samedi 21 mars 2009

Les dirigeants israéliens seront-ils poursuivis pour crimes de guerre à Gaza ?

Daniel Lagot - 16 mars 2009

Probablement non, pas plus qu’ils ne l’ont été pour les crimes commis au Liban en 2006. On aimerait que les choses soient différentes cette fois-ci et que s’ouvre une nouvelle ère où la « justice internationale » soit une vraie justice et non une justice à sens unique, fonctionnant selon les souhaits ou avec l’accord des puissants, mais il n’est guère possible de trop y croire.

Nous rappelons en section 1 quelques aspects essentiels du droit international à propos des bombardements et des armes, en particulier les avancées majeures du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1977 pour la protection des populations civiles contre les effets des hostilités, et le recul inquiétant dans ce domaine du Statut de la Cour pénale internationale en 1998 sous l’influence des pays occidentaux. Nous examinons ensuite en section 2 ce qu’on peut ou non attendre de la « justice internationale » pour Gaza, et donnons en conclusion une discussion générale sur son évolution.

1. Le droit international, les bombardements causant de graves pertes civiles et les armes

Bombardements

1899-1907 : Conventions de La Haye. Selon ces conventions :
« il est interdit d’attaquer ou de bombarder des villes, villages, bâtiments et habitations non défendus » (art. 25, Convention II de 1899 et IV de 1907)

1977 : Protocole I additionnel aux Conventions de Genève, ratifié par 167 pays (mais pas par les Etats-Unis ou Israël et avec des réserves importantes des pays européens occidentaux). Y sont entre autres des « infractions graves » ou crimes de guerre les actes suivants :

- « soumettre la population civile ou des personnes civiles à une attaque» (art. 85.3.a); la présence de non civils isolés « ne prive pas la population de sa qualité civile » (Art. 50.3),
- les attaques menées en sachant qu’elles vont causer des pertes civiles (aux personnes ou aux biens) « excessives par rapport à l’avantage militaire direct et concret attendu » (art. 85.3.b).

1998 Statut de la CPI, Cour pénale internationale, ratifié par 108 pays et mis au point sous l’influence des pays occidentaux (y compris des Etats-Unis, qui ont participé à sa rédaction, même s’ils ont trouvé plus commode jusqu’à présent de ne pas le ratifier). Les articles précédents de La Haye et du Protocole de 1977 y sont repris mais avec des omissions et des ajouts, mis ici en italique, qui en modifient sensiblement le contenu comme nous l’expliquons plus loin. Y sont des crimes de guerre (Art. 8.2.b v, i, iv) :

- « les attaques et bombardements de villes, villages, bâtiments et habitations qui ne sont pas défendus et ne sont pas des objectifs militaires ».
- « le fait de diriger intentionnellement des attaques délibérées contre la population civile en tant que telle… » ; la précision du Protocole sur la présence de non civils isolés n’est pas reprise
- les bombardements menés en sachant qu’ils causeront des pertes civiles « qui seraient manifestement excessives par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire… »

L’ambiguïté des nouveaux textes ouvre la voie à des interprétations proches des thèses des Etats-Unis et d’Israël (qui sont aussi avec des nuances celles des pays occidentaux européens). Selon leur politique officielle, ces deux pays considèrent eux aussi que les attaques intentionnelles contre des populations civiles en tant que telles sont des crimes de guerre, mais ils affirment toujours qu’ils ne bombardent pas la population « en tant que telle » mais une présence militaire ennemie suspectée à tort ou à raison au sein de la population (ou supposée telle dans le cas des forces de police civile du Hamas), ou détruisent des infrastructures civiles (bâtiments administratifs, moyens de communication, production d’électricité,…) qui pourraient être utiles à des fins militaires à l’adversaire au cours du conflit et seraient donc selon eux des « objectifs militaires ». Les pertes civiles, certes regrettables, ne seraient pas « manifestement » excessives par rapport à l’ « ensemble » de l’avantage militaire qui est de détruire rapidement l’adversaire…Le Procureur de la CPI a de son côté souligné les différences avec le Protocole pour justifier sa décision de ne pas poursuivre les responsables britanniques pour leurs bombardements en Irak ayant causé des pertes civiles (il aurait pu intervenir, la Grande-Bretagne ayant adhéré à la CPI).

Armes

Les Conventions de La Haye énoncent le principe d’interdiction des armes « de nature à causer des maux superflus » et interdisent explicitement les armes empoisonnées, certains types de balles et en partie les gaz asphyxiants, totalement interdits par la suite dans un Protocole de Genève de 1925. De nouvelles conventions, ratifiées par une grande majorité des pays, ont ensuite interdit les armes biologiques (1972) et chimiques (1993). Une convention de 1980 sur les armes conventionnelles, ratifiée par une centaine de pays (dont Israël avec des réserves) énonce le principe général d’interdiction ou limitation d’armes « produisant des effets traumatiques excessifs ou frappant sans discrimination » : des protocoles associés interdisent ou limitent « mines, pièges et autres dispositifs » et armes incendiaires (les armes pouvant avoir des effets incendiaires « fortuits » y restent cependant autorisées). Une convention de 1997, ratifiée par 156 pays, interdit totalement les mines antipersonnel, une autre en mai 2008, les bombes à sous munitions (91 signatures préliminaires et quelques ratifications à ce jour). Elles n’ont pas été ratifiées (ou signées) par les Etats-Unis ou Israël.

Les seules armes dont l’utilisation est à ce jour un crime de guerre selon la CPI sont les armes empoisonnées, certains types de balles, et les gaz asphyxiants, toxiques ou similaires (à peu près celles de La Haye). Selon l’article 8.2.b.xx, l’emploi d’autres armes « produisant des maux superflus ou des effets traumatiques excessifs ou frappant sans discrimination » pourrait aussi être interdit « à condition qu’elles fassent l’objet d’une interdiction générale et fassent l’objet d’une annexe au Statut …» : ce n’est pas le cas à ce jour. Le Procureur a rappelé que l’utilisation de bombes à sous munitions n’est pas à ce jour un crime de guerre selon la CPI.

2. Que peut-on attendre de la « justice internationale » pour Gaza ?

Il y a peu de doutes que des attaques « délibérées » de personnes ou biens civils « en tant que tels » ont eu lieu à Gaza. Un petit nombre de subalternes seront peut-être poursuivis par la justice israélienne dans des cas trop flagrants, si la pression internationale est suffisante et si l’on peut prouver que ces attaques ont été menées alors qu’il était parfaitement connu qu’il n’y avait pas de présence militaire ennemie d’aucune sorte. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis dans quelques cas en Indochine et en Irak (quitte à libérer rapidement ensuite les personnes concernées). Que peut faire de son côté la justice internationale ?

i) il y a peu à attendre des Nations Unies, étant donné le droit de veto des Etats-Unis au sein du Conseil de sécurité qui a le principal pouvoir d’agir, par exemple de créer un tribunal spécial ou de demander à la CPI d’intervenir (cas du Darfour). L’Assemblée Générale des Etats membres peut de son côté faire des recommandations au Conseil ou aux Etats membres si le Conseil ne s’est pas saisi d’une question ou, sous certaines conditions, si elle estime que le Conseil est empêché d’agir. Une action dans ce sens est cependant peu probable. La CIJ, Cour internationale de justice (organe des Nations Unies, à distinguer de la CPI qui résulte, elle, d’un accord entre certains Etats) ne peut de toute façon pas prendre d’arrêt, Israël n’acceptant pas sa juridiction. Elle pourrait, sous certaines conditions, donner le cas échéant un avis consultatif juridique sur tel ou tel aspect, à la demande de l’Assemblée générale (comme elle l’a fait en 2004 à propos du mur construit par Israël en Palestine occupée).

ii) en l’absence de demande du Conseil de sécurité, la CPI peut, elle, intervenir de sa propre initiative si au moins l’un des Etats concernés, qui peut être la victime, a ratifié son Statut ou déclare accepter sa juridiction. Israël n’a fait ni l’un ni l’autre. La CPI ne peut donc a priori pas intervenir à propos de Gaza, sauf si l’Autorité palestinienne (qui a, elle, déclaré accepter sa juridiction) est reconnue par la Cour comme une entité au même titre qu’un Etat (ayant autorité sur Gaza). A défaut, la Cour pourrait poursuivre des israéliens ayant aussi la nationalité d’un autre Etat ayant ratifié le Statut. Dans tous les cas, il faudrait que le Procureur estime satisfaites les conditions suivantes selon le Statut : cas d’une gravité suffisante pour que la Cour s’en occupe, cas correspondant à la définition des crimes de la CPI (nous avons vu leur ambiguïté), absence de poursuites adéquates par Israël même ou par les autres juridictions nationales concernées (« principe de complémentarité »).

Si le Procureur estimait pouvoir intervenir, ce qui est peu probable, un scénario vraisemblable, sur la base du Statut de la Cour et des interprétations qu’en a données jusqu’à présent le Procureur, pourrait être le suivant : certains subalternes seraient poursuivis ou la justice israélienne les poursuivrait, les dirigeants israéliens ne seraient, eux, pas inquiétés. Ceux du Hamas seraient, eux, peut-être poursuivis pour avoir ordonné l’envoi de roquettes vers des zones civiles en Israël (ce qui peut être effectivement considéré comme un crime de guerre : voir textes ci-dessus. Mais comment dénoncer ces actions dès lors que les Etats puissants ne respectent pas le minimum d’équilibre instauré par le Protocole de 1977 dans le cadre de guerres asymétriques où les moyens militaires sont sans commune mesure ?).

iii) compétence universelle : selon le Protocole de 1977 (Art. 85.1), chaque Etat l’ayant ratifié a « l’obligation de rechercher les personnes prévenues d’avoir commis ou ordonné de commettre l’une ou l’autre des infractions graves et de les déférer devant ses propres tribunaux, quelle que soit leur nationalité, ou de les remettre à une autre Partie… ». La plupart des bombardements effectués par Israël sont des infractions graves selon les textes du Protocole rappelés plus haut, et les dirigeants d’Israël en sont les premiers responsables, étant donné le caractère systématique de ces actes. Ils devraient donc être poursuivis par les pays ayant ratifié le Protocole. Mais peu d’Etats respectent leur obligation (les pays ne faisant pas partie des Etats les plus puissants ne peuvent guère se le permettre) ou ils le font le plus souvent, comme les pays occidentaux européens, sous des conditions restrictives (définition des crimes de guerre, présence plus ou moins régulière des suspects dans le pays , poursuites seulement sur avis du gouvernement,…) Est aussi invoquée l’ « immunité coutumière » des membres de gouvernements étrangers pendant, voire même pour certains (chefs d’Etat et ministres des Affaires étrangères selon la CIJ) après la fin, de leurs fonctions.

Conclusion

Les chances de voir une vraie justice internationale s’appliquer pour Gaza apparaissent assez faibles, même si toutes les initiatives allant dans ce sens sont très utiles et bienvenues. On peut espérer un petit nombre de poursuites de subalternes et une application limitée de la compétence universelle faisant peser une pression morale sur certains responsables israéliens et les empêchant le cas échéant, par « principe de précaution », de se rendre dans certains pays, ce qui est déjà un résultat intéressant.

