mercredi 17 décembre 2008

Les Bédouins n’en ont pas fini avec leurs misères

Haaretz, éditorial du 15 décembre 2008
Version anglaise - Legalize them

La Commission pour le règlement de l’établissement des Bédouins dans le Néguev, dirigée par l’ancien juge à la Cour suprême et ancien contrôleur de l’Etat, Eliezer Goldberg, a présenté ses recommandations, la semaine dernière, faisant une ouverture pour régler une des questions les plus sensibles au sein de la société israélienne.

La Commission recommande de légaliser les villages du Néguev non reconnus et de transférer ceux qu’il n’est pas possible de légaliser vers des lieux convenus de commun accord. Elle recommande également de légaliser des milliers de constructions illégales et de proposer aux Bédouins un arrangement sur la propriété terrienne incluant des compensations, pour partie en terres et pour partie en argent.

« Les Bédouins du Néguev ne sont pas en séjour illégal », a dit le juge Goldberg lors de la présentation du rapport, « ils ne sont pas transparents ni sans droits ». Cela a l’air d’aller de soi. En fait, la réalité israélienne montre que c’est comme ça que les citoyens bédouins d’Israël sont bien souvent perçus, au moins par les institutions officielles.

Les Bédouins sont dispersés dans 46 villages non reconnus qui abritent environ 62.500 personnes. De nombreuses familles, comptant des dizaines de milliers d’enfants, vivent sans le minimum d’infrastructures – eau, électricité, égouts, santé, routes. Il faut dès lors saluer la décision de la Commission de légaliser ces villages et aussi d’œuvrer vigoureusement à un changement de leur situation.

Mais cela ne suffit pas. Ce n’est pas un hasard si, dans le Néguev, on compte 50.000 constructions érigées illégalement, auxquelles s’en ajoutent de 1.500 à 2.000 chaque année. Cette construction illégale, et parfois anarchique, découle de ce qu’une proportion importante de la population bédouine ne peut pas obtenir de permis de bâtir. Pour répondre au problème, la Commission a proposé d’instaurer une nouvelle commission de planification qui devrait légaliser rapidement une grande partie des constructions illégales à l’intérieur des localités bédouines reconnues et de celles qui le seront.

Les recommandations de la Commission se sont heurtées, comme on pouvait s’y attendre, à une opposition politique. Le président du parti « Israël Beiténou », Avigdor Lieberman, s’est empressé d’appeler le gouvernement à rejeter le rapport, et le président du parti d’Unité Nationale, le député Ouri Ariel, a déclaré que cela couperait le Néguev du reste du pays.

De nombreux Bédouins ont également été déçus par le rapport, essentiellement en raison de l’accord sur la propriété terrienne qui n’établit dans la loi que les terres dont il est fait un usage agricole, et non les pâturages. Les Bédouins ont introduit, contre l’Etat, 3.220 requêtes portant sur des terres situées dans le nord du Néguev et seules 380 ont à ce jour été réglées. Si bien que la crainte surgit à l’idée que l’arrangement proposé par la Commission ne fasse échouer une résolution du différend qui oppose l’Etat aux Bédouins à propos des terres, et qu’il se peut que l’Etat doive trouver un arrangement plus généreux.

Les 12 rapports des commissions qui ont précédé la commission actuelle ont été oubliés dans les tiroirs. Il n’est pas acceptable que tel soit le sort de ce rapport-ci. Les services de sécurité ont averti du risque d’un soulèvement bédouin, mais le problème bédouin (sic) doit être résolu non pas seulement par crainte de violences mais parce qu’on ne peut continuer de tolérer une situation dans laquelle des dizaines de milliers de personnes vivent en Israël dans des conditions scandaleuses et sans statut. C’est pourquoi le futur chef du gouvernement devra veiller à nommer aux postes de Ministre de l’Intérieur et de Ministre à la construction et au logement des personnes qui s’emploieront d’une manière décidée à mettre en œuvre les recommandations de la Commission.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Un village bédouin entièrement démoli

The Other Israel - Courriel diffusé le 15 décembre 2008

Ce matin, à cinq heures, plus de 200 policiers et membres de la « Patrouille Verte » ont fait une descente sur le campement bédouin d’Abdallah al-Atrash, dans la région de Rahat. Six heures durant, ils ont procédé à la démolition de la totalité du village et expulsé de force les 20 familles qui vivaient là. Pas la moindre structure n’est restée debout et tous, hommes, femmes et enfants, ont été chassés de leur terre.

