « Gevaot Olam » et « Giva 777 », à poursuivre leur expansion sans encombre.

L’avocat Nasrat Dakwar : « A l’heure où se publiaient des informations portant sur l’importance de la construction illégale dans les colonies et les avant-postes, nous avons eu droit à un rappel de la fermeté de l’appareil judiciaire à faire respecter les lois de la planification dès lors qu’il s’agit de Palestiniens. En prenant pour prétexte une politique de planification légale et casher, la Cour suprême a approuvé l’effacement d’un village palestinien et l’expulsion de ses habitants de leurs terres. La discrimination institutionnalisée entre Israéliens et Palestiniens en "Territoire C" a pour visée de limiter l’établissement de Palestiniens et de permettre l’expansion de l’entreprise de colonisation. Les autorités de contrôle font usage de la loi pour les besoins de l’essor d’une politique qui est par essence illégale. Dans ces conditions, les qualifications de construction légale et illégale ne sont qu’une farce. »

Le rabbin Arik Asherman, qui préside le mouvement des « Rabbins pour les Droits de l’Homme » : « Nous sommes profondément déçus de voir les juges parfaitement non disposés à reconnaître le mode de vie unique des agriculteurs de Khirbet Tana qui demeurent attachés à la terre en dépit des mauvais traitements incessants infligés par l’armée. Dans la tradition juive, le juge a l’obligation de s’imprégner et de se rendre compte par lui-même avant de rendre son verdict. Je suis sûr que si les juges étaient d’accord de venir sur place pour voir et comprendre le mode de vie de l’endroit, ils n’enterreraient pas définitivement le sort de gens pour qui la Cour suprême de l’Etat d’Israël est l’ultime recours. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Le Likoud a une Charte qui ne reconnaît pas le droit de la Palestine à exister

Frank Barat - The Comment Factory, 30 janvier 2009

Dans quelques jours, le 10 février, Israël élira ses nouveaux dirigeants au cours d’élections législatives. Les trois principaux candidats sont Tzipi Livni du parti Kadima (le parti d’Ariel Sharon), Ehoud Barak du parti Travailliste et Benjamin Netanyahou du Likoud.

Avant la « guerre » de Gaza, il y avait deux chevaux dans la course : Livni contre Netanyahou, avec pour ce dernier des sondages lui donnant une bonne marge d’avance. La course est passée à trois chevaux grâce à la « guerre » de Gaza lancée par Livni et Barak. Barak a vu gonfler son score et il est à nouveau dans la course. Même s’il n’est pas élu, son parti obtiendra sensiblement plus de sièges qu’il ne l’escomptait il y a quelques mois.

Mais le favori a toujours été Benjamin Netanyahou et il reste, aux yeux de la majorité des journalistes israéliens (Gideon Lévy, de Haaretz) ou des militants (Jeff Halper de l’ICAHD), le plus que probable futur Premier ministre.

Le monde espère que cette élection sera aussi « régulière et démocratique » (comme l’ont dit Jimmy Carter et la plupart des observateurs internationaux) que les dernières élections palestiniennes qui ont eu lieu en 2006 et qui furent gagnées à une large majorité par le Hamas.

Nous savons ce qui s’est produite ensuite. Pour la faire courte, rappelons qu’Israël et la majorité de la communauté internationale ont refusé de reconnaître le Hamas comme un parti légitime et ont ensuite refusé de reconnaître le gouvernement d’unité nationale nouvellement formé (en mars 2007).

Abbas, dont le but a toujours été d’être reconnu par les Etats-Unis et Israël, a chassé le Hamas du gouvernement pour en former un nouveau avec pour Premier ministre Salam Fayyad, politicien et économiste made in USA. Une guerre préventive a été lancée par le Hamas contre le Fatah et les milices dirigées par Mohamed Dahlan et appuyées par Israël et les Etats-Unis, et le Hamas a « pris le contrôle » de la Bande de Gaza.

Même s’ils ont réagi par de l’étonnement et en condamnant fermement ce coup, les Etats-Unis et Israël avaient atteint un de leurs objectifs à long terme en Palestine. La stratégie du « diviser pour régner » (stratégie employée avec un grand succès par les Etats-Unis au cours de leur histoire) était de retour avec une Cisjordanie devenant le territoire de la respectable (comprenez : collaborante) Autorité Palestinienne et Gaza transformé en un Hamastan islamique et malfaisant.

S’en est suivi un blocus israélien – internationalement soutenu – de la Bande de Gaza et, encore une fois pour la faire courte, la « guerre » de Gaza a été lancée en décembre 2008 par Israël. Nous voilà aujourd’hui 1300 Palestiniens tués et 5000 blessés plus tard.

