samedi 28 avril 2018

Courriel adressé au Premier Ministre belge, Charles Michel,

au lendemain de son discours prononcé dans la Grande Synagogue de Bruxelles, à l'occasion du 70e anniversaire de l'Etat d'Israël


Monsieur Michel,

Puisque Monsieur Reynders (
1) a donné ses lettres de noblesse au qualificatif de "crapuleux" lors de son interview par la RTBF, ce jeudi 26 avril, vous voudrez bien que je le lui emprunte. Mon idée étant de l'appliquer à votre discours tenu dans la synagogue de la rue de la Régence, ce mercredi 25 avril (2).

"Crapuleux", ce discours l'était à plus d'un titre, esquissant un tableau historique complaisamment niais mais complice du pire, ne retenant dans la création de l'état d'Israël que les difficultés rencontrées par le colon (oubliés les massacres, viols, expulsions, dépossessions, visant la population autochtone), considérant qu'il y a de l'honneur à fêter les 70 ans de cette horreur, félicitant une population qui soutient largement un racisme d'état et osant souhaiter un bel anniversaire à un état dont l'armée vient encore de faucher des vies dans des circonstances toujours aussi parfaitement sinistres, un état qui emprisonne des mineurs, qui abuse de détentions administratives et autres joyeusetés dont je n'ose croire que vous ne savez rien ou qui démolit le peu que nous avons le courage de bâtir.

Avoir choisi l'anniversaire de l'état d'Israël pour égratigner sans courage ni fondement l'ULB pour le choix qu'elle a fait d'honorer Ken Loach a au moins cette vertu d'inviter à retenir, pour raison de cette effervescence moutonnière d'une partie de la communauté juive, les positions du cinéaste à propos de l'état d'Israël.

Plus anecdotique, déclarer "une fois encore et avec solennité" que "la Belgique sans les juifs n'est pas la Belgique" est assurément grandiose, a dû faire plaisir à certains mais a le malheur de ne vouloir rien dire.

Si comme vous le dites, "le devoir de Mémoire est une flamme que rien ni personne ne doit pouvoir éteindre"
, il semble bien pourtant que vous vous soyez trouvé la vocation de l'éteindre.

Je ne vous aurais pas adressé ceci, Monsieur Michel, n'était ma parfaite considération,


Michel Ghys




(1) Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères et européennes

(2) Voici le Texte du discours, tel qu'il apparaît sur le site Internet officiel du Premier Ministre :

Discours

70 ans d’Israël - Grande Synagogue

Mesdames et Messieurs,

C’est un honneur de célébrer avec vous les 70 ans de l’Etat d’Israël.  J’adresse mes plus sincères félicitations et vœux de succès à la population et aux autorités d’Israël. Et je salue les deux ambassadeurs qui sont parmi nous aujourd’hui, Madame Simona Frankel et Monsieur Leshno-Yar.

Les conditions de la création d’Israël ont été difficiles. Le 14 mai 1948, David Ben-Gourion prenait la parole devant le Conseil national réuni dans la grande salle du Musée de Tel-Aviv. Le lendemain, les nations arabes voisines déclaraient la guerre au nouvel Etat. Et les premières bombes tombaient sur Tel-Aviv.

50 ans plus tôt, en 1897, au Congrès de Bâle, Théodor Herzl lançait le mouvement sioniste. Le 02 novembre 1917 intervenait la « Déclaration Balfour ».

Depuis 70 ans, des liens extrêmement forts sont tissés entre nos deux pays.

Le Royaume de Belgique a soutenu la nécessité d’un « foyer national juif » en Palestine mandataire et l’idée d’un Etat nation. Dès le 29 janvier 1949, la Belgique a reconnu le nouvel Etat israélien.

Notre pays a soutenu la résolution 181 des Nations Unies qui prévoit la création de deux Etats, l’un juif et l’autre arabe, avec un statut transitoire pour Jérusalem et Bethléem. Ce vote constitue toujours la base de notre approche dans les négociations en vue d’une solution au conflit israélo-palestinien.

Lors de ma visite en Israël en février 2017, j’ai répété notre plaidoyer pour une solution négociée aboutissant à deux Etats, avec des frontières sûres et internationalement reconnues.

Notre attachement à la sécurité de l’Etat d’Israël est sans ambiguïté.

Nos deux pays sont également des partenaires commerciaux importants.  Je veux, ici, saluer le dynamisme économique et la formidable capacité innovatrice du peuple israélien. 

Nous partageons aussi  les valeurs fondamentales de la démocratie, comme la vigueur des débats d’idées qui en découlent.

Mesdames et Messieurs,

Surtout, nous sommes rassemblés dans la douleur et dans le traumatisme de la Shoa. Nous sommes marqués par cette émotion indélébile. Cette émotion que j’ai ressentie une fois encore lors de ma dernière visite, avec le sénateur Jacques Brotchi et d’autres parlementaires belges au mémorial de Yad Vashem.

Sur 27.000 « Justes parmi les Nations », 1.731 sont des compatriotes belges. Ils sont l’honneur et la fierté de notre pays. Ils sont notre dignité.

Dames en Heren,

Drie jaar geleden herdacht ik samen met u de zeventigste verjaardag van de ontdekking van de dodenkampen.

Het was enkele maanden na de aanslag op het Joods Museum die ons land in diepe rouw stortte.