L’affaire était en jugement devant les tribunaux depuis 2000 mais, il y a quatre jours, l’ordre de démolition et d’évacuation a été donné au village. Le gouvernement leur a ordonné d’évacuer immédiatement cette terre, sans leur offrir d’autre lieu où s’établir. Aucune solution n’a été offerte, ni aucune suggestion avancée. On leur a simplement dit : « Allez-vous-en ».

Ils vivaient dans ce même endroit depuis près de vingt ans après avoir été chassés de leurs anciennes maisons, plus à l’ouest. Ces gens appartiennent à la tribu Atrash et vont probablement aller vivre avec des proches, du côté de Hura, dans un village non reconnu des Atrash. Quelques uns vont rester sur cette terre et ont dit aux membres du RCUV (Conseil régional des Villages non reconnus) qu’ils comptaient dormir parmi les vestiges de leurs maisons, jusqu’à ce que de nouvelles tentes aient été érigées.

Cette expulsion vient quelques jours après la publication des recommandations de la Commission Goldberg qui s’exprime en faveur de la reconnaissance des villages bédouins à l’est de la route 40. Abdallah al-Atrash se situe à l’ouest.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Le statut de prisonniers de guerre

Amira Hass - Haaretz, 11 décembre 2008
Version anglaise - Instead of Auschwitz

Jusqu’à Auschwitz, le comité qui milite pour la libération de Gilad Shalit est allé jusqu’à Auschwitz où, à ce que l’on rapporte, ses membres ont distribué 888 fleurs jaunes. C’était en octobre et il ne reste plus qu’à espérer que cet artifice médiatique ne se répétera pas : soit qu’un accord soit obtenu prochainement, soit que les organisateurs auront compris à quel point ce geste était de mauvais goût.

Le comité poursuit assidûment son activité visant à faire pression sur le gouvernement, en dépit des mises en garde que cela porte préjudice aux négociations. En cela, les organisateurs et les participants manifestent un solide manque de confiance dans la sincérité des promesses des politiciens. Mais le manque de confiance s’arrête quand il s’agit de la politique d’oppression qu’Israël impose à la population palestinienne de la Bande de Gaza. Là, tout au contraire, les organisateurs (dont la branche chargée des missions du mouvement kibboutzique) acceptent l’approche du gouvernement, mais ils en exigent simplement davantage, bloquer davantage la nourriture, les médicaments, le gasoil et l’argent, démolir davantage l’industrie et l’agriculture, et que davantage de maisons soient privées d’eau. Telle est la logique qui présidait au blocage des points de passage initié, en octobre, par le comité en signe de manifestation. Et le comité tourne maintenant ses flèches en direction des familles des prisonniers palestiniens. Il a ainsi tenté de faire obstacle aux visites des familles à la prison d’Ashkelon et promet de faire de même dans d’autres prisons.

La chose n’est pas contestable : la captivité de Shalit est cruelle. L’incertitude et le manque d’information, l’absence de tout contact suivi, le fait qu’il n’y a aucun organisme extérieur pour lui rendre visite et inspecter ses conditions de détention. Le comité exige une « réciprocité ». Mais cela a plutôt des airs de vengeance. Dans notre naïveté, nous pensions que le comité voulait la libération de Shalit. A cette fin, il lui incombait de faire ses devoirs à domicile, et pas à l’école d’Ehoud Barak.