De manière générale, on assiste depuis les années 1990 à un double mouvement : développement de la justice internationale - tribunaux spéciaux, CPI, actions de certaines juridictions nationales selon le principe de compétence universelle, en particulier depuis le cas Pinochet -, mais parallèlement récupération et détournement de l’idée de justice internationale par les Etats puissants, en particulier par les grands pays occidentaux, à leur profit. On connaît l’entreprise de déconstruction du droit menée par l’administration Bush à propos de la torture, des traitements inhumains ou des détentions illégales, pratiques condamnées dans les Conventions de Genève de 1949 : son succès a été limité et les pays européens ont été réticents à suivre les Etats-Unis dans cette voie. Le président Obama va fermer Guantanamo et déclare « on ne torture pas aux Etats-Unis » : espérons qu’il ne poursuivra pas les politiques de transfert de prisonniers dans des pays « amis » où l’on peut continuer à torturer sans problème. On connaît moins l’entreprise de déconstruction menée par les pays européens occidentaux à propos des bombardements causant de graves pertes civiles, entreprise qui s’est traduite, nous l’avons vu, dans le Statut même de la CPI, auquel se réfèrent les pays occidentaux en voulant faire oublier le Protocole de 1977.

Dans les faits, si d’anciens chefs d’Etat (Milosevic ou Charles Taylor, ancien chef d’Etat du Liberia) ont été arrêtés et si un mandat d’arrêt est lancé par la CPI contre le chef d’Etat actuel du Soudan, rien de tel pour les crimes commis par les Etats-Unis en Irak et dans d’autres pays (l’ancien président Bush a jusqu’au bout été accueilli avec les honneurs en Europe), ou de ceux déjà commis par Israël en Palestine ou en 2006 au Liban. Israël peut d’ailleurs considérer anormal, voire « antisémite », qu’on lui cherche des noises pour mille morts au Liban en 2006 ou à Gaza en 2009, alors qu’il n’a fait que copier les méthodes (bombardements intensifs et autres méthodes causant de graves pertes civiles) utilisées par les Etats-Unis dans leurs guerres (Irak 1991, Serbie 1999, Irak 2003, Afghanistan,…) dans des proportions encore bien plus importantes, sans que personne, au niveau officiel international, ne parle de poursuivre leurs dirigeants. Quant à la compétence universelle, les seules poursuites qui ont pu aboutir à des résultats tangibles à ce jour ont concerné des africains, des afghans ou des ressortissants d’Amérique du Sud, mais non celles qui ont été tentées à juste titre par différentes organisations contre des dirigeants d’Israël ou des Etats-Unis.

On peut donc parler à ce jour de justice à sens unique et dans ce sens d’ « injustice internationale ». Le cas de Gaza va-t-il ouvrir une nouvelle ère ? On aimerait le croire mais on peut craindre que de nombreux combats ne soient encore nécessaires pour en arriver à une vraie justice. Si les massacres commis « à terre », les viols, les enrôlements forcés d’enfants,…, dont des responsables sont poursuivis par la CPI dans plusieurs pays d’Afrique, révoltent notre conscience, les violations des droits humains et les pertes en vies humaines, les immenses souffrances et destructions causées par les avions, les bombes, les missiles et autres armes sophistiquées des Etats puissants sont-elles plus acceptables ?

* Daniel Lagot est coprésident de l'ADIF - Association pour la défense du droit international humanitaire, France

vendredi 20 mars 2009

La solution à deux Etats et la ruine de Gaza

Virginia Tilley - Global Research, 3 mars 2009

Durant plusieurs années, ceux d’entre nous qui avertissaient que nous étions déjà en présence d’une solution à un Etat en Israël-Palestine ont été régulièrement remballés au titre d’intellectuels dans leur tour d’ivoire, disant toujours non, et d’utopistes fêlés. On ne perçoit que mieux le moment où ces commentaires dédaigneux se mettent à vaciller, à chanceler.

Il est vrai que, durant cette même période, nous avons pu entendre, en série, de ces conclusions inquiètes que si « quelque chose » n’est pas fait, la solution à deux Etats mourrait et que nous nous retrouverions en moins de trois mois, ou six mois, ou simplement « bientôt », avec la solution à un seul Etat sur les bras. La plupart des mises en garde à « six mois » sont sorties il y a des années mais sans jamais paraître expirer. Le problème était que la plupart des gens n’étaient pas sûrs de savoir à quel signe précis et indubitable reconnaître que l’option à deux Etats était vraiment défunte. Tout le théâtre diplomatique – les accords d’Oslo, la Feuille de Route, Annapolis et le Protocole de Paris – a donné aux gens une telle impression de sérieux qu’ils en sont venus à interpréter chaque nouvelle contradiction (le doublement de la population des colonies de Cisjordanie, par exemple) comme un simple « obstacle » ou « contretemps » au processus diplomatique supposé, plutôt que comme une preuve que tout cela n’était que du chiqué. Portant le fardeau de ce dé-réality-show, le projet à deux Etats est devenu moins un programme réel qu’une profession de foi : si insaisissable qu’elle puisse sembler dans la réalité, la solution à deux Etats doit être défendue ou « sauvée », ressuscitée comme la « seule voie ». Une noble rhétorique qui parle de « sacrifice » des deux côtés a ajouté de la gravité à cette mascarade. Nul ne savait quoi faire au cas où la notion de deux Etats s’effondrait finalement, si bien que nul ne souhaitait dire que c’était ce qui était arrivé.

Le résultat en a été des tergiversations et des retards. Et des morts palestiniens. Toujours plus de morts. Mais là, il semble que la marée ait changé, car Gaza et les élections israéliennes ont défait ces dernières illusions. Car enfin à quoi un échec peut-il ressembler sinon aux décombres de Gaza ? Il ne s’agit pas seulement du niveau de brutalité scandaleux qui dément toute idée d’un gouvernement israélien « modéré » ou quelque bonne foi que ce soit de la part d’Israël. Toute cette attaque est le résultat direct, une composante nécessaire et la preuve finale de la fraude des « deux Etats ». Comment Israël aurait-il pu attaquer Gaza aussi affreusement, aussi cruellement, si la sécurité des colonies juives en Cisjordanie n’était pas assurée via des accords avec l’Autorité Palestinienne de Monsieur Abbas ? Mais comment l’Autorité Palestinienne pourrait-elle faire respecter cette sécurité – autrement dit, jouer la partie la plus tendue d’une « autorité de gouvernement intérim » – sans la feuille de vigne des deux Etats ? Ce n’est qu’en s’assurant que l’Autorité Palestinienne était en position de réprimer tout soulèvement de masse de la part de Palestiniens scandalisés dans les villes de Cisjordanie actuellement étouffées par les colonies juives, qu’Israël a pu oser frapper Gaza de la manière dont il l’a fait. La solution/illusion à deux Etats devait donc être maintenue en vie afin de soutenir l’Autorité Palestinienne dans le but d’attaquer Gaza.

Mais bien sûr, l’équation de base tenait aussi : Gaza devait être écrasé afin de soutenir l’Autorité Palestinienne – car, encore une fois, la dernière campagne de construction de colonies qui créera les nouvelles frontières permanentes d’Israël requiert pour les colonies de Cisjordanie une sécurité que seule l’Autorité Palestinienne est en mesure de procurer et le Hamas a menacé ce pacte honteux en l’exhibant pour ce qu’il est. Maintenant que le Hamas a survécu et que le cercle d’Abbas fait encore plus figure d’idiots utiles, nous voyons se tenir au Caire des pourparlers sur « l’unité ». Mais nous pouvons être assurés que ces pourparlers sont autorisés par Israël à seule fin de soutenir encore un peu Abbas et ses gens, exactement comme l’argent est censé le faire (par exemple, sur les 900 millions des Etats-Unis, pas un dollar n’est destiné à la reconstruction de Gaza et le tout passe par l’Autorité Palestinienne ou le Fatah ou d’autres mains qui ne sont pas le Hamas). Tout accord conclu au Caire s’écroulera sitôt que le Hamas sera à nouveau confronté aux trahisons qui suivront à coup sûr – et très rapidement, parce qu’Israël ne tolérera pas le moindre pas de travers du cercle d’Abbas qui n’a jamais eu pour Israël qu’une seule raison d’être : servir l’annexion par Israël des terres de Cisjordanie.

La solution à deux Etats n’a donc eu un air de vie que dans la rhétorique du gouvernement israélien et les gens ont vu dans cette rhétorique ce qu’ils avaient envie de croire. Comme me le disait l’an dernier un collègue encore crédule, confronté à l’absence de la moindre preuve, l’objectif des deux Etats était chose entendue. Après Gaza, les écailles sont tombées des yeux des gens.

Cependant, il est inquiétant d’entendre les gens prononcer le décès de la solution à deux Etats partiellement en raison de l’imminent ascendant de Netanyahou et de Lieberman dans la politique israélienne. Il nous faut être clairs à ce propos également : pour ce qui touche aux Palestiniens, il n’y a pas l’ombre d’une différence entre leur politique et celle de Livni ou de Barak. De toute façon, Netanyahou est un opportuniste qui dit ce qui se vend. Quand l’administration Obama le mettra sous pression et que le climat diplomatique aura changé, il sera preneur de n’importe quelle version d’Annapolis qui aura été mijotée et il remplira nos médias de phrases empreintes de gravité sur l’éternelle innocence d’Israël et sa rude quête de la paix. Mais rien ne changera, qu’il vienne ou qu’il aille, parce que la politique d’Israël va au-delà de la politique électorale israélienne. Le seul changement auquel nous pouvons nous attendre porte sur le style. Le « oui mais » chicanier du camp Peres/Livni/Barak se transformera en la rhétorique du « pas question » chère au camp Netanyahou/Lieberman, tous deux présentant leur réjectionnisme comme le tragique fardeau d’Israël, né des échecs et des trahisons des Palestiniens. Quoi que fassent les Palestiniens, aucun de ces deux camps n’a la moindre intention de faire quoi que ce soit de différent en Cisjordanie, à part construire des colonies aussi vite que possible, prendre la terre, boucler les Palestiniens derrière le Mur et achever la consolidation d’Eretz Israël.

En réalité, l’idée que Livni et Barak aient jamais eu l’intention de faire quoi que ce soit de différent concernant la Cisjordanie revient à se laisser avoir par cette bonne vieille ruse gouvernementale – le mythe du déni plausible (1) d’Israël – selon laquelle ce sont en fait les colons religieux fanatiques qui poussent à la croissance de la colonisation. Le gouvernement israélien a mené toute l’opération de colonisation – établi les cartes, planifié, financé, supervisé, subventionné et défendu le tout – depuis le commencement. Ne tentons dès lors pas de recréer une fois de plus à notre usage cette fiction pleine de clinquant : que si seulement nous avions des « modérés » dans le gouvernement israélien, nous pourrions « maintenir en vie le processus diplomatique ». Les « modérés » nous ont apporté le carnage de Gaza et leurs intentions demeurent parfaitement claires ; alors ne restons pas accrochés à leurs mensonges, leur tartuferie et leurs crimes de guerre.

Et arrêtons ces bêtises à propos de la sécurité d’Israël. Israël est extrêmement sûr. Israël est aussi sûr que l’armée US combattant les Apaches dans les plaines du far-west américain et hurlant à la traîtrise au premier colon blanc tué. Là où les Blancs/Juifs veulent la terre du peuple indigène, disposent d’une force militaire écrasante et de la capacité de prendre cette terre, et qu’ils ne voient nulle raison de cesser, ce qu’il faut pour amener le gouvernement à arrêter d’entasser les gens dans des bantoustans/réserves, ce n’est pas une « médiation » afin que les deux côtés gagnent de la « confiance » et se voient l’un l’autre comme des êtres humains, ni une collaboration indigène offrant aux Blancs de se sentir « en sécurité », ni une reconnaissance indigène que l’Etat dominant à un « droit à l’existence ». La seule solution à un tel déséquilibre des forces consiste à éradiquer l’autorité morale revendiquée par l’Etat à détruire, voler et brutaliser l’Autre, en changeant la relation même existant entre l’Etat et l’Autre. Les Américains indigènes l’ont fait trop tard, quand trop avait été détruit et volé. Les Palestiniens peuvent encore le faire à temps.