We hebben overal in Europa een heropleving van antisemitische en negationistische daden vastgesteld.

Enkele weken geleden nog waren wij bijzonder geschokt en verontwaardigd door de antisemitische moorden op Mireille Knoll en Sarah Halimi. Et nous n’oublions pas l’assassinat du Docteur Joseph Wybran, en 1989, sur le parking de l’hôpital Erasme.
 

Ik heb het drie jaar geleden al verklaard. Ik herhaal het vandaag opnieuw: onze solidariteit tegen het antisemitisme is onvoorwaardelijk en ondubbelzinnig. Notre solidarité contre l’antisémitisme est inconditionnelle et totale.

We verzetten ons allemaal samen tegen alle vormen van radicalisme, fanatisme en terrorisme.

Veiligheid is de eerste verantwoordelijkheid van de overheid. Het is onze eerste opdracht.

De regering heeft zich ertoe verbonden om de veiligheid van de Joodse gemeenschap in België te versterken.

We hebben vele maatregelen genomen om ieders veiligheid te garanderen. Er zijn extra middelen ingezet. De huidige veiligheidscultuur is niet meer dezelfde als drie jaar geleden.
 

Mesdames et Messieurs,

Devant vous, je me suis engagé personnellement. Et le Gouvernement a mobilisé les moyens nécessaires pour assurer une protection renforcée, notamment pour les écoles juives, l’ambassade, ainsi que d’autres lieux stratégiques.

En parallèle, nous avons développé le conseil national des cultes reconnus pour favoriser le dialogue, le respect mutuel et la compréhension inter-religieuse.

Les représentants des cultes reconnus et de la laïcité ont souscrit à une déclaration commune avec le gouvernement fédéral. Chacun reconnaît la primauté de l'Etat de droit sur la loi religieuse.

La présence aujourd’hui des représentants des différents cultes reconnus et de la laïcité constitue le symbole tangible d’une mobilisation pour le dialogue permanent et la promotion de nos valeurs fondamentales : les droits de l’Homme, l’Etat de droit, le respect et la démocratie.

Nous sommes lucides : tous les jours, nos valeurs sont mises à l’épreuve. Des actes antisémites et négationnistes sont encore commis en Belgique. Je ne peux pas l’accepter. Notre pays ne peut pas l’accepter.

Notre fermeté doit être totale. Aucun accommodement avec l’antisémitisme ne peut être toléré. Quel que soit sa forme. Cela vaut aussi pour ma propre alma mater.

La formation à la citoyenneté est fondamentale. C’est une bataille de chaque instant. L’éducation, l’accès à la culture, ou encore l’enseignement de l’histoire, sont nos armes au service du respect.

Le devoir de Mémoire est une flamme que rien ni personne ne doit pouvoir éteindre.

Les arts, les sciences, la recherche et l’innovation technologique, le développement économique et social,… dans chacun de ces domaines et dans bien d’autres, la communauté juive a apporté une contribution inestimable. Apportant ainsi sa marque inaltérable dans le progrès de l’humanité. Au service du développement de notre pays et de l’Europe.

Une fois encore et avec solennité, je l’affirme : la Belgique sans les juifs n’est pas la Belgique. 

Je souhaite un bel anniversaire à l’Etat d’Israël.


vendredi 1 janvier 2016

« Que voulez-vous qu'Israël fasse ? »



Israël est attaqué par des pays arabes qui veulent sa destruction : que voulez-vous qu'Israël fasse ? Des soldats israéliens sont attaqués au couteau par des terroristes palestiniens : que voulez-vous qu'ils fassent ? L'Iran dispose d'un potentiel nucléaire et souhaite effacer Israël de la carte : que voulez-vous qu'Israël fasse ? Le Hamas est déterminé à tuer des civils israéliens, alors : que voulez-vous qu'Israël fasse ? La liste est sans fin des choses qui ne laissent pas d'autre choix à Israël que de s'armer, d'attaquer, de tuer des Palestiniens. C'est donc sans espoir et il n'y a aucune raison d'attendre un changement.

C'est juste épatant. Et c'est la réplique à laquelle ont eu recours les dirigeants israéliens depuis qu'elle a été forgée officiellement, vers 1956, par le général Moshe Dayan (bien qu'à l'occasion, des sionistes y ait eu recours déjà auparavant) pour justifier n'importe quel crime commis par l'état d'Israël. Moshe Dayan, c'est ce criminel de guerre inepte et lâche, rendu célèbre par son bandeau. Il était connu aussi pour voler des antiquités et courir la gueuse (on raconte que, s'entendant dire que les appétits sexuels insatiables de Moshe Dayan devenaient embarrassants, Ben Gourion aurait répondu : « Et alors ? Le roi David était aussi un coureur de jupons et c'était un grand roi »). C'est comme chef d'état-major de l'armée israélienne que Dayan a eu recours à cette excuse du « que voulez-vous que nous fassions ? », dans un inoubliable et éloquent panégyrique qu'il avait prononcé avant l'attaque de l’Égypte par Israël en 1956.