Mais pourquoi tout ceci a-t-il eu lieu ? Quelle a été la raison officielle donnée par Israël et la communauté internationale pour ne pas reconnaître le Hamas ?

La raison avancée était que le Hamas refusait de reconnaître Israël et qu’il avait une Charte appelant à la destruction de l’Etat juif.

Tout le monde (politiciens et dirigeants des groupes de médias) a accepté cela sans poser quelques questions importantes. Quel Israël le Hamas devrait-il reconnaître ? Israël n’a pas encore déclaré quelles étaient ses frontières. Le Hamas devrait-il reconnaître l’Israël de 1948 ? L’Israël de 1967 ? L’Israël de 2009 avec son mur de l’apartheid, ses colonies (la construction y a augmenté de 60 pourcent en 2008, l’année du « Processus de Paix » d’Annapolis – selon un rapport de La Paix Maintenant), avec ses citoyens arabes de seconde classe et avec l’annexion de Jérusalem-Est ?

Tout observateur avisé aurait aussi pu faire objection en rappelant que le Hamas (par la voix de Haniyeh et de Meshal) a dit à plusieurs reprises qu’il était disposé à accepter Israël comme entité politique à l’intérieur des frontières de 1967. Il ne vous faut pas chercher beaucoup pour cela : cela a été énoncé, entre autres, dans le Guardian et le Washington Post, ce qui signifie qu’en acceptant une solution à deux Etats, le Hamas est maintenant aligné sur l’essentiel de la communauté internationale.

Une autre question n’a cessé de revenir. Il nous faudrait entendre que le problème réside dans la Charte du Hamas. Quoi que Meshal ou Haniyeh pussent être disposés à accepter, la Charte revenait les hanter en permanence.

Mais qu’en est-il de la Charte du Likoud ? Avec Netanyahou et son parti de droite prêts à accéder au pouvoir, il est juste de chercher à en savoir un peu plus à leur sujet.

Le chapitre « Paix et Sécurité » de la plateforme du Likoud, un document récent (1999), commence par déclarer : « La paix est un objectif premier de l’Etat d’Israël. Le Likoud renforcera les accords de paix existants avec les pays arabes et s’efforcera d’aboutir à des accords de paix avec tous les voisins d’Israël, dans le but d’arriver à une solution globale du conflit arabo-israélien ».

Mais alors, à propos des colonies, il poursuit ainsi : « Les communautés juives de Judée, Samarie et Gaza sont la réalisation des valeurs sionistes. La colonisation du pays est l’expression claire du droit irréfutable du peuple juif sur la Terre d’Israël et constitue un atout important dans la défense des intérêts vitaux de l’Etat d’Israël. Le Likoud continuera de renforcer et de développer ces communautés et il empêchera leur déracinement ».

Voilà dès lors anéanti tout espoir d’une solution à deux Etats.

A propos de l’autonomie palestinienne, le texte dit ceci : « Le gouvernement d’Israël rejette catégoriquement l’établissement d’un Etat arabe palestinien à l’ouest du Jourdain. Les Palestiniens peuvent mener leur vie librement dans le cadre d’une autonomie mais pas en tant qu’Etat indépendant et souverain. Ainsi par exemple, en matière d’affaires étrangères, de sécurité, d’immigration et d’écologie, leur activité sera limitée pour se conformer aux impératifs de l’existence d’Israël, de sa sécurité et de ses besoins nationaux ».

Anéanti cette fois tout espoir de voir un Etat palestinien souverain.

Sur Jérusalem : « Jérusalem est la capitale éternelle et unifiée de l’Etat d’Israël et seulement d’Israël. Le gouvernement rejettera catégoriquement les propositions palestiniens de division de Jérusalem, y compris le plan de partage de la ville qui a été présenté au Parlement israélien par les factions arabes et soutenu par de nombreux membres du parti Travailliste et du Meretz ».

Voilà qui anéantit toute chance de futures négociations de paix puisque Jérusalem-Est comme capitale d’un futur Etat palestinien est une question non négociable pour n’importe quel Palestinien.

Nous avons par conséquent établi que la Charte du Likoud ne reconnaissait pas la Palestine et n’acceptera pas un Etat palestinien souverain. La toute prochaine non reconnaissance du Likoud par la communauté internationale et la mise en place d’un blocus contre Israël ne devrait dès lors pas apparaître comme une surprise pour les Israéliens.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

« Rester des gens respectables »

Gideon Spiro - Hagada Hasmalit, 29 janvier 2009

Les affreuses ondes de choc qui font suite à l’orgie de tuerie et de destruction que l’armée d’invasion israélienne a menée dans la Bande de Gaza envahissent toutes les sphères de la vie, en Israël, à commencer par l’armée elle-même.