Mais cela exige d’être sérieux et cela signifie qu’il faut agir maintenant.

La solution à un Etat n’est pas un « rêve ». C’est le seul espoir d’une vraie paix mais c’est aussi la dure réalité devant laquelle nous nous trouvons dès à présent. Le gouvernement israélien sait cela parfaitement bien et il sait aussi que la façade des deux Etats se fissure. Les conséquences sanglantes de ce savoir-là, nous les voyons à Gaza où Israël a délibérément semé la panique en partie pour faire dérailler le Hamas et distraire le monde de la transparence de plus en plus grande du mensonge des deux Etats. Il n’y a donc rien d’ « utopique » autour de cette réalité d’un seul Etat. En Afrique du Sud, la solution à un Etat a coûté des milliers de vies, en particulier, à l’approche de la fin, lorsque le régime d’apartheid s’est mis à désespérer. Comme en Afrique du Sud, dans la solution à un seul Etat en Israël-Palestine, les conditions vont probablement empirer avant de s’améliorer mais encore, nous n’avons aucune garantie que l’issue de la lutte sera positive. Cela peut tourner au nettoyage ethnique et à la guerre. Cela ne tournera bien que si les gens remisent leurs mythes et se mettent sérieusement à la tâche.

Les mythes qui doivent disparaître

Les mythes sionistes sont scélérats, mais de plus en plus fatigués et ruinés : les Palestiniens n’étaient pas en Palestine lorsque les sionistes sont arrivés ; les pays arabes ont dit aux Palestiniens de fuir, en 1948 ; la guerre des Six Jours a été imposée à Israël et Israël n’a dès lors aucune obligation de se retirer des « territoires saisis » ; Israël est un Etat nation comme n’importe quel Etat nation ; l’occupation n’est pas une occupation. Peut-être le mythe le plus dangereux parmi ceux qui sont encore chéris par les sionistes est-il qu’Israël peut agir selon ses propres mythes et que d’une manière ou d’une autre les choses s’arrangeront : que parce que les Palestiniens n’ont pas de justes griefs à opposer à Israël et ne peuvent donc être que des sauvages arriérés et fanatiques (ou des idiots crédules), Israël peut les bombarder afin de les amener à renoncer à leurs agendas anti-juifs irrationnels. Les sionistes ne saisissent pas encore que cette tactique ne marchera jamais – le mythe est, de fait, renforcé par le refus palestinien de capituler – parce qu’ils doivent s’accrocher à tous les autres « mythes fondateurs » pour donner un sens moral à leur Etat ethniquement nettoyé. L’œuvre publique résolue visant à discréditer ces mythes afin de faire dérailler cet illusionnement, doit se poursuivre et se poursuivra.

Mais les sionistes ne sont pas les seuls à avoir des mythes. Déballons les nôtre maintenant, afin qu’ils puissent enfin être reconnus pour ce qu’ils sont et remisés comme des jeux dépassés.

Le premier mythe tient qu’Israël a accepté la solution à deux Etats. A examiner à la loupe les textes des Accords d’Oslo, la Feuille de Route, Annapolis et le Protocole de Paris, nous découvrons qu’Israël ne s’est jamais, pas une seule fois, dans aucun accord, traité, document d’aucune sorte, engagé à une solution à deux Etats. Le seul moment où il a paru le faire, en signant la Feuille de Route, Israël a posé à l’Autorité Palestinienne tant de conditions préalables manifestement impossibles, qu’Israël pouvait dormir tranquille : il ne serait jamais tenu à quoi que ce soit. Israël ne contredit dès lors aucun engagement pris officiellement en faisant disparaître son fondement. (De même, Israël n’a jamais promis de se conformer aux résolutions 181, 194, 242 et 338 des Nations Unies, et la loupe révèle que son admission au sein des Nations Unies n’était pas non plus conditionnée par son acceptation du droit au retour des réfugiés palestiniens, mais ce sont là d’autres questions.)

Le second mythe, c’est que les Etats-Unis pourraient un jour contraindre Israël à se retirer de Cisjordanie. Ceci est partiellement dû à un manque de volonté politique et au lobby sioniste, mais imaginons un instant que l’administration Obama devienne assez sérieuse ou assez désespérée pour recourir à un vrai levier pour forcer un gel de la colonisation. Ce ne sera pas suffisant, et pas seulement parce que, à ce stade, un gel n’est pas suffisant. Mais tout gouvernement israélien qui tenterait sérieusement de retirer de grosses colonies (notez qu’aucun gouvernement israélien n’a jamais accepté de seulement l’envisager) trahirait des pans entiers de l’électorat sioniste, mettrait en crise le fragile pacte sioniste sur la nature de l’Etat juif et scinderait par le milieu le corps national sioniste. Aucune puissance extérieure ne peut faire qu’un Etat quelconque détruise de plein gré sa propre cohésion nationale, car ce serait un suicide politique et le suicide est précisément ce que la queue du dragon sioniste cherche à éviter en s’agitant comme elle le fait. De toute façon, il n’y a pas assez d’argent pour y arriver et Israël a désespérément besoin de l’eau de la Cisjordanie.

Le troisième mythe est que la société nationale juive qui a été créée en Israël va un jour disparaître. Elle ne va pas plus disparaître que ne l’a fait la société afrikaner en Afrique du Sud (qui, soit dit en passant, est plus florissante que jamais). Il est vital que le mouvement national palestinien et le mouvement de solidarité accepte ce fait, idéologiquement aussi bien que pragmatiquement, sans quoi la solution à un seul Etat serait un ethnocide dans ses prémisses et ne marcherait jamais. Cela peut sembler évident mais cela résonne comme un avertissement pour le discours nationaliste palestinien : de la même manière que « l’Etat juif » ne peut perdurer, « l’Etat arabe » de la Charte et d’une rhétorique palestinienne ne pourra jamais prendre forme en Israël-Palestine. Ce qui prendra forme doit être autre chose et, comme en Afrique du Sud, il doit libérer tous les groupes de l’emprise malfaisante du racisme.

Le quatrième mythe est qu’une solution à un seul Etat peut marcher au triomphe de la laïcité sans que les grandes fois abrahamiques ne participent pleinement du projet. La religion ne sera pas ici repoussée dans la sphère privée. Elle doit aider à mener cet effort, non pas flotter à l’arrière-plan. Mais un mythe associé est que les adeptes de ces fois n’ont pas à s’occuper sérieusement du défi interne que représente le fait de débrouiller comment vivre une vie religieuse vertueuse dans une société multi-confessionnelle. Le christianisme, le judaïsme et l’islam ne peuvent jamais « gagner » en Palestine ni même trouver leur plus grande vocation spirituelle sans chercher à atteindre leurs principes les plus nobles et les plus universels et les mettre en avant avec toute la certitude qu’offre la foi, sur cette terre qui a souffert si amèrement de leurs échecs passés à y parvenir.

Le cinquième mythe est que le monde appuie un jour suffisamment l’autodétermination palestinienne pour donner aux Palestiniens un Etat séparé et viable. Cela peut sembler aller à l’encontre de l’intuition, en particulier pour ceux qui se souviennent de la décolonisation des années 60 ou qui perçoivent l’extension de la campagne de boycott. Mais réfléchissez-y : aucun mouvement international majeur n’a jamais efficacement prêté main forte à la lutte pour l’autodétermination de quelqu'un d’autre. (A quel point avez-vous perdu le sommeil, ces derniers temps, à cause des Tamouls ?) Si la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud s’était centrée sur « l’autodétermination zouloue » ou « l’autodétermination Xhosa », en lieu et place de l’égalité des droits et de l’anti-racisme, l’apartheid serait encore à l’œuvre ici, aujourd’hui. L’apartheid a été défait en faisant appel à la conscience du monde et cela s’est fait en insistant sur des valeurs partagées par tous – l’égalité fondamentale des êtres humains en dignité et en droits, et la cruauté et l’illégitimité du pouvoir raciste. Nous voyons enfin émerger ce genre de vraie pression en Palestine, tandis que le monde voit avec horreur l’agonie de Gaza. En invoquant finalement directement ces valeurs universelles, et exigeant des droits égaux dans leur patrie en tant que citoyens d’un Etat unique, unifié, non-ethnique, les Palestiniens se retrouveront à capter cette force mondiale à des degrés sans précédent dans leur histoire politique, ne gagnant pas seulement une sympathie mondiale mais une passion mondiale.

Ironiquement, la voix qui soutient ce point avec le plus de force est celle d’Ehoud Olmert qui a averti que si les Palestiniens adoptaient une stratégie anti-apartheid à un seul Etat, Israël serait perdu. En avril 2004, il avait averti que « de plus en plus de Palestiniens se désintéressent d’une solution négociée à deux Etats, parce qu’ils veulent modifier l’essence du conflit, le faisant passer d’un paradigme algérien à un paradigme sud-africain. D’une lutte contre "l’occupation", pour parler comme eux, à une lutte en faveur de un-homme-une-voix. C’est-à-dire, bien sûr, une lutte beaucoup plus nette, beaucoup plus populaire – et en fin de compte, beaucoup plus puissante. Pour nous, cela signifierait la fin de l’Etat juif ». En novembre 2007, il l’a redit : « Si la solution à deux Etats venait un jour à s’effondrer et que nous nous retrouvions face à une lutte pour l’égalité de droit de vote dans le style de l’Afrique du Sud (également pour les Palestiniens dans les territoires), alors, aussitôt que cela se produirait, l’Etat d’Israël serait fini ».

Il n’est pas étonnant qu’Olmert et Livni et toute la machinerie de la solidarité de la Hasbara sioniste tapent si fort du poing sur la table à propos d’une solution à deux Etats : c’est leur seule défense contre l’effondrement d’un Etat ethnique et contre une vraie démocratie. Lorsque vos opposants vous indiquent le chemin d’une certaine défaite, cela vaut la peine d’y prêter attention.

Finalement, nous devrions rejeter tous les mythes portant sur la solution à un Etat elle-même : qu’elle est facile, utopique, inévitable, impossible, qu’elle évoluera naturellement si l’on se contente d’attendre, ou – le mythe le plus commun – que « les Juifs » ne l’accepteront jamais. La vérité, c’est que la solution à un Etat est difficile, dangereuse, qu’elle est la seule solution réalisable, la solution nécessaire, que cela exigera un travail énorme pour éviter qu’elle ne tourne mal, et que « les Juifs » l’accepteront. Mais pour que cela se produise, la vision et la mission nationalistes palestiniennes devront adopter une nouvelle vision, celle d’une société partagée, et la communauté internationale doit cesser de se bercer de futilité quand la Palestine brûle. Soit Israël soit les Palestiniens saisiront et conduiront la solution à un Etat. Ce qui s’est passé à Gaza nous montre ce qu’Israël entend faire de ce pouvoir. Il faut le reprendre.

Cette nouvelle lutte communiquera une énorme force politique au mouvement de libération. En Palestine, nous voyons en effet une vraie chance de créer un de ces rares moments éclatants où l’humanité se transcende brièvement, comme quand Nelson Mandela, se tenant devant les Union Buildings, à Pretoria, a prêté serment comme Président d’une nouvelle Afrique du Sud. Mais ne perdons pas davantage de temps et d’énergie à attendre passionnément la venue d’un « grand homme » pour tenir le rôle de Mandela en Palestine et mener chacun à la réconciliation. Nous portons tous un petit Mandela au fond de nous – c’est pour ça que nous avons pleuré en assistant à ce moment historique en Afrique du Sud, parce qu’il résonnait en nous avec quelque chose d’universel. Trouvons en nous ces ressources plus profondes de courage moral pour contribuer à aider à mener Israël-Palestine à un second triomphe mondial contre l’apartheid et poser les fondations d’une vraie démocratie et d’une vraie justice au Proche-Orient. Dieu sait que le monde doit défaire ce vieil ogre du siècle dernier, le nationalisme racial, afin d’affronter collectivement les grands défis qui nous attendent au siècle suivant.