Dayan alimentait la peur et un sens du destin lorsqu'il décrivait les pauvres réfugiés dans la Bande de Gaza comme « attendant de nous massacrer et de répandre notre sang » parce que, comme Dayan le reconnaissait lui-même, « nous avons pris leur terre et en avons fait la nôtre ». Mais, expliquait-il, nous l'avons fait parce que nous n'avions pas le choix ou « qu'aurions-nous dû faire ? » après des milliers d'années d'exil et de persécutions sans fin ; après le génocide nazi, nous voilà revenus mais nous devons toujours vivre par l'épée et toujours tenir fermement cette épée, car dussions-nous relâcher cette prise, ces Arabes assoiffés de sang y verraient un signe de faiblesse et le sang juif inonderait les rues. Autrement dit, peut-être ces Arabes assoiffés de sang qui nous regardent de derrière les portes de Gaza sont-ils fondés à nous haïr mais c'est une réalité où nous n'avons pas le choix. C'est notre destin de vivre toujours par l'épée.

Et c'est bien commode !

Les crimes commis par Israël le sont parce qu'Israël n'a pas le choix. Dans une interview donnée il y a quelques années par un responsable des interrogatoires des services de renseignement israéliens, celui-ci décrivait comment, dans des hôpitaux israéliens, des médecins fermaient les yeux quand les agents venaient torturer, à l'hôpital, des blessés « suspectés de terrorisme ». Il décrivait comment ces agents « tiraient un peu sur les tubes » et qu'aussitôt, « les Arabes se mettaient à parler ». Puis il ajoutait que bien sûr personne ne pense que c'est bien mais que devrions-nous faire ? Il justifiait la torture la plus immorale et la plus horrible contre des personnes hospitalisées – avec des médecins regardant ailleurs pendant que les agents font leur petite besogne – avec cette même excuse sans gêne : « que voulez-vous qu'Israël fasse ? »

Au cours du mois d'octobre 2015, alors que j'étais à Jérusalem, j'ai regardé un programme d'information à la télévision israélienne. On y interviewait le député palestinien au parlement israélien Mohammad Baraka, de la Liste Unifiée, troisième plus grand parti au parlement israélien. Lui aussi s'est vu demander : « Que devrait faire un soldat quand il voit s'approcher de lui un Palestinien brandissant un couteau ? » Lorsque Baraka a commencé à parler de l'occupation, il a été interrompu au motif que ce qu'il disait était hors de propos et qu'il devait s'en tenir à la question. Autrement dit, l'occupation israélienne en Palestine n'a rien à voir avec tout ça mais «  que voulez-vous que fasse un soldat ? » Dites, je vous prie, que ce que font les soldats israéliens est justifié, que tuer des Palestiniens en nombre est acceptable parce que « que voulez-vous qu'Israël fasse ? » À la télévision israélienne, les Palestiniens sont toujours invités pour se faire tourner en bourrique ou être tenus de la fermer.

Le nettoyage ethnique de la Palestine était justifié parce que les Juifs n'avaient pas le choix. Le lent génocide du peuple palestinien est justifié parce qu'Israël n'a pas le choix, tuer des milliers de Gazaouis se justifie parce qu'Israël n'a pas le choix, et ainsi de suite. Les médias américains ont poussé la chose un pas plus loin en y joignant : « Nous ferions de même », comme si cela ajoutait du poids à l'argument du « que voulez-vous qu'Israël fasse ? »

Peut-être est-il temps de penser sérieusement à cette question et d'examiner si elle a une réponse. Que devrait faire un soldat ? Foutre le camp des villes et villages palestinien et alentours. Démanteler, en partant, le mur et tous les points de contrôle. Que devrait faire Israël avec les roquettes tirées de Gaza ? Lever le siège de Gaza, démanteler le mur et les points de contrôle qui s'y trouvent, et laisser au peuple de Gaza la liberté à laquelle il a droit. Que devraient faire les Israéliens ? S'ils n'aiment pas l'idée de vivre dans un pays à majorité arabe, ils peuvent aller ailleurs ou s'y faire et, s'ils choisissent de rester, qu'ils se comportent en immigrants plutôt qu'en colonisateurs. (Cette distinction importante m'a été précisée par mon neveu Guy Elhanan).

Quant à la question la plus large : « que devrait faire Israël ? » Israël devrait libérer tous les prisonniers palestiniens, abolir toutes les lois qui octroient au peuple juif des droits exclusifs en Palestine, abolir les lois qui interdisent aux Palestiniens de revenir sur leur terre, et débloquer les milliards de dollars qui seront nécessaires pour payer des réparations aux réfugiés et à leurs descendants. Israël devrait alors appeler à des élections libres, une personne une voix, où tous ceux qui vivent dans la Palestine mandataire voteraient à titre d'égaux. Voilà ce qu'Israël devrait faire.

(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)

vendredi 29 août 2014

Héroïques sur le dos des enfants du Sud d'Israël

Avirama Golan - Haaretz, 27 août 2014


Celui qui cherchait encore une confirmation de la complète faillite du gouvernement, la trouvera dans l'abandon – tant au niveau de la sécurité que sur le plan socio-économique – des citoyens des localités proches de la Bande de Gaza et dans le double standard qui caractérise le rapport à eux.