Au plus fort de l’offensive d’attentats-suicides avec ceintures d’explosifs, on a vu se multiplier en Israël, depuis les plus hauts échelons politiques et militaires jusqu’au sein du peuple, comme cela se reflétait dans les réactions des lecteurs en ligne, les considérations sur « la mentalité arabe qui ne sanctifie pas la vie » ou sur « la religion musulmane qui exhorte au meurtre ». Je ne pense pas que ces propos soient fondés – j’ai déjà écrit plus d’une fois qu’aucune religion n’était pure de toute mort en martyr, de même que dans toute religion, on peut trouver des valeurs de sanctification de la vie – mais ils exprimaient un sentiment israélien de supériorité du genre « Chez nous, les Juifs, c’est différent. Nous appartenons au monde civilisé qui sanctifie la vie ». Ce n’est pas exactement le cas.

Il apparaît que le suicide fait partie des valeurs de l’armée israélienne. Peu avant l’entrée dans Gaza, un commandant de brigade du régiment Golani a été enregistré alors qu’il disait à ses soldats que si un soldat était capturé, il devait se faire sauter avec une grenade qu’il porte sur lui. En d’autres termes, mieux vaut pour lui se suicider plutôt que se retrouver captif. Interrogé sur la réaction de l’armée, le porte-parole de l’armée israélienne n’a pas exprimé de désaccord par rapport à cette directive.

En Israël, combien de fois les médias n’ont-il pas publié des extraits de prêches prononcés par des imams dans des mosquées et remplis d’expressions très dures à l’encontre d’Israël ? Chez nous, il n’en va pas autrement. Le rabbin en chef de l’armée, le colon et brigadier général Avichai Ronski, a distribué aux soldats qui ont envahi Gaza de la lecture comportant des réflexions de droite à connotation raciste comme, par exemple, qu’il est « interdit de par la Torah d’abandonner un millimètre de la terre d’Israël aux non-juifs. Ne la laissons pas aux mains d’un autre peuple, pas même un doigt de celle-ci, pas même un bout d’ongle de celle-ci ». Le rabbin en chef de l’armée a dit aux soldats : « il n’y a pas de population innocente… La morale de la Torah décrète malheur au méchant et malheur à son voisin. Nous appelons à ne pas tenir compte des lois étrangères et ordonnances en tous genres qui entravent le cours logique de la guerre : la destruction de l’ennemi. »

En d’autres termes, ce que le rabbin en chef de l’armée dit aux soldats engagés dans l’invasion c’est qu’une population civile, avec ses enfants, ses femmes et ses vieillards, fait partie de l’ennemi qu’il faut détruire. Cette lecture était destinée à « renforcer l’esprit des soldats ».

Quand le message est celui-là, il n’y a pas lieu de s’étonner que 400 enfants aient été tués, que plus de cent femmes aient été tuées, pour ne rien dire des milliers de blessés, essentiellement des enfants, des femmes et des vieillards.

La colonelle Pnina Charbit-Baroukh est à la tête du département du droit international dans le service de l’Avocat Militaire Général. Elle et les membres de son département ont suivi de près les opérations de l’armée à Gaza, en fournissant l’autorisation juridique de tuer et de détruire massivement. Selon l’interprétation juridique qu’elle a fournie à l’armée, la transformation de Gaza en une espèce de ghetto de Varsovie, selon l’expression employée par un représentant de l’ONU qui venait de voir les terribles dévastations, cadre avec le droit international. D’Israël et de l’étranger, des experts réputés dans le domaine du droit international ont exprimé leur opinion selon laquelle la guerre à Gaza comportait la perpétration de nombreux crimes de guerre et que tous ceux qui y avaient pris part, du simple soldat au général et aux membres du gouvernements, étaient candidats à une comparution devant un tribunal.

Madame Pnina Charbit-Baroukh est sur le point d’être démobilisée de l’armée et elle est déjà reçue comme professeur de droit international à la faculté de droit de l’Université de Tel Aviv. Certains professeurs de l’Université ont protesté et critiqué cette nomination. Anath Matar, professeur au département de philosophie, a déclaré : « J’ai été choquée en découvrant que la moitié des étudiants de deuxième année de droit apprendront, cette année-ci, les principes fondamentaux du droit international de celle-là même qui aura aidé à blanchir une tuerie de civils, parmi lesquels des centaines d’enfants. »

Le professeur Chaim Gans, qui enseigne à la faculté de droit, a écrit au doyen de la faculté, le professeur Hanokh Dagan, que Pnina Charbit-Baroukh « a interprété, à destination de l’armée et pour les besoins de la mise en œuvre de la dernière guerre de Gaza, les lois de la guerre de manière à autoriser l’exécution d’actes suspects de crimes de guerre ».