* Virginia Tilley est à la tête du Middle East Project et responsable de recherche spécialisée dans le Democracy and Governance Programme du Human Sciences Research Council d’Afrique du Sud, écrivant à titre privé. Elle est l’auteur de « The One-State Solution » (Michigan University Press et Manchester University Press, 2005) ainsi que de nombreux essais sur Israël-Palestine, de même que d’un autre ouvrage et d’articles académiques sur le nationalisme racial en Amérique Latine et ailleurs.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

(1) « Par cette formule, l’on désigne la légère incertitude, le flou décisionnaire, le voile impalpable, qui fait que l’on ne peut prouver formellement l’implication directe et réfléchie du sommet de l’Etat. » (http://billy-tallec.typepad.fr/leblogpolitiquedebilly/renseignement/)

jeudi 19 mars 2009

Tout va baigner

Gideon Lévy - Haaretz, 13 mars 2009
Version anglaise - Preferential treatment

Ça suffit comme ça d’être paranoïdes : le monde n’est pas contre nous. Au contraire : il n’y a pas d’autre Etat auquel les membres de la famille des nations pardonnent ainsi les assassinats, les colonies et l’occupation qu’il poursuit. Il n’y a dès lors pas non plus de raison de craindre l’avenir. Le monde acceptera docilement l’équipe de rêve Netanyahou-Lieberman-Ya’alon et avalera tout ce qui lui sera poussé dans le gosier. Pourquoi ? Comme ça. Réjouissez-vous de vivre en Israël en ces temps merveilleux et taisez-vous.

Coïncidence ? Le lendemain du match de tennis opposant, sans public, Israël à la Suède, une menue information était publiée sur le site Internet de « Haaretz » : des historiens ont découvert que la Suède, ancienne puissance du tennis, avait aidé la machine de guerre nazie par l’octroi de crédit aux entreprises allemandes. Coïncidence ou non, neutre en 1941 ou non, 68 ans plus tard, l’opinion publique suédoise n’est à l’évidence pas neutre : des milliers de personnes ont manifesté contre Israël qui a été forcé de taper sur une balle de tennis, comme un lépreux, sans public. Personne en Israël n’a demandé pourquoi Israël était considéré en Suède comme un lépreux. Personne n’a osé demandé si la guerre à Gaza valait le prix que nous payons maintenant, d’Ankara à Stockholm. Il nous a suffi de rappeler que les Suédois avaient toujours été contre nous. Le fait qu’il y ait eu des périodes où les Suédois se sont vautrés dans l’amour d’Israël était écarté de la conscience. Le monde est toujours contre nous, voilà tout.

Sauf que le monde n’est pas contre nous. C’est même le contraire qui est vrai : la vérité c’est qu’il n’y a aucun autre Etat auquel le monde passe aussi facilement ses caprices, aujourd’hui encore. Oui, aujourd’hui encore. Certes, l’opinion publique mondiale est très critique, parfois d’une manière qu’elle réserve à Israël. Mais la majorité des gouvernements, sans le Venezuela ni la Turquie mais bien avec l’Egypte et la Suède, sont éloignés de ce qui se murmure dans leur opinion publique. Le monde officiel continue d’être aux côtés d’Israël, en dépit de tous ses méfaits. La montée du Hamas, le renforcement de la haine de l’Islam en Occident et l’hégémonie américaine servent de vent favorable puissant, et nous savons merveilleusement en tirer tout le profit possible.

Quelle différence y a-t-il entre le joueur de tennis national Andy Ram et le joueur de tennis national Thomas Johansson ? C’est que Johansson et ses fans survoltés ont vu les images de Gaza alors que Ram et ses fans insouciants ne les ont probablement pas vues. Si Andy Ram avait vu les images, peut-être aurait-il lui aussi manifesté. Mais ce désagrément-là a été épargné à Ram, comme à la majorité des Israéliens, et cela sous le patronage des médias israéliens mobilisés pour gaver et rendre obscur. Nous est-il vraiment permis, à Andy Ram et à nous, d’injurier ceux qui ont été choqués par les images en provenance de Gaza ? Ceux qui osent protester contre les responsables de ces scènes ? Exigeons-nous du monde de se taire, une fois encore ?

Les manifestants de Stockholm brandissaient des calicots contre la violence et le racisme. On peut sans doute demander pourquoi ils ne manifestent que contre nous – il y a encore d’autres endroits racistes et violents dans le monde – mais il n’est pas possible de se demander simplement pourquoi ils manifestent. N’y a-t-il pas eu de violence à Gaza et n’y a-t-il pas de racisme en Israël ? Si nous étions suédois, ne serions-nous pas en train de protester contre la mort et la destruction semée pour rien par Israël ?

Mais il ne faut pas non plus trop s’émouvoir de l’opinion publique orageuse en Suède ; son gouvernement de droite est, comme tous les gouvernements européens, infiniment moins agité. Il nous suffira de rappeler cette scène surréaliste lorsque, au plus fort de l’attaque brutale contre Gaza, les dirigeants de l’Union Européenne sont venus en Israël, ont dîné à la table du Premier ministre, dans une démonstration de soutien unilatéral aux côtés du tueur et du démolisseur, qu’ils n’ont pas songé à visiter Gaza ni ouvert la bouche pour critiquer Israël. Ça, c’est l’Europe officielle.

Rien à craindre

Maintenant, à la veille de la constitution d’un nouveau gouvernement, s’insinue la crainte qu’en raison de sa composition, Israël ait à payer un prix international élevé. Pas d’inquiétude à avoir : tout va baigner. Le monde accueillera Benjamin Netanyahou comme l’homme d’Etat numéro un d’Israël, Avigdor Lieberman comme l’ambassadeur numéro un et Moshe Ya’alon comme le soldat numéro un. Les déclarations agressives de Lieberman et les violences de l’armée israélienne sous le commandement de Ya’alon dans les Territoires [occupés], ne constitueront pas un obstacle. Le monde les acceptera aussi.

De même, la crainte qui se renforce et selon laquelle la nouvelle administration américaine pourrait modifier les règles du jeu, a des chances de se révéler exagérée. La nouvelle Amérique de Barack Obama a déjà repris l’engagement de faire le ménage derrière Israël, comme d’habitude. Les 900 millions de dollars que l’administration s’est engagée à apporter pour la reconstruction de Gaza, sans un mot de critique à l’encontre de celui qui a causé ces destructions, comme si elles étaient l’œuvre du ciel et non d’une armée qui n’a pas de frein, et le tout de surcroît dans la situation économique actuelle des Etats-Unis, sont de mauvais augure pour ceux qui espèrent un changement. C’est avec des armes américaines qu’Israël a détruit Gaza, après quoi l’Amérique et l’Europe à sa suite passent réparer – ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. Ce qui était sera ; le boucher abattra et le système s’épanouira : Israël continuera de dévaster et l’Amérique de passer après lui, sans rien dire.

Mauvais présage ? Oui, pour ceux qui pensent que le changement ne pourra venir que de l’extérieur, autrement dit, d’Amérique. Voyez comment est contrecarrée la Conférence de Durban II, par crainte d’une ligne dure qui serait adoptée à l’égard d’Israël. Voyez comme a été annulée, aux Etats-Unis, la nomination de Charles Freeman à la tête du National Intelligence Council, sous la pression du lobby juif tout-puissant. (*) Pourquoi ? Parce qu’il est « anti-Israël ».

Quelqu'un connaît-il un autre pays qui puisse bénéficier d’un appui international aussi large ? Mais nous nous plaignons toujours : le monde entier est contre nous. C’est bon pour resserrer les rangs ici et excellent pour soutirer toujours plus de soutien dans le monde. Le Cosaque dévalisé a de nouveau frappé.

Les sombres prophéties d’un changement dans les rapports des Etats-Unis à Israël, sont aussi vieilles que l’Etat. Chaque fois que l’administration change aux Etats-Unis, la crainte reprend des forces. Mais de Président en Président, notre force augmente : lorsque George Bush a accédé à la présidence, on nous a mis en garde contre ce Texan, ami des Arabes et du pétrole, et qu’avons-nous eu ? Jamais il n’y avait eu un Président aussi « partisan d’Israël », lui donnant à ce point carte blanche pour toutes ses colonies, ses assassinats et ses conquêtes. Obama fait peur lui aussi : le voilà déjà à discuter avec l’Iran et avec les Taliban. On peut supposer que cela aussi se révélera une crainte surfaite, dès qu’il s’agira d’Israël.

Ça ne durera pas éternellement ?

L’intérêt international pour Israël est disproportionné. La semaine dernière, n’importe quel chauffeur de taxi de la ville de Bursa, en Turquie, pouvait vous dire de mémoire les noms de Lieberman, Tzipi Livni, Benjamin Netanyahou et même Avi Mizrahi, le général qui a critiqué leur pays. Le moindre frémissement dans le processus de coalition en Israël fait immédiatement les grands titres dans le monde entier. La politique intérieure d’aucun autre pays ne retient à ce point l’attention du monde. Seulement celle d’Israël.

Que ce soit bon ou mauvais pour les Juifs, il est difficile de reconnaître les racines de ce phénomène. Cela fait des décennies que le monde gobe quasiment toute entière la narration sioniste. L’occupation s’est poursuivie sans entrave véritable, tout comme la colonisation, pendant plus de 40 ans. En dehors de quelques bougonneries et de quelques résolutions internationales que personne n’avait sérieusement l’intention de faire appliquer, Israël continue d’appartenir au camp des bons. Les Arabes, eux, sont les mauvais.

Le nouvel état d’esprit anti-islam renforce cette tendance et Israël en sort une fois encore gagnant. La critique portée contre les médias occidentaux de la part des sympathisants d’Israël est, elle aussi, très exagérée. Une journaliste suédoise a récemment été congédiée par son journal pour avoir pris parti en faveur du point de vue palestinien dans le conflit. On imagine difficilement que son journal eût agi de même s’il s’était agi, par exemple, d’une journaliste juive ayant donné à entendre des paroles de soutien à l’égard d’Israël.

J’ai un jour été interviewé pour la première chaîne française de télévision, qui est une chaîne commerciale, à l’endroit où l’armée israélienne avait tué la fille unique d’une femme paralysée et j’avais déclaré que c’était le genre de moments où j’avais honte d’être israélien. Mes paroles n’ont pas été diffusées. Le lendemain, le reporter de la chaîne m’avait expliqué que, par crainte des téléspectateurs, les éditeurs avaient décidé de ne pas diffuser cette phrase que j’avais prononcée. Lorsqu’un jour j’ai publié un article dans le journal allemand « Die Welt », qui appartient à la maison d’édition d’Axel Springer, un éditeur qui exigeait de tous ses journalistes qu’ils signent un engagement à ne jamais remettre en cause le droit à l’existence de l’Etat d’Israël, l’éditeur m’avait dit : « Si cet article critiquant l’occupation avait été écrit par un journaliste allemand, il n’aurait pas été publié chez nous ».

Malgré les opinions critiques de plus en plus fortes à l’égard d’Israël, l’Europe reste très prudente. Entre culpabilité du génocide et peur de l’islam, avec une Europe qui se traîne aveuglément derrière les Etats-Unis où qu’ils aillent, Israël jouit encore, comme Etat, d’un statut privilégié dans le monde – extrêmement privilégié.