L'abandon des habitants du Sud n'a pas commencé avec cette guerre ni avec ce gouvernement. Le souvenir est encore brûlant des images honteuses de ces enfants de Sderot poussés dans un bus devant les emmener dans un camp de vacances organisé pour eux par Arkadi Gaidamek, alors que les ministères de l’Éducation, des Finances et celui des Affaires sociales délibéraient encore pour savoir s'il convenait ou non d'évacuer les enfants de chez eux – et finalement pour ne rien décider du tout. Pourtant, le gouvernement actuel a battu les records de ses prédécesseurs par la manière dont il a mêlé à l'absence de considération pour la détresse du Sud, l'utilisation de cette détresse à des fins de propagande. Voyez par exemple les propos embarrassants tenus par le Premier Ministre Benjamin Netanyahou à l'adresse des enfants de Sderot lors de sa visite là-bas, la semaine dernière. Par leur ténacité, leur a-t-il déclaré, ils disent au Hamas : « Vous ne nous ferez pas partir d'ici ».

Deux jours plus tard, les commentateurs de la télévision obéissaient à l'esprit du commandant et, avec une hypocrisie choquante, sermonnaient les familles qui abandonnaient kibboutz et moshav dans la zone bordant Gaza, tandis que les éditorialistes de la droite colon accusaient ceux qui partaient d'offrir la victoire au Hamas. Tous autant de héros formidables sur le dos d'enfants nés dans les incessantes alertes rouges, les tirs de mortiers sans alertes, eux, et les tunnels du terrorisme. Des enfants qui ne peuvent se figurer un monde sans guerre permanente et pour qui la peur existentielle est pain quotidien. Il n'y a pas de comparaison possible entre cette situation inhumaine et ce qui se passe dans le Centre du pays avec les alertes et les interceptions de roquettes.

Mais même la mort du petit Daniel Tragerman – dont les parents étaient retournés dans le kibboutz parce qu'on leur avait dit qu'ils le pouvaient – n'a rien changé. C'est avec des contorsions et des hésitations que les ministres ont commencé à parler de l'opération « Pension de familles » (ce gouvernement est très fort pour donner un nom aux opérations), l'idée étant d'organiser le transfert de familles de localités frontalières dans des auberges de jeunesse. Pourquoi des auberges et pas de bons hôtels dans le Centre du pays dans lesquels un réseau d'enseignants et d'assistants sociaux pourrait travailler pour permettre à ces gens réfugiés, sur leurs maigres ressources, à l'intérieur de leur propre pays, de mener une vie en commun aussi normale que possible ?

L'abandon de ces familles n'est pas dû à un manque de moyens. Cela relève d'un système. Ce n'est pas seulement la vie des citoyens israéliens du Sud qui est en danger, mais aussi leurs maisons et leurs biens, leurs productions agricoles, leurs emplois, la capacité pour eux de gagner leur vie, leur santé physique et psychique. Tout leur labeur s'effondre après des années de fragilisation et d'abandon à eux-mêmes systématiques inscrits dans la politique néo-libérale agressive du gouvernement.

Apparemment, les gens de l' «  Enveloppe de Gaza » ne sont pas différents de n'importe quel autre citoyen qui doit supporter les dommages de la politique néo-libérale et de la manière dont le gouvernement se défile de ses responsabilités à leur égard. Sauf qu'à leur malheur, s'ajoute encore un autre facteur qui est lui aussi la conséquence de la politique gouvernementale.

Les gouvernements de droite ont à ce point fragmenté la société en sous-groupes qu'on ne voit plus ici des citoyens mais une image anachronique et superficielle de kibboutzniks. Il est clair que ni Benjamin Netanyahou, ni Naphtali Bennett ni Ouri Ariel ne les prennent en compte mais on aurait pu attendre des médias qu'ils discernent le vrai profil de cette population fragilisée, en majorité d'origine moyen-orientale ou sud-américaine, et pas le shmutznik* imaginaire avec sa belle mèche de cheveux.

Les médias doivent s'opposer à ce système, se rebeller contre lui. Pas le suivre à la traîne. Sans cela, ils s'associent à l'abandon des habitants proches de la frontière avec Gaza, à leur présentation comme symbole de l'éternelle souffrance à la guerre du peuple d'Israël, à leur aliénation et à l'exigence révoltante qu'ils en paient eux-mêmes tout le prix.

* [Membre d'un kibboutz rattaché au mouvement Hashomer Hatzaïr.- ndt]

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Gaza ne disparaîtra pas ?

Yitzhak Laor - Haaretz, 26 août 2014


Sitôt réalisée l'occupation des Territoires, les discussions ont démarré bon train au sein de la hiérarchie politique et du renseignement, autour de l'expulsion de centaines de milliers de réfugiés de la Bande de Gaza, dans l'hypothèse où la région resterait sous contrôle israélien : vers El-Arsh, vers l'Irak, vers le Maroc. Comme toujours, y prirent part également des professeurs, pour consultation. Le professeur Aryeh Dvoretzky proposa de transférer les Gazaouis dans les maisons de ceux qui avaient fui la Cisjordanie en 67. « Vous provoquez (ainsi) des dissensions internes entre les habitants eux-mêmes parce qu'ils ne voudront pas d'un afflux de population sur leurs territoires. De cette façon, vous vous débarrassez d'un surplus d'habitants dans la Bande de Gaza et vous empêchez le retour des réfugiés en Cisjordanie. »

La Bande de Gaza était fichée comme une épine dans l'imaginaire sioniste. On ne savait quoi en faire. Dans une tentative des plus « sérieuse », le Premier Ministre, Levi Eshkol, nomma Ada Sereni, qui avait déjà un certain passé dans l'activité secrète, à la tête d'une équipe chargée d'envisager comment se débarrasser de cette population. Sereni croyait possible d' « évacuer » un quart de million de personnes vers la Jordanie, pour un coût – relativement – insignifiant. Lors d'une des discussions, Eshkol déclara : « Je les verrais bien s'en aller tous, et même sur la lune » (Tom Segev, « 1967. Six jours qui ont changé le monde »). Si ce n'est qu'Israël n'est pas totalement libre de faire ce qu'il veut et qu'aucune autorité extérieure ne lui aurait permis de concrétiser son désir de se débarrasser d'une population. C'est de là qu'ont germé ces délires de destruction qui ont pris forme avec les années.