S’agissant d’illégalité, il aurait dû rappeler à son usage et à celui du gouvernement qu’il est interdit à un pays occupant d’emprisonner sur son territoire souverain des habitants des territoires sous occupation. Ceux qui sont à la tête du comité auraient pu examiner les choses pour savoir que le droit à des visites régulières en prison est refusé à des milliers de Palestiniens (dont un millier de familles gazaouites). Un examen de l’information fournie par l’ « Association (israélienne) pour les Prisonniers Palestiniens » apprendrait aux militants du comité que les prisonniers palestiniens de sécurité n’ont pas le droit d’avoir de conversations téléphoniques régulières avec leurs familles, même quand celles-ci ne leur ont pas rendu de visites depuis des mois ou des années.

Est-ce là ce que l’on pense au sein du comité ? Que ce qui est réclamé, c’est encore une pincée de cruauté supplémentaire, afin de mobiliser la population des détenus et de leurs familles dans la lutte pour la libération de Shalit ? Pourquoi ne pas plutôt écouter les Palestiniens ?

Pour les Palestiniens, Shalit n’est pas un enfant qui a écrit une histoire touchante [allusion à un conte que l’on a ressorti et que Shalit avait écrit dans sa jeunesse - ndt]. Pour eux, c’est un soldat des forces blindées, et lui et ses camarades participaient au bombardement d’une population civile. Pour les Palestiniens, Shalit et les 11.000 prisonniers palestiniens partagent le même statut de prisonniers de guerre.

Au lieu de se rendre en Pologne et à Ashkelon, les dirigeants du comité pourraient aller à Lod afin d’y rencontrer Leila Bourghal. Mère d’un prisonnier nommé Moukhlas, elle aura bientôt 80 ans, mais avec la clarté de pensée qui est la sienne, elle est en mesure de leur apprendre énormément sur ce qu’est la vie quand vos droits vous sont niés en permanence. Ils apprendront d’elle le courage et aussi à préserver l’honneur et l’espoir, alors même que personne au monde ne connaît ni ne parle de son fils.

Au lieu d’exiger des services pénitentiaires de cesser les visites en prison, ils peuvent demander à rencontrer, dans son lieu de détention à Gilboa, Walid Daqqa, originaire de Baka al-Garbiyah. Et pour se préparer à cette visite, ils sont invités à lire les méditations qu’il a écrites ces dernières années. S’ils rechignent à se lancer dans l’aventure que c’est de faire le trajet jusqu’au village de Kalandiya (au-delà du checkpoint de Kalandiya, mais en territoire annexé à Jérusalem), ils pourront, à l’extérieur du checkpoint, rencontrer les parents du prisonnier Ahmed Amira. Si tous ceux-là avaient été juifs, ils auraient tous été libérés depuis longtemps déjà, même sous le chef d’actes d’accusation bien plus graves. Mais comme ils sont Arabes, citoyens et habitants de l’Etat, Israël refuse tout net d’envisager leur libération. Même en échange de Shalit. Au lieu de réclamer davantage de cruauté, pourquoi ne pas exiger de l’Etat de lever son opposition à leur libération ?

Au lieu de les traiter, eux et leurs familles, en ennemis, il vaudrait la peine que les dirigeants du comité de libération de Shalit les rencontrent et avisent, avec eux, comment agir avec bon sens et justice pour libérer Shalit et les prisonniers palestiniens – tous prisonniers de guerre.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Violences de colons sous le couvert de la Loi

Akiva Eldar - Haaretz, 8 décembre 2008
Version anglaise (partielle) - Israeli legal system going soft on settlers

Tant du côté du Procureur de l’Etat que du côté des organisations pour les droits de l’homme, on n’a pas été surpris, hier, par la décision de la juge Malka Aviv de libérer le colon d’Hébron, Ze’ev Braude, soupçonné d’avoir ouvert le feu sur des Palestiniens après l’évacuation de la « maison de la discorde ». Il suffit de parcourir le site Internet des tribunaux pour trouver, dans le curriculum vitae de la juge en question, qu’elle est elle-même colon de longue date ; Malka Aviv compte parmi les premiers installés dans le moshav de Gitit, dans la vallée du Jourdain, créé en 1975 par les « Colonies agricoles du Bétar ». En 41 ans d’occupation, des colons et des gens dévoués à la cause de la colonisation juive en Cisjordanie se sont intégrés au sommet de l’armée, ont fait leur place à des postes clés de l’administration civile et gagné une partie de l’appareil judiciaire.