Peut-être cela ne durera-t-il pas éternellement. Peut-être que plus nos actes empireront et plus les critiques se durciront aussi. En attendant, deux guerres vaines en deux ans n’y ont pas suffi. Mais peut-être viendra-il un moment où le monde en aura assez de notre brutalité et de notre violence qui menacent la paix mondiale, et peut-être nous dira-t-il enfin : l’occupation, ça suffit. Ça suffit, ces guerres qu’Israël lance et pour lesquelles le monde doit ensuite payer. Peut-être que lorsque l’équipe de rêve d’Israël, Netanyahou-Lieberman-Ya’alon, se retrouvera face à l’équipe de rêve américaine, Obama-Clinton, conservateurs vs libéraux, instigateurs de guerre vs partisans de la négociation, il en sortira quelque chose. En attendant, rappelez-vous : Israël a battu la Suède, en tennis, 3-2. Une fois de plus, la justice l’a emporté.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
.
(*) L’auteur de la traduction anglaise de cet article pour le site Internet haaretz.com n’a pas jugé bon de conserver cette phrase. [ndt]

mercredi 18 mars 2009

Le lobby pro-Israël fait échouer la nomination de Freeman

Robert Dreyfuss - The Nation > Blogs > The Dreyfuss Report, 10 mars 2009

Le retrait de Charles (Chas) Freeman de la présidence du National Intelligence Council, au terme de deux semaines d’attaques injurieuses lancées contre lui par le chœur le plus ardent du lobby sioniste américain, est un mauvais point pour l’administration Obama.

Comme je l’écrivais il y a quinze jours, lorsque la campagne contre Freeman a débuté, si Barack Obama ne peut pas tenir tête à des gens comme Marty Peretz, Jonathan Chait, Steve Rosen et autres critiques irascibles et si la Maison Blanche ne peut pas défendre le gratin en matière d’intelligence critique quand cette personne est attaquée par des requins républicains flairant le sang dans l’eau, comment alors pouvons-nous attendre d’Obama qu’il tienne tête à Bibi Netanyahou et à son allier plus radical encore, Avigdor Lieberman, quand ils s’affronteront sur la politique du Proche-Orient ?

C’est triste et inquiétant.

Attendez-vous à de l’exultation dans les pages de The New Republic, de la National Review, de The Weekly Standard, sur Fox News, dans les couloirs de l’American Enterprise Institute et de l’AIPAC, ainsi que sur les blogs de droite et néo-cons.

Parmi ceux qui ont rejoint la campagne de diffamation visant Freeman, il y avait (voyons les choses comme elles sont) les Juifs intransigeants du Congrès démocrate, y compris le sénateur Charles Schumer de New York, le député Steve Israel (il se nomme vraiment « Israël ») de New York et bien sûr cet ancien démocrate, Joe Lieberman – tous pressés dans le coin des fidèles, avec l’AIPAC.

Le Post, écrivant ce matin à propos de l’opposition à Freeman de la part de sept membres républicains du Senate Select Committee on Intelligence, citait Freeman tel qu’il s’exprimait en 2007 : « L’oppression brutale des Palestiniens par l’occupation israélienne ne montre aucun signe d’un terme quelconque… L’identification américaine avec Israël est devenue complète. »

Vous pouvez apparemment tout croire, sauf cela.

Il y a près de quatre ans, j’ai interviewé Freeman à propos de la nomination désastreuse de Porter Goss au poste de directeur de la CIA ; celui-ci avait été affecté par le Président Bush à la surveillance politique d’une agence censée dire la vérité au pouvoir. Goss, m’avait alors dit Freeman, avait été envoyé à Langley pour « imposer une vision [de la CIA] que ses analystes et ses agents rejettent comme n’étant tout simplement pas basée sur la réalité ». « C’est totalitaire. On va finir par se retrouver avec une agence plus à droite, plus conformiste et moins portée à produire des gens ayant des idées originales et des dissidents. »

J’ai bien l’impression que nous savons maintenant qu’il n’y a plus de place pour des dissidents dans le monde du renseignement.

Ce mardi, tard, Freeman a publié cette déclaration :

A tous ceux qui m’ont soutenu ou m’ont adressé des paroles d’encouragement au cours de la controverse de ces deux dernières semaines, j’adresse ma gratitude et mon respect.

Vous aurez découvert la déclaration faite par le Director of National Intelligence, Dennis Blair, rapportant le fait que je suis revenu sur mon acceptation initiale de l’invitation qu’il m’avait faite d’occuper la présidence du National Intelligence Council.

Je suis arrivé à la conclusion que le déluge de distorsions diffamatoires de mes antécédents ne s’arrêterait pas avec mon entrée en fonction. Les efforts en vue de me calomnier et de détruire ma crédibilité se poursuivraient au contraire. Je ne crois pas que le National Intelligence Council pourrait fonctionner efficacement avec un président sous attaque permanente de la part de gens sans scrupules passionnément attachés aux vues d’une faction politique d’un pays étranger. J’étais d’accord de présider le NIC pour le renforcer et le protéger contre la politisation, et non pour l’exposer aux efforts d’un groupe d’intérêt particulier prétendant le contrôler par le biais d’une longue campagne politique.

Ceux qui me connaissent le savent bien : j’ai beaucoup profité de la vie depuis ma retraite. Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un retour à la fonction publique. Lorsque l’amiral Blair m’a demandé de présider le NIC, je lui ai répondu que j’entendais qu’il me demandait « de renoncer à ma liberté de parole, à mes loisirs, la plus grande part de mes revenus, de me soumettre à la colonoscopie mentale d’un polygraphe, et de reprendre la navette quotidienne pour un job aux longues heures de travail et une ration quotidienne d’injures politiques ». J’ai ajouté que je me demandais « s’il n’y avait pas un côté négatif à cette offre ». J’étais pleinement conscient que nul n’est indispensable ; je ne fais pas exception. Il m’a fallu des semaines de réflexion pour conclure qu’étant donné les circonstances de défi sans précédant dans lesquelles notre pays se trouve actuellement à l’étranger et à l’intérieur, je n’avais pas d’autre choix que d’accepter cet appel à revenir dans la fonction publique. J’ai donc démissionné de toutes les positions que j’avais et de toutes les activités dans lesquelles j’étais engagé. J’attends avec impatience de retourner à la vie privée, libéré de toutes les obligations antérieures.

Je ne pousse pas l’immodestie jusqu’à penser que cette controverse portait sur moi plutôt que sur des questions de politique publique. Ces questions avaient peu à voir avec le NIC et n’étaient pas au cœur de la contribution que j’espérais apporter à la qualité d’analyse offerte au Président Obama et à son administration. Néanmoins, je suis attristé par ce que la controverse et la manière avec laquelle le vitriol public de ses instigateurs dévoués s’est déversé ont révélé de l’état de notre société civile. Il est manifeste que nous, Américains, ne pouvons plus mener un débat public sérieux ni exercer un jugement indépendant sur des matières de grande importance pour notre pays ainsi que pour nos alliés et amis.

Les calomnies lancées contre moi et leurs courriels dont on peut aisément suivre la trace montrent de manière décisive qu’il y a un puissant Lobby décidé à empêcher toute autre vue que la sienne de s’exposer, moins encore s’agissant de la compréhension américaine des tendances et événements du Proche-Orient. La tactique du Lobby pro-Israël touche le fond du déshonneur et de l’indécence, et inclut l’assassinat moral, la citation sélective inexacte, la déformation délibérée des antécédents, la fabrication de mensonges et un mépris total de la vérité. L’objectif de ce Lobby est le contrôle du processus politique via l’exercice d’un veto sur la nomination de personnes qui contestent la sagesse de ses vues, le remplacement de l’analyse par la conformité politique, et l’exclusion pour les Américains et notre gouvernement de tout choix de décision autre que ceux qu’il prône.

Il y a une ironie toute spéciale à avoir été accusé de considération déplacée pour les opinions de gouvernements étrangers et de sociétés étrangères par un groupe aussi clairement déterminé à imposer l’adhésion à la politique d’un gouvernement étranger – dans ce cas-ci, le gouvernement d’Israël. Je crois que l’incapacité du public américain à débattre ou celle du gouvernement à envisager n’importe quel choix pour la politique US au Proche-Orient qui fasse l’objet d’une opposition de la part de la faction dirigeante dans la politique israélienne, a permis à cette faction d’adopter et de soutenir une politique qui menace en fin de compte l’existence de l’Etat d’Israël. Il n’est permis à personne aux Etats-Unis de le dire. Ce n’est pas seulement une tragédie pour les Israéliens et leurs voisins au Proche-Orient ; cela porte un préjudice grandissant à la sécurité nationale des Etats-Unis.

L’agitation scandaleuse qui a suivi la fuite concernant ma nomination en instance sera vue par beaucoup comme une raison de s’interroger sérieusement sur la capacité de l’administration Obama de prendre ses propres décisions à propos du Proche-Orient et des questions apparentées. Je regrette que ma volonté de servir la nouvelle administration ait abouti à jeter le doute sur sa capacité d’envisager et a fortiori de décider quelle politique est susceptible de servir au mieux les intérêts des Etats-Unis plutôt que ceux d’un Lobby résolu à imposer la volonté et les intérêts d’un gouvernement étranger.

Au tribunal de l’opinion publique, contrairement à une cour de justice, on est coupable jusqu’à preuve du contraire. Les discours à partir desquels des citations ont été tirées de leur contexte sont accessibles à toute personne intéressée par la vérité. L’injustice des accusations lancées contre moi était évidente pour ceux qui ont l’esprit ouvert. Ceux qui ont cherché à attaquer ma réputation sont indifférents à toute réfutation que moi-même ou n’importe qui d‘autre pourrait avancer.

Mais tout de même, pour mémoire : je n’ai jamais cherché à être payé ni accepté de paiement de quelque gouvernement étranger que ce soit, en ce compris l’Arabie Saoudite ou la Chine, pour un service quelconque et jamais je n’ai parlé au nom d’un gouvernement étranger, au nom de ses intérêts ou de sa politique. Je n’ai jamais fait de lobbying auprès d’un quelconque département de notre gouvernement pour aucune cause, étrangère ou domestique. Je suis mon propre maître, je ne dépends de personne et en retournant à la vie privée, je vais une fois encore – pour mon plaisir – ne servir d’autre maître que moi-même. Je continuerai à m’exprimer comme il me plaira sur des sujets de préoccupation pour moi et pour d’autres Américains.

Je garde mon respect et ma confiance dans le Président Obama et le Director of National Intelligence Dennis Blair. Notre pays est actuellement confronté à de terribles défis, à l’étranger et à l’intérieur. Comme tout Américain patriote, je continue de prier pour que notre président puisse nous diriger avec succès afin de les surmonter.

Je continuerai de mettre à jour ce post au fil de la semaine, donc restez à l’écoute.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

mercredi 11 mars 2009

« N’ont-ils pas une ombre de décence ? »

Stephen Walt - Foreign Policy, 28 février 2009

La tristement célèbre campagne menée par le sénateur Joseph McCarthy contre de présumés communistes au sein du gouvernement américain s’appuyait principalement sur le mensonge, l’insinuation et l’intimidation. Lors d’une audition particulièrement odieuse, après que McCarthy eut accusé faussement un jeune officier de l’armée d’être un agent communiste, l’avocat de l’armée Joseph Welch s’était tourné vers le sénateur et lui avait renvoyé : « Sénateur McCarthy, n’auriez-vous pas enfin une ombre de décence ? »

Ce moment me revient à la mémoire alors que j’observe la campagne, parfaitement prévisible, de calomnie contre la nomination de Charles Freeman à la présidence du National Intelligence Council. Sitôt cette nomination annoncée, une bande de soi-disant experts « pro-Israël » est montée à l’attaque de celle-ci, dans ce que Robert Dreyfuss, de The Nation, a appelé une « agression retentissante et coordonnée ». Les auteurs des critiques visant Freeman étaient les suspects habituels : Jonathan Chait de la New Republic, Michael Goldfarb sur le Weekly Standard, Jeffrey Goldberg de l’Atlantic, Gabriel Schoenfeld (écrivant sur la page éditoriale du Wall Street Journal), Jonah Goldberg of National Review, Marty Peretz sur son blog New Republic, et l’ancien représentant de l’AIPAC, Steve Rosen (oui, celui-là même qui est actuellement jugé pour avoir transmis à Israël des informations classifiées du gouvernement US).