Une occupation fait naître de la résistance. Une occupation brutale engendre une résistance brutale. Et aussi du terrorisme. Israël – qui ne permettait pas même que des grèves commerciales aient lieu dans les Territoires sans les frapper de lourdes sanctions : fermeture de magasins, arrestations, torture – a bâti au fil des années la seule voie sur laquelle il se réjouissait d'aller en découdre : celle des « opérations ». Le meurtre de deux enfants israéliens à Gaza au début de l'année 1971 constitua le signal pour l'unité « Shaked ». L'unité « Rimon », placée sous le commandement de Meir Dagan, fut elle aussi créée pour cette « opération ». Torture, chasses à l'homme, emprisonnement, démolitions, assassinat de civils dans leurs baraquements ainsi que de quelques dizaines de membres de la résistance armée. Cette glorieuse « guerre contre le terrorisme », c'est Ariel Sharon qui l'a menée. Des soldats qui avaient pris part à ce débroussaillage en revinrent horrifiés. Notamment, par la vue de cadavres au pare-choc des jeeps dans les rues.

Pourtant, le consensus sur l'oppression dans la Bande de Gaza était solide, parce qu'aucun parti sioniste ne soutenait une indépendance palestinienne et moins encore une indépendance intégrant la Bande de Gaza. D'où, très tôt, son enfermement et son lent étranglement. D'où aussi la duperie sur la question du lien terrestre entre la Bande de Gaza et la Cisjordanie, promis dans les accords d'Oslo. D'où encore les compliments adressés à Sharon pour son plan de « désengagement » (se débarrasser de Gaza). Des massacres le précédèrent et d'autres vinrent ensuite. Des centaines de Palestiniens ont été tués et des milliers ont été blessés depuis 2004 dans les opérations « Arc-en-ciel » (mai), « Jours de pénitence » (septembre – octobre), « Pluies d'été » (de juin à novembre 2006), « Hiver chaud » (février - mars 2008). Même ceux qui font profession de victimes et ceux qui ont la mémoire courte et ne vivent que la dernière guerre en date se souviennent de l'horreur que le gouvernement Olmert a portée à un nouveau sommet avec l'opération « Plomb durci » (hiver 2008-2009). Jamais il n'y a eu de lien réel entre les événements et les coups portés par l'armée israélienne en « riposte » : ils ne furent jamais que des occasions de dévastations. La politique [israélienne] des assassinats fournissant son déclencheur habituel.

Plus l'oppression était féroce, plus la résistance se faisait radicale. En comparaison avec le Hamas, le « Front populaire de Libération de la Palestine » d'autrefois apparaît maintenant comme un cercle de marxisme humanitaire. Mais la ténacité du Hamas dans l'engagement actuel ne témoigne pas seulement de l'aveuglement de nos dirigeants mais aussi du degré d'absence de choix des habitants du ghetto assiégé et bombardé depuis des années.

Ceux qui multiplient les vexations à l'adresse de Benjamin Netanyahou pour son échec feraient bien de se détendre. Même si on nous a présenté les « objectifs de l'opération » et même s'ils n'ont pas été atteints, les planificateurs font toujours au moins l'hypothèse d'un résultat concret : Gaza ne disparaîtra pas ? Alors, nous tuerons là-bas, nous détruirons, « nous les ramènerons à l'âge de la pierre », qu'ils passent encore des années à se confronter au deuil, à la douleur de vivre parmi des ruines, sans électricité ni eau. Après cela, ils tireront de nouveau depuis leurs taudis, et nous dévasterons. Ils tireront. Nous dévasterons. Mais les gens de « l'enveloppe de Gaza » alors ? Le peuple est avec vous. Il n'y a pas d'appâts plus formidables que vous !

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Grâce à cet assassinat ciblé



Les hauts responsables de la sécurité s'étaient réunis dans le bureau du Haut-Commissaire, Harold MacMichael. Se trouvaient là le commandant de l'armée britannique en Palestine, le chef de la police et bien sûr aussi le chef du CID [Criminal Investigation Department].

Pour ceux qui étaient réunis là, il était clair depuis un bout de temps que l'heure était venue d'agir. Le terrorisme gagnait en puissance, le sang avait coulé et même à Londres, les têtes s'allongeaient. Il fallait frapper. Ce même jour, les renseignements avaient enfin apporté l'information tant attendue : l'adresse de la cache du pire des chefs terroristes.

La discussion fut brève. Le sort en était jeté. Le Haut-Commissaire opina du chef en guise d'approbation et les forces mirent la chose à exécution.

L'officier chargé de l'enquête, Geoffrey Morton, et ses hommes encerclèrent la petite maison au numéro 8 de la rue Mizrahi dans le quartier Florentin de Tel Aviv. Tous ses sens lui murmuraient que cette fois, sa proie ne lui échapperait pas. L'information communiquée par les renseignements était apparemment correcte.