La manière amicale dont le juge Moshe Drori a traité le colon Noam Federman, il y a une semaine, n’était pas non plus exceptionnelle. En dépit du fait que ce colon plein de ressources avait pénétré sur un terrain déclaré « zone de sécurité spéciale », violant une ordonnance du commandant et un engagement donné par le chef du conseil, le juge Moshe Drori avait réprimandé l’Etat pour avoir osé enlever Federman de chez lui, sans prendre soin de frapper à la porte. Le même esprit d’indulgence a régné sur la justice de paix de Jérusalem lorsqu’a été fixée à quatre mois de travaux d’intérêt général, six mois de prison avec sursis et une amende de 300 shekels, la peine de Yifat Elkobi, condamnée pour avoir lancé des pierres contre la maison d’un Palestinien d’Hébron et avoir cassé les vitres de la maison. Yifat Elkobi, rendue célèbre pour avoir produit cette perle de « sharmouta » [salope] à l’adresse d’une voisine palestinienne (1), a bénéficié de la clémence du tribunal, malgré le fait qu’elle a réussi à cumuler trois condamnations pour rébellion et agression d’un policier. La juge de paix de Kfar Saba, Navah Bechor, a renvoyé chez lui Avri Ran, un colon qui s’était fait une réputation d’être la terreur des Palestiniens et avait même été déclaré criminel en fuite. Bien que Ran ait reconnu plusieurs points de l’acte d’accusation, la juge a décrété que les témoignages des victimes palestiniennes étaient « exagérées et non crédibles ». Deux autres accusés, impliqués dans des échauffourées, ont eux aussi été acquittés. Navah Bechor a également fait libérer Zvia Shariel, une jeune fille d’Alon Moreh, qui était accusée de l’agression d’un Palestinien et qui refusait de reconnaître la compétence du tribunal israélien à juger de son affaire.

Il n’y a bien sûr pas moyen de prouver qu’un juge a prononcé des verdicts cléments assortis de peines légères contre des colons en raison de sa sympathie pour l’entreprise de colonisation. Néanmoins, il y a trop des doigts des deux mains pour compter les condamnations dans les deux tribunaux de justice de paix qui ont à juger des délits commis par des Israéliens à l’encontre de Palestiniens : la justice de paix de Jérusalem et celle de Kfar Saba. L’organisation « Yesh Din » a fait le constat qu’en trois ans, de septembre 2002 à septembre 2005, le tribunal de Kfar Saba avait eu à se prononcer dans 392 dossiers contre des Israéliens ayant commis des actes criminels sur le territoire de Samarie. Une majorité des dossiers (257) s’achevaient par une condamnation. Seuls 11 actes d’accusation traitaient d’atteinte à des Palestiniens, dont sept se concluaient par un acquittement. Le phénomène n’est pas neuf. Il suffit de rappeler les peines ridiculement légères prononcées contre des colons connus comme le rabbin Lewinger et Pinhas Walerstein, condamnés pour l’assassinats de Palestiniens.

Il y a exactement 15 ans, quelques semaines après la signature de l’accord d’Oslo, quand Yitzhak Rabin s’est rendu en visite à Hébron, le colonel Meir Klipi qui commandait du secteur (et qui est aujourd’hui le secrétaire militaire du Premier ministre) lui avait dit : « Ce qui me préoccupe par-dessus tout, c’est l’appareil judiciaire… Nous arrêtons un Juif, il passe au tribunal et le juge le relâche… On n’applique pas la loi et quand on n’applique pas la loi, il ne peut y avoir de dissuasion. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Dans une yeshiva au cœur du quartier Ajami, on planifie l’occupation du Mont du Temple