Quelle objection faisaient-ils à Freeman ? Le jugeaient-ils non patriote, pas assez malin, manquant de l’expérience nécessaire ? Bien sûr que non. Voyez simplement son CV :

« Freeman a travaillé avec plus de 100 gouvernements étrangers en Asie de l’Est et du Sud, en Afrique, en Amérique Latine, au Proche-Orient et tant en Europe occidentale qu’orientale. Il a rempli les fonctions d’Assistant Secretary of Defense pour l’International Security Affairs, d’ambassadeur des Etats-Unis au Royaume d’Arabie Saoudite, de Principal Deputy Assistant Secretary of State aux Affaires africaines, de chef de mission adjoint et de chargé d’affaires à Bangkok et Pékin, de directeur aux Affaires chinoises pour le Département d’Etat US, de Membre distingué du United States Institute of Peace et de l’Institute of National Security Studies. »

Ce qui rassemble ce petit groupe de critiques se résume à une seule chose : Freeman a osé émettre publiquement des critiques plutôt anodines à l’encontre de la politique israélienne. C’est là le test décisif que Chait, Goldberg, Goldfarb, Peretz, Schoenfeld et autres souhaitent appliquer à tout fonctionnaire : tu ne critiqueras pas la politique israélienne ni ne remettras en question la « relation spéciale » de l’Amérique avec Israël. Peu importe que cette politique de soutien inconditionnel ait été mauvaise pour les Etats-Unis et involontairement nuisible aussi pour Israël. Si ces pontes et ces lobbyistes arrivaient à leurs fins, toute personne qui relèverait ce fait serait automatiquement exclue du service public.

Il y a trois raisons pour lesquelles la réaction à Freeman a été aussi bruyante. Premièrement, ces critiques espéraient sans nul doute parvenir à soulever un scandale tel qu’Obama et son directeur des renseignements nationaux, Dennis Blair, pourraient reconsidérer cette nomination. Ou peut-être Freeman pourrait-il même décider de retirer son nom, parce qu’il ne supporterait pas la surchauffe. Deuxièmement, même s’il était trop tard pour empêcher Freeman d’obtenir le poste, ils souhaitent faire payer à Obama le prix du choix qu’il a fait, pour qu’il y réfléchisse à deux fois avant de nommer qui que ce soit d’autre qui pourrait avoir envie de critiquer Israël ou la « relation spéciale ». Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus important, attaquer Freeman vise à dissuader d’autres personnes, dans l’univers de la politique étrangère, de s’exprimer sur ces questions. Peut-être Freeman était-il trop malin, trop chevronné et trop qualifié pour pouvoir être arrêté, mais il y a un tas de gens plus jeunes, désireux de s’élever dans l’establishment de la politique étrangère et ils ont besoin de s’entendre rappeler que leur carrière pourrait être compromise s’ils marchaient dans les pas de Freeman et disaient ce qu’ils pensent. Faire un scandale autour de Freeman permet de rappeler à d’autres qu’il est payant de soutenir Israël à fond, ou au moins de rester silencieux, même quand Israël mène une politique – comme la construction de colonies en Cisjordanie – qui n’est pas dans l’intérêt national de l’Amérique.

Si la question n’avait pas des conséquences aussi nuisibles pour les Etats-Unis, l’ironie de la situation serait plaisante. Un groupe de stratèges amateurs qui a bruyamment soutenu l’invasion de l’Irak remet maintenant en question le jugement stratégique d’un homme qui savait que la guerre serait une gaffe catastrophique. Un vieux lobbyiste au profit d’Israël, aujourd’hui poursuivi pour espionnage, est en train d’essayer de nous convaincre que Freeman – un vrai patriote – est un mauvais choix pour un poste dans les renseignements. Un journaliste (Jeffrey Goldberg) dont l’idée qu’il se fait du « service public » l’a conduit à s’engager dans l’armée israélienne, conteste le crédit d’un homme qui a consacré des décennies de sa vie au service du gouvernement US. C’est cela la houtzpah, le culot.

Fort heureusement, les hurlements des critiques visant Freeman n’ont pas marché ; Freeman sera à la tête du National Intelligence Council. En fait, ce comportement lourd et gauche, avec ses accents à la McCarthy, pourrait même avoir des effets de retour en montrant à quel point ses critiques sont obsédés par la vision étriquée qu’ils ont de la politique américaine au Proche-Orient, une vision qu’ils espèrent voir partagée par tous les Américains. Je ne serais pas surpris de voir le Président Obama et d’autres personnages clés de son administration, furieux de ces calomnies et décidés à prêter encore moins d’attention à ces individus, à l’avenir. Et soyez certains que la diffamation ne prendra pas fin.

Il est également encourageant que certains membres clés de la communauté pro-Israël, comme M.J. Rosenberg du Israel Policy Forum, sont venus à la défense de Freeman, et que des bloggers influents comme Robert Dreyfuss, Philip Weiss, Richard Silverstein et Matthew Yglesias ont eux aussi défendu Freeman et dénoncé ce qui se passait. L’aile likoudnik du lobby pro-Israël perd progressivement de l’influence, parce que de plus en plus de gens comprennent que sa politique est désastreuse tant pour Israël que pour les Etats-Unis et parce que ses tentatives répétées de diffamation et d’étouffement du débat sont profondément nuisibles autant que non-américaines.

* Stephen Walt est professeur de relations internationales à la Kennedy School of Government d’Harvard et l’auteur, avec John Mearsheimer, de : Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2007.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Le visage de l’autorité d’occupation

Visite au Comité Régional pour la Construction et l’Urbanisme

Meron Rapoport - Haokets, 24 février 2009

L’immeuble Generali, à Jérusalem, le Ministère de l’Intérieur, l’odeur du pouvoir. Passant de génération en génération, du Mandat britannique au Mandat sioniste. Une séance du Comité Régional pour la Construction et l’Urbanisme. Une salle défraîchie, longue table sans hiérarchie claire. Embrouillamini de fils de micros, pas de noms, on ne sait pas bien qui sont les gens qui prennent la parole, quel organe ils représentent, mais il est clair que tous, du premier au dernier, représentent l’autorité. Le visage de l’autorité, somptueux comme une file à la caisse de maladie.

Au bout de la table est assise Ruth Yossef, affectée au district de Jérusalem pour le Ministère de l’Intérieur. Une femme charmante, me souffle-t-on à l’oreille, dehors dans le corridor. A l’intérieur, lors des débats, elle est agressive, méchante. Coupant grossièrement la parole par des remarques insignifiantes à ceux qui présentent les projets. Déformant leurs propos pour les tourner ensuite en dérision. En particulier quand celui qui s’exprime est arabe. L’avocat Dakhouar, qui représente les habitants du quartier d’Al-Boustan, parle de la tentative d’intervention du Ministre Raleb Majadele en faveur des habitants du quartier. « Le député Majadele », le corrige Ruth Yossef, incapable de digérer le fait que Majadele a été ministre et l’est encore. Ce n’est pas une fonction que des Arabes sont censés remplir dans le monde de Ruth Yossef. Lorsque Dakhouar s’embrouille, les membres du comité éclatent de rire. Camaraderie de Ma’arachnik-Mafdalnik-Likoudnik (1) n’autorisant l’entrée d’aucun étranger, camaraderie plus puissante que tout bulletin qu’ils déposent dans l’urne.

A l’agenda : deux projets proposés par des habitants de deux quartiers palestiniens de Jérusalem-Est – Wlaja et al-Boustan. Environ 300 familles à Wlaja et une centaine de maisons à al-Boustan. Les quartiers existent depuis une soixantaine d’années dans le cas de Wlaja (il serait plus exact de l’appeler village) et une trentaine d’années pour ce qui est d’al-Boustan (un quartier de Silwan, à quelques centaines de mètres de la Vieille Ville de Jérusalem). L’Etat d’Israël contrôle ce territoire depuis 42 ans mais ne s’est jamais soucié de l’urbanisme de ces quartiers, si bien que toutes les maisons, bâties sur des terrains privés appartenant à ces mêmes habitants palestiniens, sont illégales. Des ordres de démolitions planent sur toutes. Nous avons peur de partir en vacances, m’a dit un jour un habitant d’al-Boustan, de crainte de retrouver une maison détruite à notre retour.

Il y a quelques années, les habitants ont décidé de jouer selon les règles de l’occupant israélien et d’introduire des plans en ordre. La municipalité elle-même les y a encouragés. Aux habitants, on a dit que la municipalité n’avait pas d’argent. Vous établirez les projets et nous ferons avancer les choses. Les habitants, les plus pauvres parmi les habitants de la partie orientale pauvre de la ville pauvre d’Israël, ont dépensé plus de cent mille shekels. Des architectes juifs pleins de confiance et de bonne volonté ont dessiné de beaux plans, respectueux du paysage, avec un parfum de Méditerranée. L’architecte d’al-Boustan, Ayala Ronel, a expliqué aux membres du comité qu’avec un petit effort, il était possible de faire d’al-Boustan une de ces perles de quartiers comme on s’en va en voir en Grèce ou en Espagne. Il suffirait de donner aux habitants la légitimité de vivre dans leurs maisons. Elle ne parlait pas de Marrakech ou de Damas. Il ne faut pas exagérer.

Les membres du comité jouent le jeu. Posant aux représentants des habitants des questions portant apparemment sur le projet urbanistique. Quid de la valeur du paysage, où sont les espaces ouverts, où les institutions publiques ? Mais pour tout le monde, il est clair que tout cela n’est qu’une plaisanterie. Qu’il n’y a aucune chance. La parole passe au représentant de la municipalité. Nous projetons un espace vert à cet endroit, dit-il, nous n’avons pas l’intention d’approuver les projets. Mais pour que ces espaces soient « verts », pour que Wlaja et al-Boustan se colorent en vert, il faut démolir des centaines de maisons de centaines d’habitants, il faut anéantir l’œuvre de leur vie. Ce n’est qu’alors que les habitants de Jérusalem disposeront d’un espace magnifiquement vert.

C’est l’occupation, c’est la dépossession, c’est là qu’elle réside. Dans ce comité grisâtre, décoloré, fatigué. Le Mur de Fer de Jabotinski a été troqué contre des vestons râpés et une nappe tachée. Le résultat est le même. Tous ceux qui étaient assis dans cette salle savaient clairement qui est dedans et qui est dehors, qui en est et qui n’en est pas. Wlaja et al-Boustan n’en sont pas. Kfar Shalem [quartier au sud-est de Tel Aviv] non plus, soit dit en passant.

N.B. : Les deux projets ont été rejetés.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) Ma’arachnik-Mafdalnik-Likoudnik : respectivement apparatchiks du Ma’arach (alliance de partis israéliens de gauche entre les années 60 et 90), du Mafdal (Parti National Religieux) et du Likoud.

La conférence des donateurs d’Israël

Amira Hass - Haaretz, 4 mars 2009
Version anglaise - The Israel donors conference

L’importance des sommes promises à l’Autorité Palestinienne par les pays donateurs est à la mesure de leur soutien à Israël et à sa politique. La quote-part du contribuable américain au compte en banque du gouvernement de Ramallah a les dimensions d’un nain, comparée aux sommes énormes que son gouvernement verse chaque année à Israël. Impossible d’être impressionné par la promesse américaine de 900 millions de dollars (dont les deux tiers vont au renforcement du gouvernement de Salam Fayad et le reste à Gaza) et d’oublier les 30 milliards de dollars que les Etats-Unis ont promis d’accorder à Israël en soutien à la sécurité, d’ici à la fin 2017, comme le rappelait la semaine dernière un rapport d’Amnesty.