Le doyen a répondu : « La faculté n’a pas besoin d’examiner ni d’évaluer les positions juridiques, politiques et morales de ses enseignants tant que ceux-ci restent dans le cadre du droit et de ce qui est admis dans une société démocratique ».

Pour le professeur Hanokh Dagan, le fait d’autoriser à tuer massivement des civils cadre parfaitement avec « ce qui est admis dans une société démocratique ». Nous découvrons à quel point la guerre fait glisser le monde académique lui-même vers la corruption des valeurs morales.

Un ami me faisait remarquer, dans un moment de profond désespoir, qu’Hitler n’était pas seulement parvenu à anéantir un tiers du peuple juif, mais qu’il avait également réussi à dénaturer moralement une partie non négligeable des Juifs restés en vie.

Je terminerai en citant un propos tenu en un autre temps, à l’adresse d’un autre public, mais qui convient bien à la bestialisation qui caractérise la société israélienne : « La plupart d’entre vous savent ce que cela signifie quand des centaines de cadavres, ou cinq cents ou mille cadavres, sont allongés les uns à côté des autres. Tenir bon en remplissant cette mission et – à part d’exceptionnelles faiblesses humaines – rester encore des gens respectables, voilà ce qui nous a fortifiés. C’est une page glorieuse de notre histoire… (1) » (Heinrich Himmler, discours prononcé lors d’une assemblée du parti dans la ville de Poznań, en 1943).


Pas d’allégeance, pas de citoyenneté

Avigdor Lieberman, le dirigeant du parti d’extrême droite « Yisrael Beiténou », constitue l’une des manifestations les plus dures de cet Israël laid, brutal, conquérant, raciste. Actuellement, les sondages prévoient pour son parti une augmentation significative susceptible de faire de celui-ci le troisième par la taille. L’immigrant de Russie, arrivé au Proche-Orient il y a quelques années, veut chasser du pays des centaines de milliers de citoyens arabes qui vivent ici depuis des siècles. Il a un plan par étapes dont la première passe par l’établissement d’une loi portant obligation à tout citoyen de signer une « déclaration d’allégeance à l’Etat ». Celui qui ne signerait pas perdrait sa citoyenneté. Le slogan de l’opération est : « Pas d’allégeance, pas de citoyenneté ». Ce document d’allégeance comportera des clauses telles qu’il va de soi qu’il ne se trouvera aucun Arabe sensé pour le signer. (Pourquoi par exemple un citoyen arabe irait-il chanter un hymne qui comprend les mots : « une âme juive vibre » ?) Le résultat est évident : plus d’un million de citoyens arabes se verront privés du droit de vote.

Dans la mentalité nationaliste raciste qui couvre Israël de son ombre, un tel projet bénéficie d’un soutien considérable parmi les Juifs d’Israël – considérable mais pas absolu. Lieberman ne tient pas compte de ce qu’il se trouvera des dizaines de milliers de Juifs, peut-être cent mille, peut-être davantage, qui ne signeront pas le document et déclareront « nous ne sommes pas dévoués à l’Etat de Lieberman et consorts ». Il s’agit de Juifs qui sont la pierre angulaire de la population israélienne éduquée, une partie importante du monde académique et de l’infrastructure technologique israélienne.

Et alors quoi ? Lieberman privera cent mille Juifs de leur citoyenneté ? Je déclare dès maintenant qu’il n’y a chez moi pas la moindre pincée de loyauté à l’égard de l’Etat israélien d’apartheid et que je ferai tout ce qui m’est possible pour le faire tomber et qu’il s’écrase.


La journée internationale du génocide juif

Le 27 janvier est la journée internationale du génocide juif. La contribution d’Israël à cette journée s’est exprimée dans des agressions racistes commises par des bandes de jeunes Juifs se déchaînant contre des Arabes, pour le seul fait qu’ils sont arabes. A Nazareth Ilit, un groupe de jeunes, dont des étudiants d’écoles rabbiniques, s’est organisé pour incendier des voitures appartenant à des Arabes et tenter de bouter le feu à leurs appartements parce que, dans l’idée de ces racistes, les Arabes « contaminent » la ville qui devrait, selon eux, être pure de tout Arabe. Une vingtaine de mineurs âgés de 14 à 16 ans ont agressé Mohamed Mansour, 20 ans, de Majd al-Kroum, alors qu’il marchait sur la promenade de Tibériade. Ils ont opéré un lynchage version Nuit de Cristal, l’ont blessé sur tout le corps, lui ont causé de profondes coupures à la tête si bien qu’il a fallu l’hospitaliser. Ces adolescents n’avaient aucun lien personnel avec Mansour : ils ne le connaissaient absolument pas. Son seul « crime » aux yeux de ces adolescents : être arabe. La police a confirmé que telles étaient bien les circonstances de l’incident.