Il flottait dans l'air une nauséabonde odeur de mort.

Les détectives montèrent lentement. Ils ne prirent pas la peine de frapper à la porte : un coup violent et elle fut arrachée de ses gonds. Les hommes firent irruption à l'intérieur, revolver au poing. La propriétaire s'était figée devant eux, les yeux écarquillés. Morton balaya la pièce d'un regard professionnel, s'attardant sur les portes d'une garde-robe. « Veuillez, s'il-vous-plaît, quitter la pièce, Madame », dit Morton à la propriétaire, froidement mais poliment. Elle sortit. Les canons des revolvers pointèrent l'armoire. « Veuillez sortir mains levées, Mister Stern », marmonna l'inspecteur en direction de l'armoire d'où a surgi Abraham Yair Stern, le dirigeant du Lehi.

« On se rencontre enfin », railla Morton, « Vous allez sans doute tenter de vous échapper maintenant : pas vrai, Monsieur Stern ? »

Avant que le dirigeant ait compris le sens de cette étrange question, Morton avait levé son revolver et tiré sur Stern par deux fois : une fois dans la tête et une fois dans le cœur.

Le commandant du Lehi mourut sans émettre la moindre plainte.

Cela se passait le 25e jour du mois de shévet 5702, 12 février 1942.

L'annonce officielle des autorités britanniques d'occupation parlait de la capture du dangereux terroriste qui était à la tête du Gang Stern. Au cours de l'opération, disait l'annonce, Stern avait tenté de s'échapper et avait été abattu.

Cette nuit-là, Norton ne parvint pas à s'endormir. Tuer de sang froid était une chose éprouvante même pour cet homme inflexible.

« Si seulement j'avais eu un drone », marmonnait-il sombrement, « ou un hélicoptère ou un F16... Quel dommage qu'on n'ait pas encore inventé les missiles intelligents à laser... J'aurais pu exécuter tout mon travail depuis un hélicoptère ou depuis mon bureau, et je serais maintenant en train de dormir comme un nouveau né. »

C'est vrai que la vie d'un soldat d'occupation était dure, il y a 72 ans.

Morton continua à se tordre sur sa couche, espérant retrouver la sérénité. « Je ne dois pas oublier que cet homme était impliqué dans des opérations terroristes épouvantables : explosions sur des marchés, coups de feu visant des passants, attaques de banques, et même assassinats de gens appartenant à son peuple », se marmonnait l'inspecteur, « et puis, il ne fait pas de doute qu'au moment où il est mort, Stern était occupé à mettre sur pied d'autres opérations terroristes. C'est donc une bonne chose que je l'aie contrecarré d'une façon aussi parfaitement ciblée. C'était sans aucun doute un acte éminent de légitime défense ».

L'inspecteur finit par sombrer dans un sommeil agité.

Les jours qui suivirent l'assassinat apportèrent à Morton un parfait soulagement : ils lui démontrèrent à quel point son action avait été efficace et heureuse : dès le lendemain de l'assassinat de Stern, le Lehi s'était complètement désintégré, ses membres s'étaient débandés et livrés à la police. Même l'Irgoun et la Hagana s'étaient empressés de rendre leurs armes à la police secrète et leur membres avaient prêté allégeance à la couronne britannique. En un mois, toutes les institutions du Yishouv avaient été fermées. Le peuple juif avait renoncé à son aspiration à un état indépendant et les mots de la Tikvah avaient également été modifiés en conséquence : « l'espoir bimillénaire d'être une colonie de notre pays, la terre d'Albion et de de Jérusalem. »

La suite est connue : grâce à cet assassinat ciblé et sensé au numéro 8 de la rue Mizrahi, le mandat britannique a pu se maintenir, jusqu'aujourd'hui, sur la Palestine.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

samedi 9 août 2014

Sociopathie supérieure

Corey Robin - 28juillet 2014

Dans les annales de la casuistique morale, vous auriez bien du mal à trouver un meilleur exemple des périls du raisonnement moral que cette défense, à nous offerte par The New Republic, du massacre des civils palestiniens à Gaza :

Nous pouvons dire qu'il y a un principe qui mérite qu'on se batte et qu'on meure pour lui : c'est que des civils ne peuvent être employés pour rendre impossibles des guerres justes et qu'on n'utilisera pas la moralité comme instrument de désarmement. Une fois que nous avons ce principe, le calcul de la proportionnalité change. La mort d'innocents n'est pas simplement contrebalancée par le droit des Israéliens à vivre sans roquettes quotidiennes et sans terroristes creusant des tunnels jusque dans la plaine de jeux de kibboutz, mais par la défense d'un monde dans lequel des terroristes ne peuvent pas recourir à la moralité pour obtenir la victoire sur ceux qui essaient de se battre moralement. C'est la protection de ce monde, un monde dans lequel des soldats moraux ont encore une chance, qui justifie les opérations d'Israël aujourd'hui contre le Hamas. Et c'est cette cause supérieure qui l'emporte d'une manière décisive sur le nombre terrible des pertes de vies innocentes.