Il faut voir dans ces 900 millions de dollars promis aux Palestiniens à Charm el-Cheikh une part du paiement fixe de l’Amérique à Israël. En tant que puissance occupante, Israël est tenu d’assurer le bien-être de la population placée sous son contrôle. Mais Israël lui porte atteinte et les Etats-Unis (comme d’autres pays) s’empressent alors de payer les dégâts.

Les administrations Clinton-Bush – et Barak Obama semble leur emboîter le pas – ont effacé la définition « occupation israélienne » de leur dictionnaire et ont contribué à ce qu’Israël se dérobe à ses obligations inscrites dans le droit international. Les milliards de dollars qu’Israël reçoit des Etats-Unis pour son armement et son développement en matière de défense – et qui ont une part non négligeable dans la destruction de Gaza – s’intègrent à la propagande efficace d’Israël selon laquelle les tunnels de Rafah et les roquettes Grad constituent pour lui une menace stratégique et font partie de l’offensive du terrorisme islamiste contre les régimes progressistes.

L’Occident a gonflé le mouvement du Hamas et sa force militaire jusqu’à des proportions mensongères qui ont permis un blocus prolongé et trois semaines de déchaînement militaire israélien. Cette amplification aide le Hamas à se présenter, dans la compétition interne palestinienne et arabe, comme la vraie force patriotique.

Les centaines de millions d’euros donnés ou promis pour Gaza – comme si Gaza était frappé de catastrophes naturelles – sont éclipsés par les liens économiques unissant l’Europe et Israël. Les pays occidentaux, soucieux d’apporter une aide humanitaire aux Palestiniens, achètent aussi à Israël des armes et du savoir-faire en matière de sécurité, le tout développé dans les conditions de laboratoire offertes par l’occupation qui fabrique des crises humanitaires en série.

Et le milliard de pétrodollars ? Tout d’abord, ils ont été créés à partir d’une ressource naturelle et il est simplement logique qu’elle serve aux peuples arabes. Deuxièmement, ils ont été promis lors d’une conférence qui boycottait Gaza (ni le Hamas, ni des hommes d’affaires ou des militants sociaux de la Bande de Gaza n’y ont participé). C’est comme ça que l’Arabie Saoudite contribue au veto américain et israélien à une réconciliation interne palestinienne.

Chaque centime versé aux Palestiniens – tant au budget du gouvernement de Ramallah que pour les soins médicaux à des enfants blessés par les pilotes et les troupes blindées israéliennes – est un signal donné à Israël qu’il peut poursuivre ses efforts en vue d’imposer à l’élite palestinienne un acte de capitulation. « Objectif : capitulation » – on ne peut comprendre autrement le fait que 16 ans après le lancement d’Oslo, un Etat palestinien n’a pas vu le jour. Quand donc Shimon Peres, Ariel Sharon et Tzipi Livni se sont-ils mis à parler de « deux Etats » ? Seulement après que leurs bulldozers et leur bureaucratie militaires furent parvenus à écraser la base physique réaliste d’un Etat palestinien : tous les territoires du 4 juin, y compris Jérusalem-Est, Gaza comme composante inséparable de l’Etat, zéro colonies – sans Gilo et sans Maale Adoumim.

Dans le courant des années 90, il était encore possible de considérer les dons aux Palestiniens comme l’expression d’une confiance et d’un espoir dans les dispositions d’Israël à se libérer du régime d’occupation qu’il avait créé. Mais pas en 2009. On ne peut comprendre que comme un soutien à la politique d’Israël le fait que ces mêmes pays continuent de verser ici des centaines de millions de dollars destinés à éteindre les feux allumés par cette politique, sans éteindre l’origine du feu.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Offensive par le Droit à Gaza

Eyal Weizman - openDemocracy, 25 février 2009

« Si donc une conclusion peut être tirée de la violence militaire, c’est… qu’elle présente, de manière inhérente, un caractère légiférant. »
Walter Benjamin


L’ampleur de l’attaque israélienne de 22 jours contre Gaza, en décembre 2008-janvier 2009 – et qui a tué 1300 personnes et endommagé ou détruit 15% de l’ensemble de ses bâtiments – a conduit un peu partout dans le monde à des accusations de crimes de guerre. Un procureur de la Cour Pénale Internationale de La Haye examine actuellement (1) une requête introduite par un groupe palestinien demandant de poursuivre des officiers de l’armée israélienne. Israël a démontré sa résolution de relever le défi de ces allégations en lançant une campagne internationale pour défendre son point de vue légal ; dans le même temps et d’une manière révélatrice, ses censeurs ont entrepris de rayer les noms des membres du personnel impliqués et de masquer leurs visages sur les photographies.

Les ondes de choc légales de l’attaque contre Gaza révèlent un paradoxe : l’attaque n’était pas seulement une des guerres les plus violentes et les plus dévastatrices menées par Israël contre le peuple palestinien, mais aussi celle dans laquelle des experts israéliens en droit international humanitaire (DIH 2) – le domaine du droit qui règle la conduite de la guerre – ont été le plus étroitement mêlés.

Des juristes militaires israéliens avancent que porter lourdement atteinte à la population civile ne constitue pas en soi une preuve de violations des lois de la guerre ; ils aimeraient également croire que les opérations militaires israéliennes actuelles et les mécanismes de l’occupation sont des institutions légales en ce sens qu’ils sont modelés par le droit international humanitaire. Le droit international humanitaire est un régime légal restrictif. Il impose une limite sur qui peut être attaqué pendant une guerre et comment il peut l’être. Sa fonction vise à réduire plutôt qu’à éradiquer les souffrances. Dans le cas de cette attaque contre Gaza, la loi a-t-elle contribué à la prolifération de la violence plutôt qu’à sa retenue ?

Est-il possible que l’attaque contre Gaza n’ait pas été refrénée par un usage extensif du droit international humanitaire mais plutôt, qu’une certaine interprétation et une certaine application de ce droit (3) ont permis non seulement de justifier des atrocités mais, plus fondamentalement, d’infliger des niveaux de destruction qui, sans cela, seraient inconcevables ? Le chaos, la mort et la destruction ont-ils été perpétrés avec toute la vigueur de la loi ? S’il en est ainsi, ceux qui s’opposent à la violence israélienne doivent-ils recourir au langage du droit international ?

Le paysage de l’offensive par le Droit (lawfare)

Les nouvelles frontières du développement militaire, qui complètent des développements dans le domaine de la surveillance et du ciblage des objectifs, sont en cours d’exploration via une combinaison de technologies légales et de pratiques institutionnelles complexes. L’ancien général américain et juge militaire Charles Dunlap en a nommé le résultat lawfare : « utilisation du droit comme arme de guerre ». Dunlap entendait par là montrer essentiellement comment des acteurs non étatiques, plus faibles, cherchaient à gagner un avantage moral en déclarant que des crimes de guerre ont été commis par l’armée d’Etat, plus puissante ; mais l’Etat peut lui aussi recourir à l’offensive par le Droit (lawfare) – (voir Charles Dunlap, "Lawfare amid warfare", Washington Times, 3 août 2007).

L’éminent juriste David Kennedy soutient que l’offensive par le Droit (lawfare) « démontre une relation émergente entre guerre moderne et droit moderne » (voir Of War and Law, Princeton University Press, 2006). Cela s’illustre, par exemple, dans la manière dont, au beau milieu d’une campagne, des juristes militaires établissent les conditions « légales du champ de bataille » en étudiant de près des cartes de cibles et en renseignant les soldats sur la manière dont ils ont le droit de tuer des civils. Le droit international humanitaire devient alors le vocabulaire éthique pour estampiller le pouvoir légitime et la mort justifiable.

Des experts militaires en droit décrivent les tentatives pour limiter la mort d’innocents comme un compromis pragmatique qui cherche à établir la relation supposément « correcte » entre une attaque nécessaire contre des cibles militantes et le nombre de civils tués. La question est de savoir ce qui est nécessaire, quelle proportion est correcte, qui doit en décider et qui doit en juger. Bien que l’on puisse encore accepter l’affirmation selon laquelle disposer de lois de la guerre est une bonne chose, il est nécessaire d’être vigilant quant au paradoxe structurel que ces lois instaurent : car lorsqu’elles interdisent certaines choses, elles en autorisent d’autres et c’est la frontière entre le permis et le prohibé qui constitue le champ de bataille légal le plus acharné. Le droit international peut être pensé non comme un corps statique de règles mais plutôt comme une inépuisable série de conflits portant sur cette frontière. La question n’est pas de savoir quelle interprétation est juste, mais qui a le pouvoir de forcer sa propre interprétation à faire autorité. En ce sens, le droit international ne se contente pas de légitimer la violence, mais il dépend réellement d’elle.

Les technologies de destruction

Yotam Feldman, dans une recherche menée pour le quotidien israélien Haaretz, a révélé un niveau d’implication sans précédent d’experts en droit international au cours de l’attaque contre Gaza, dans le conseil au personnel militaire à propos des procédures, des cibles et des alternatives opérationnelles (Yotam Feldman & Ouri Blau, « Consent and advise », Haaretz, 5 février 2009). Un des officiers au sein de l’unité de droit international de l’armée israélienne le formulait ainsi à l’adresse de Feldman : « Notre objectif n’était pas d’entraver l’armée mais de lui donner les outils pour gagner d’une manière légale ». Les porte-parole militaires israéliens paraissaient également avoir été entraînés à expliquer l’opération dans le langage du droit international humanitaire. Ils avaient systématiquement recours à des termes légaux comme « distinction » (entre civils et combattants) et « proportionnalité » (entre civils tués et objectifs militaires), qualifiant ainsi les cibles de « légitimes » et les victimes civiles de « non intentionnelles » ou « collatérales ».

Il semblait aussi qu’ « humanitaire » était devenu l’adjectif par défaut quand il s’agissait d’expliquer les divers aspects de l’attaque. Aux familiers « couloirs humanitaires » (dans l’espace) et « cessez-le-feu humanitaires » (dans le temps), s’ajoutaient maintenant des « munitions humanitaires » (au ratio moins meurtrier) et un « ministre aux affaires humanitaires » fraîchement désigné et opérant depuis le « bureau pour la coordination humanitaire », dans une base militaire proche de Tel Aviv. Ce personnage – Isaac Herzog, Ministre israélien « du Bien-être et des Services sociaux, de la Diaspora, de la Société et de la Lutte contre l’Antisémitisme » – avait tout à la fois la responsabilité de la « coordination humanitaire » et « d’exposer les raisons d’Israël et la position légale concernant les dommages infligés ».

Ce recours au droit international pourrait facilement être récusé comme propagande cynique. La plupart des groupes de défense des droits de l’homme ont aussi, à juste titre et utilement, fait valoir que soit le droit international humanitaire n’était pas adéquatement appliqué à Gaza en ce sens qu’il a été utilisé d’une manière trop permissive ou que les directives légales ne sont pas passées des juristes militaires en leurs quartiers généraux de Tel Aviv aux pilotes et aux soldats sur le terrain. Les deux réactions démontrent néanmoins une foi dans le droit international d’une manière qui est devenue problématique à l’ère de l’offensive par le Droit, quand le fait d’entrer dans cette arène du Droit et de parler en son nom pourrait bien être lui-même le problème.