Où ces jeunes gens de Nazareth Ilit et de Tibériade sont-ils allés chercher les idées d’où ils ont conclu qu’il leur était permis de mettre le feu à des appartements d’Arabes, avec ses occupants à l’intérieur, et d’opérer un lynchage contre un Arabe ? Il est clair que cela ne leur viendrait pas à l’esprit de le faire si Israël n’était pas le Jardin d’Eden du racisme et des racistes. L’ambiance et l’air, en Israël, sont saturés d’incitation raciste à l’encontre des Arabes. C’est à la maison que ces adolescents ont absorbé ces idées, à la yéshiva, à l’école, dans les médias, et le chemin qui mène de l’idée à sa réalisation est très court chez des adolescents racistes.

Le gouvernement d’Israël s’est-il fendu d’une déclaration tranchante à l’encontre de ces actes ? La Ministre de l’Enseignement a-t-elle diffusé un communiqué de presse dans lequel elle s’excusait de ce que le réseau dont elle a la responsabilité ne soit pas parvenu à assimiler la lutte contre le racisme ? A ma connaissance : non. La journée internationale du génocide juif n’est pas seulement marquée pour rappeler ce génocide mais a pour objectif de constituer une tribune pour la lutte contre le racisme quel qu’il soit. Mais pas en Israël. Quelle importance, pour nos ministres, que l’on se déchaîne contre des Arabes ? Ils reviennent tout juste d’une festivité de massacre de centaines d’enfants palestiniens à Gaza et ils s’émouvraient de ce qu’on brûle ou lynche des Arabes ? Ce n’est rien, ça, pour eux.

L’institution de « Yad Vashem » a-t-elle fait une déclaration pour exprimer son dégoût devant ces événements qui ont eu lieu si près de la journée internationale du génocide juif ? Quelle naïveté que d’attendre des chefs de l’industrie du génocide, à « Yad Vashem », qu’ils s’occupent de pareilles broutilles. D’autant plus qu’à la tête de cette institution se trouve un ancien officier supérieur de l’armée israélienne d’occupation que les pogromes anti-arabes, ainsi que l’occupation et l’apartheid dans les territoires occupés intéressent autant, dans le cadre de ses fonctions, que les neiges de l’an dernier. « Yad Vashem » n’est pas une institution contre le racisme mais un bras du gouvernement d’Israël dont la fonction est d’aider à cette manipulation qui veut qu’une critique à l’égard d’Israël soit de l’antisémitisme chez des gens qui « n’ont pas appris la leçon du génocide juif ». Le génocide est affecté au flot ininterrompu des besoins des gouvernements d’Israël.

« Yad Vashem » est une institution aux budgets solides. Elle reçoit un financement du gouvernement israélien, des donations d’organisations juives et de riches Juifs, mais pas seulement : elle reçoit aussi des donations d’institutions non juives chez lesquelles Israël a réussi à semer des sentiments de culpabilité. Cela aussi constitue une raison pour ne pas s’occuper du racisme visant les Arabes en Israël, dans la mesure où cela n’amène aucun bonus financier.

Outre les donations et les budgets, « Yad Vashem » dispose d’un mécanisme bien huilé pour des contributions de particuliers, chacun selon sa capacité et sa carte de crédit. Ces jours-ci, j’ai reçu une lettre de « Yad Vashem », signée du milliardaire David Azrieli (le président du groupe Azrieli) qui fait office de président du cercle des amis de « Yad Vashem », et dans laquelle j’étais invité à apporter ma contribution à l’institution « au profit de la continuité de l’existence juive et de la préservation des valeurs fondamentales de la société humaine ».

L’institution de « Yad Vashem » se distingue par son absence de réactions au racisme présent en Israël et par son silence prolongé face aux brutalités et aux crimes de guerre perpétrés par les gouvernements d’Israël, l’armée et la Sûreté Générale [Shabak]. Il semble qu’aux yeux des responsables de l’administration de « Yad Vashem », ce silence s’accorde parfaitement avec les « valeurs fondamentales de la société humaine ». C’est pourquoi, le peu d’argent que j’affecte aux donations ira à des organismes qui ont mis à leur bannière la lutte contre le racisme au titre de valeur universelle.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)