Il s'agit du dernier paragraphe d'un texte qui tente de se confronter à l'un des nombreux défis portés par la défense de la guerre à Gaza, à savoir : que sur un point critique de la théorie de la guerre juste – le principe de la proportionnalité qui veut que « la valeur militaire d'une cible doit être plus grande que le tort qui pourrait être fait aux civils » – Israël, comme le reconnaît l'auteur, « peut sembler ne pas passer le test. »

Pouvons-nous en confiance dire que le tort que l'on peut anticiper de faire à des innocents est justifié par les gains militaires attendus par Israël ? Casser le potentiel en roquettes du Hamas et, par-dessus tout, détruire son terrifiant réseau de tunnels offensifs (fortifiés avec le ciment qu'Israël a laissé entrer en quantité limitée pour des fins humanitaires) sont des objectifs militaires de grande valeur. Mais quand le décompte des morts palestiniens dépasse les 500 [note de l'éditeur : il est maintenant au-delà de 1000] – dont beaucoup de civils – je me retrouve moi-même perplexe : ces tunnels valent-ils réellement la vie de tous ces enfants ?

Une personne normale pourrait être arrêtée net par une telle question. Une personne normale pourrait répondre que peut-être, juste peut-être, la guerre ne vaut pas ça. Mais une personne normale n'est pas philosophe de la guerre.

Plutôt que d'affronter la réalité, le philosophe de la guerre fait appel à la raison. Si le problème tient dans la disparité entre l'ampleur effroyable des moyens et la pauvreté prosaïque des fins, ne reconsidérez pas vos moyens, moins encore la guerre elle-même : gonfler simplement les fins.

Il y a néanmoins un moyen de sortir de ce paradoxe. Et nous le trouvons dès lors que nous nous rendons compte que les actions du Hamas ont fait de cette guerre quelque chose qui dépasse Israël ou la Palestine et qu'il s'agit d'une guerre portant sur l'avenir de la moralité des conflits armés. Car si Israël refuse de se battre, nous vivons dans un monde où les groupes terroristes utilisent leurs propres civils et faussent la moralité elle-même pour lier les mains de ceux qui cherchent à se battre moralement. Dans ce monde, la cruauté est un avantage et celui qui est moral se retrouve impuissant face à une agression ou une attaque aveugle. Ne vous y trompez pas : les yeux du monde se portent sur le Hamas et, comme ils l'ont fait depuis des générations, les groupes terroristes du monde entier tireront les leçons de la tactique des terroristes de Gaza et de la réaction du monde. Dès lors, si Israël permet aux boucliers humains du Hamas de le vaincre aujourd'hui, nous en récolterons, tous, les conséquences dans les années à venir.

Et c'est ainsi que nous en arrivons à cet abominable dernier paragraphe.

La guerre à Gaza, voyez-vous, n'est pas une guerre pour des tunnels. Ce n'est même pas une guerre pour la défense d'Israël. C'est une guerre pour... la guerre, une guerre de défense de la guerre juste. Il fut un temps où de doux dingues pensaient qu'ils menaient une guerre pour mettre fin à toutes les guerres. C'était sa justification. Maintenant on fait la guerre afin de rendre possible la guerre juste. Et c'est sa justification.

La théorie de la guerre juste est censée imposer des limites au lancement des guerres et à la manière de les mener. C'est une condition et une contrainte mises à la guerre. Mais ici, elle devient la finalité de la guerre – à la fois sa visée et sa justification. Parce que c'est là la visée de la guerre d'Israël, « les civils ne peuvent pas être utilisés » pour rendre une telle guerre impossible. Ils doivent au contraire être utilisés pour la rendre possible.

Hannah Arendt s'en serait donné à cœur joie avec ce genre de raisonnement : comment il prend une action qu'il reconnaît être sale, la fait passer par le cycle de rinçage idéologique et l'en fait sortir tout propre ; et comment il transforme la production de cadavres humains en un instrument d'une loi supérieure. Ce n'est pas, comme un idéaliste pourrait le penser, que la loi pose une condition ou une contrainte à la production de cadavres. Ce n'est pas non plus, comme un cynique l'envisagerait, que la loi fournit une excuse ou une justification à la production de cadavres. C'est quelque chose de plus étrange, de plus terrible : la loi requiert la production de cadavres.

[Traduction de l'anglais : Michel Ghys]

samedi 2 août 2014

Gaza et la perte de civilisation

Brian Eno - 28 juillet 2014
via : Mondoweiss

Chers tous,

Je sens bien qu'avec cette lettre, je transgresse une règle non dite, mais je ne peux plus me taire.

J'ai vu aujourd'hui la photo d'un Palestinien tenant un sac de viande. C'était son fils. Il avait – pour reprendre les termes de l'hôpital – été déchiqueté par un missile israélien – une attaque utilisant apparemment leur nouvelle arme extra : les obus à fléchettes. Vous savez probablement de quoi il s'agit : des centaines de petites fléchettes en acier tassées autour d'une charge explosive et qui déchire les chairs humaines. Ce gamin, c'était Mohammed Khalaf el-Nawasra. Il avait quatre ans.

Je me suis trouvé tout à coup à penser que ça aurait pu être un de mes gosses dans ce sac et cette pensée m'a bouleversé comme je ne l'avais plus été depuis longtemps.

J'ai alors lu que l'ONU avait dit qu'Israël pourrait être coupable de crimes de guerre à Gaza et qu'il était question de lancer une commission à ce propos. L'Amérique ne s'y associera pas.