Ceci peut s’illustrer par l’expérience, du côté d’Israël, de sa campagne au Liban de juillet-août 2006. Israël s’est alors rendu compte qu’il ne pouvait pas mettre fin aux tirs de roquettes du Hezbollah et milices équivalentes par le biais de l’approche militaire traditionnelle, de contre-insurrection. La leçon qui en a été tirée se reflète dans la doctrine militaire israélienne actuelle (telle qu’élaborée par l’Institute for National Security Studies) qui inclut des plans visant à sanctionner le tir de roquettes par « une attaque disproportionnée visant au coeur le point faible de l’ennemi et dans laquelle les tentatives pour porter atteinte à la capacité de tir sont secondaires ».

Le chef du commandement nord, Gadi Eisenkot, explique ce que cela signifie : « Nous emploierons une force disproportionnée contre tout village à partir duquel des tirs sont opérés contre Israël et nous causerons d’immenses dommages et destructions… Ceci n’est pas une suggestion. Il s’agit d’un plan qui a déjà obtenu approbation » (voir Amos Harel, « IDF plans to use disproportionate force in next war », Haaretz, 5 octobre 2008). En d’autres termes, la violation du principe de droit international de « proportionnalité » est utilisée ici comme menace militaire. C’est cette claire violation du droit que les experts militaires israéliens en droit international tentent de légaliser.

La logique de cette approche – si souvent articulée dans le langage du marketing (« fixer un prix » [pour chaque roquette, par exemple]) ou de la psychologie (« marquer la conscience » des Palestiniens) – est d’infliger une telle souffrance aux habitants de Gaza (comme à ceux du Liban en 2006) qu’ils seront forcés d’exercer, à leur tour, des pressions sur le Hamas. Si le terrorisme est défini (tel qu’assurément il devrait l’être) comme une violence organisée à des fins politiques et dirigée contre des non-combattants et leurs biens, cette attaque contre Gaza ne peut être que définie comme du terrorisme.

L’argument avancé par Israël selon lequel la destruction et la mort semées à Gaza étaient les regrettables effets collatéraux des tentatives militaires d’atteindre des cibles combattantes – dépôts de munitions, « infrastructure à double usage » (c-à-d civile), postes de commandement militants – doit être vu sous cet éclairage. La doctrine officielle, ses moyens de mise en œuvre et ses conséquences – notamment la destruction de villes et de camps, le débordement des hôpitaux, l’effroi général – loin de n’être que les sous-produits accessoires de l’attaque, ont été conçus comme faisant partie intégrante de ses objectifs.

Les technologies d’avertissement

L’armée israélienne est, depuis la guerre du Liban, devenue plus circonspecte que jamais par rapport au risque d’être exposée à une action légale internationale. Cela conduit notamment à la recherche de moyens de mise en œuvre de la stratégie de destruction à grande échelle qui puissent apparaître comme étant en accord avec les principes du droit international humanitaire. La « division de droit international » de l’armée et sa branche opérationnelle ont, par exemple, combiné des tactiques qui permettent aux soldats sur le terrain de mettre en pratique ce qu’on appelle « technologies d’avertissement ».

Transmettre un avertissement durant une bataille est technologiquement compliqué. Les lieux de bataille sont des environnements confus, violents et déroutants. Communiquer un « avertissement » peut viser à sauver une vie ; mais cela peut aussi, en principe, présenter l’avantage de rendre « légitimes » des cibles dont la destruction aurait sans cela été en contravention avec le droit. Il peut donc y avoir un rapport direct entre prolifération des avertissements et prolifération des destructions.

L’innovation clé dans ce domaine militaire naissant des « technologies d’avertissement » a été ce qu’on appelle la procédure du « frapper au toit ». Cela comporte le déploiement de « bombes d’amorce », sans explosif, conçues pour provoquer, sur le toit des immeubles, un impact suffisamment fort pour effrayer les habitants et les pousser à fuir leur maison avant qu’elle ne soit complètement détruite par une bombe explosive.

Ce bizarre nom de code (« frapper au toit ») est une altération de la méthode établie, « frapper à la porte ». Celle-ci suppose que l’armée (généralement en la personne d’un opérateur arabophone de la force aérienne et/ou par message enregistré) téléphone aux habitants d’une maison pour les informer que dans les minutes qui suivront, leur maison sera détruite. Parfois, des lignes téléphoniques qui avaient été coupées depuis des mois parce que la note n’avait pas été payée, sont réactivées afin de pouvoir faire ce genre d’appel. L’armée prétend avoir fait 250.000 appels de ce type au cours de l’attaque de Gaza (s’il est vrai, ce nombre est curieux dans la mesure où il n’y a à Gaza qu’environ 200.000 maisons). Pratiquement tous les abonnés au téléphone portable de Gaza ont aussi reçu un certain nombre de SMS en provenance de l’armée israélienne sur leur portable : « Toute personne ayant des armes, des munitions ou un tunnel caché dans sa maison, devrait partir immédiatement ».

Beaucoup d’habitants de Gaza ne possèdent ni téléphone fixe, ni téléphone portable ; de toute façon, un autre département de l’armée mettait fréquemment le réseau mobile hors service ou s’assurait que les coupures d’électricité maintiennent les batteries déchargées. Dès lors, les experts juridiques de l’armée recommandaient l’usage de tracts permettant l’expulsion des habitants des maisons avant la destruction de celles-ci.

Un officier de la division de droit international a expliqué à Yotam Feldman la logique de ces avertissements : « Les personnes qui vont dans une maison en dépit d’un avertissement ne doivent pas être prises en compte en termes d’atteintes à des civils, puisque ce sont des boucliers humains volontaires. Du point de vue légal, [une fois l’avertissement donné] je n’ai pas à avoir d’égards pour elles. Pour ce qui est des personnes qui retournent dans leur maison afin de la protéger, elles prennent part au combat. » En donnant aux habitants le choix entre la mort et l’expulsion, cette interprétation militaire du droit international humanitaire déplace les personnes d’une désignation légale à une autre : un appel téléphonique suffit à faire de « non-combattants » des « boucliers humains » qui peuvent donc être définis comme « prenant une part directe aux hostilités » et être visés comme « cibles légitimes ».

La capacité de l’armée israélienne à avertir des gens à Gaza de la destruction imminente de leurs maisons lui a également permis de définir la plupart des immeubles de Gaza comme cibles légitimes. La prétendue capacité de l’armée à avertir et à réaliser une destruction « contrôlée » et « discriminée » pourrait même avoir créé davantage de dévastations que ne le font des stratégies « traditionnelles », en partie parce que la rhétorique euphorique et manipulatrice utilisée pour les répandre induit les officiers et les politiciens à autoriser leur usage fréquent et étendu. Dans ce cas, les « technologies d’avertissement (de masse) » contribuent à la fois à la prolifération et à la justification rétrospective de la destruction massive.

Les limites élastiques du droit

Il est difficile de dire si les officiers israéliens sur le terrain auraient autorisé le niveau de destruction que l’on a vu à Gaza, dans le cas où ils se seraient sentis davantage exposés à une action légale internationale. De toute façon, le cœur du problème ne réside pas dans une supposée attaque stérile d’avertissement contrôlé et de destruction précise, mais bien plutôt dans les dangers découlant de l’introduction, dans l’arsenal militaire légal israélien, des principes de l’offensive par le Droit (lawfare).

Le droit international humanitaire est basé sur un traité et sur un droit coutumier international. Le premier est fondamentalement indéterminé et sujet à des affrontements incessants sur son interprétation. Le second signifie que la pratique militaire peut continuer à façonner le droit. Comme tel, le droit est pragmatique, ses frontières suffisamment élastiques pour permettre des interprétations diverses et un développement subséquent. Loin d’être opposé à la violence, le droit peut être établi par un recours à la violence d’Etat. En effet, la tactique légale sanctionnée par les juristes militaires dans l’attaque israélienne de Gaza se situait précisément dans cette zone d’interprétation existante entre violations évidentes et possible légalité.

Le droit international indique la limite de ce que l’opinion publique internationale peut considérer comme « tolérable », mais ces limites peuvent elles aussi être étendues par la pratique militaire. Des pratiques auxquelles différents Etats recourent suffisamment longtemps et qui sont appuyées par les avis légaux nécessaires, peuvent finir par devenir loi. Opérer à la marge du droit est donc un des moyens les plus efficaces de l’étendre. Selon cette interprétation légale « post-moderne », la violence légifère.

L’ancien conseiller juridique de l’armée israélienne, Daniel Reisner, a déclaré à Yotam Feldman que son boulot consistait à trouver « dans le droit international un potentiel inexploité » qui autoriserait des actions militaires en zone floue : « Le droit international se développe par le biais de sa violation… Un acte aujourd’hui prohibé devient acceptable s’il est exécuté par suffisamment de pays… […] Si le même processus se produisait en droit privé, la limitation légale de la vitesse serait de 115 km/h et nous paierions un impôt sur le revenu de 4% ». Par exemple, lorsque la politique israélienne d’assassinats ciblés a reçu l’imprimatur officiel à la fin 2000, la plupart des gouvernements et des instances internationales la tenaient pour illégale ; mais, expliquait Reisner, « huit ans plus tard [avec aussi, entre temps, une attaque contre les Etats-Unis], elle se situe au milieu des frontières de la légitimité ».

La nature élastique du Droit et le pouvoir qu’a l’action militaire, à l’ère de l’offensive par le Droit, de l’étendre, se combinent pour faire de la population de Gaza l’objet d’une expérience – et ceci dans deux sens. D’abord, toutes sortes de nouvelles munitions et techniques de guerre sont employées et mises sur le marché. Deuxièmement, certaines limites sont testées et explorées : les limites du légal, les limites de l’éthique, les limites du tolérable, les limites de ce que l’on peut faire à des gens au nom de la « guerre contre le terrorisme ».

La logique de cette prise de conscience peut être la nécessité, pour ceux qui sont soucieux des intérêts et des droits des peuples touchés par la guerre, de recourir à une stratégie double, voire paradoxale : une stratégie qui utilise le droit international humanitaire tout en mettant en lumière les dangers qu’il comporte et en mettant à l’épreuve ses prétentions à la vérité et donc aussi le fondement de son autorité. De toute façon, le droit international ne devrait pas être le seul langage de la protestation et de la résistance à la violence israélienne. L’attaque contre Gaza ne doit pas être combattue parce qu’elle est « illégale » mais parce qu’elle sert la logique du contrôle des Palestiniens par Israël.

Plutôt que la modération et la retenue, la violence et la destruction à Gaza pourraient bien être le vrai visage du droit international.

J’aimerais remercier Eitan Diamond et Thomas Keenan pour leurs précieux commentaires.

* Eyal Weizman est architecte. Il a fait ses études à l’Architectural Association à Londres et son doctorat au London Consortium, Birkbeck College. Il dirige le Centre for Research Architecture à Goldsmiths College, Université de Londres. Co-commissaire de l’exposition « Une occupation civile. La politique de l’architecture israélienne » et codirecteur du livre du même nom (disponible en français). Ces différents projets émergent de ses recherches dans le domaine des droits de l’homme. Rejetés par Association des architectes israéliens, ils ont été montrés par la suite dans le cadre de l’exposition « Territories » à New York, Berlin, Rotterdam, San Francisco, Malmö, Tel-Aviv et Ramallah. En 2007, les editions Verso ont publié son livre « Hollow Land – Israel’s Architecture of Occupation ». Il est membre du comité de B’Tselem.


(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)


(1) www.rnw.nl/internationaljustice/icc/theicc/090203-ICC-Gaza
(2) http://www.icrc.org/web/fre/sitefre0.nsf/htmlall/section_ihl_in_brief
(3) http://opt.ihlresearch.org/index.cfm?fuseaction=Page.viewpage&pageid=868