Que se passe-t-il en Amérique ? Je sais d'expérience combien vos médias sont biaisés et combien ils vous donnent peu à entendre l'autre face de cette histoire. Mais – pour l'amour de dieu ! – ce n'est tout de même pas si difficile de se renseigner ! Pourquoi l'Amérique maintient-elle ce soutien aveugle à cet exercice unilatérale de nettoyage ethnique ? POURQUOI ? Je ne saisis pas. Je ne peux pas croire que ce soit juste le pouvoir de l'AIPAC... parce que si c'est le cas, alors vraiment votre gouvernement est fondamentalement corrompu. Non, je ne pense pas que ce soit la raison... mais je n'ai aucune idée de ce que cela pourrait être.

L'Amérique que je connais et que j'aime est capable de compassion, elle est ouverte d'esprit, créative, éclectique, tolérante et généreuse. Vous, mes proches amis américains, vous symbolisez tout cela pour moi. Mais quelle est cette Amérique qui soutient cette horrible guerre unilatérale et colonialiste ? Je n'arrive pas à comprendre : je sais que vous n'êtes pas uniques dans votre genre mais alors d'où vient que toutes ces voix, on ne les entende pas s'exprimer ? D'où vient que ce ne soit pas à votre tournure d'esprit que la plupart des gens dans le monde pensent en entendant le mot « Amérique » ? Quelle désolation de voir que le pays qui plus qu'aucun autre fonde son identité sur les notions de Liberté et de Démocratie s'en va mettre son argent aux antipodes de ce qu'il proclame et soutient une théocratie furieusement raciste.

J'étais, l'année passée, en Israël avec Mary. Sa sœur travaille pour l'UNRWA à Jérusalem. Avec nous pour circuler, il y avait un Palestinien, Shadi, qui est le mari de sa sœur et qui est guide de profession, et Oren Jacobovitch, un Juif israélien, ancien major dans l'armée mais qui a dû quitter le service après avoir refusé de passer des Palestiniens à tabac. C'est avec eux deux que nous avions été amenés à voir des choses pénibles : des maisons palestiniennes enserrées de grillages et de panneaux pour empêcher les colons de lancer de la merde, de la pisse ou des serviettes hygiéniques sur ses habitants ; des gosses palestiniens frappés, sur le chemin de l'école, à coups de battes de base-ball par des gosses israéliens sous les applaudissements et les rires de leurs parents ; un village entier évincé et obligé de vivre dans des grottes, trois familles de colons étant venues s'installer sur sa terre ; une colonie israélienne établie au sommet d'une colline et qui détourne ses eaux d’égouts pour qu'elles se déversent directement sur les terres agricoles palestiniennes en contre-bas ; le Mur ; les checkpoints... et les humiliations quotidiennes à l'infini. J'ai poursuivi ma réflexion : « Les Américains cautionnent-ils vraiment tout ça ? Trouvent-ils réellement que c'est bien comme ça ? Ou bien n'en savent-ils juste rien ? »

Pour ce qui est du Processus de Paix : Israël veut le Processus mais pas la Paix. Pendant que le « processus » se poursuit, les colons continuent de s'emparer des terres et de construire leurs colonies... et quand finalement les Palestiniens se déchaînent avec leurs pathétiques feux d'artifices, ils se retrouvent martelés, déchiquetés par des missiles dernier cri et des obus à l'uranium enrichi parce qu'Israël « a le droit de se défendre » (droit que la Palestine n'a à l'évidence pas). Et les milices de colons sont toujours heureuses de faire le coup de poing ou de ravager une oliveraie pendant que l'armée détourne les yeux. Soit dit en passant, la plupart d'entre eux ne sont pas des Israéliens natifs : ce sont des Juifs du « droit au retour », venus récemment de Russie, d'Ukraine, de Moravie, d'Afrique du Sud, de Brooklyn, avec en tête l'idée qu'ils ont un droit inviolable (don de Dieu!) sur cette terre et que « Arabe » égale « vermine » – pur racisme de la vieille école exprimé avec cette même fanfaronnade arrogante, éhontée qu'affectaient les bons vieux gars de Louisiane. C'est cette culture-là que nos impôts soutiennent. C'est comme envoyer de l'argent au Ku Klux Klan.

Mais au-delà de cela, ce qui me trouble réellement, c'est le tableau plus général. Que vous le vouliez ou non, aux yeux de la plupart des gens dans le monde, l'Amérique représente « l'Occident ». Dès lors, c'est l'Occident qui est perçu comme soutenant cette guerre en dépit de nos beaux discours autoritaires sur la moralité et la démocratie. Je crains qu'avec cette hypocrisie flagrante, on ne soit en train de discréditer tous les acquis civilisationnels des Lumières et de la Culture occidentale – à la grande joie des furieux mollahs. La guerre n'a pas de justification morale que je puisse apercevoir – mais elle n'a pas même la moindre valeur pragmatique, ni de sens de « Realpolitik » à la Kissinger ; elle nous donne juste un air moche.

Je suis désolé de vous accabler tous avec cela. Je sais bien que vous êtes très occupés et, à des degrés divers, allergiques à la politique, mais c'est au-delà de la politique. C'est nous qui sommes là occupés à dilapider le capital civilisationnel que nous avons bâti sur des générations. Aucune des questions de cette lettre n'est rhétorique : je ne comprends vraiment pas, alors que j'aimerais bien comprendre.

(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)