Kobi Ben-Simhon - Haaretz, 21 novembre 2008
Version anglaise - God's little acre

Le rabbin Eliyahou Mali, l’un des dirigeants de la yeshiva Atèrèt Cohanim, désire s’installer dans les cœurs. Il a établi dans le quartier Ajami, au cœur de Jaffa, une yeshiva avec des dizaines d’étudiants de Beit El, dont certains s’étaient déjà trouvés impliqués dans des échauffourées avec les voisins arabes. Provocation ? En fin de compte, avec ses étudiants, Mali nourrit des idées théoriques d’occupation du Mont du Temple. Et c’est dans cet esprit de coexistence que sera prochainement établi à Jaffa un quartier national-religieux.

Au lendemain de son entrée en fonction comme membre du conseil municipal de Tel Aviv - Jaffa, Omar Siksek n’est pas en mesure de sourire. Des gens entrent dans le bureau du président de l’Association pour les Arabes de Jaffa, rue Yefet, voulant fêter sa victoire, mais il n’a pas l’humeur à la fête. Il a le visage fermé. « Des arabophobes sont venus s’installer à Jaffa », dit-il. « Ils sont dangereux, ils sont capables d’embraser la rue à tout moment. Je crois que l’embrasement est tout proche. Si pas dans le mois, dans les deux mois à venir. Nous nous attendons à la répétition, ici, des incidents d’Acre. Ça ne fait pas de doute pour moi. »

Il y a environ un mois, a été établie au cœur du quartier Ajami une yeshiva appartenant au courant sioniste religieux. Depuis lors, Omar Siksek sent qu’il se trouve au seuil d’une nouvelle guerre de culture qui lui est imposée : « Nous n’avons pas de problème avec la religion juive », explique-t-il. « Il y a à Jaffa un grand nombre de synagogues et il y a toujours eu ici un respect mutuel entre les religions. Mais je n’ai pas envie que viennent habiter dans mon quartier des gens avec des idées extrémistes, qui veulent me faire partir de chez moi. Pendant que les étudiants de la yeshiva viennent résider à Jaffa, 500 ordres de démolition et d’expulsion pèsent sur les maisons d’habitants arabes, à Ajami pour la plupart. C’est un paradoxe troublant qui ne peut que conduire à un désastre. Cela fait 60 ans que nous vivons dans la coexistence – qu’avons-nous besoin maintenant de ce foutoir venu du Yesha [la Judée-Samarie, Cisjordanie des colons - ndt] ? »

Sur le toit de la yeshiva, située au bout de la rue de Toulouse, flotte le drapeau israélien. Le directeur et fondateur de la yeshiva, le rabbin Eliyahou Mali, se tient à côté de la porte en fer rouillé. Il ne paraît pas troublé. Ferme et décidé, il a quitté il y a deux mois sa maison de Beit El [colonie de Cisjordanie - ndt] et il habite aujourd’hui, avec son épouse Mical et leurs neuf enfants, rue de l’Etrog dans le quartier Ajami. Une quarantaine de jeunes étudiants l’ont suivi et, dès l’après-midi, ils remplissent la yeshiva et s’occupent de l’étude de la Guémara, de la Bible et de la loi rabbinique. Eliyahou Mali, leur professeur vénéré, compte bien en entraîner encore des centaines derrière lui.

La lutte change d’orientation

Le rabbin Eliyahou Mali, 51 ans, ancien membre du kibboutz religieux de Shlouhot, dans la vallée de Beit She’an, a enseigné durant dix ans dans la yeshiva Mercaz Harav, à Jérusalem. En 88, il a été nommé à la tête de la yeshiva Bnei David, préparatoire à l’armée, dans la colonie d’Ali, en Samarie. Il compte aujourd’hui parmi les dirigeants de la yeshiva Atèrèt Cohanim, à Jérusalem-Est, à la tête de laquelle se trouve le rabbin Shlomo Aviner, une yeshiva dont les membres se sont beaucoup occupés du peuplement par des Juifs et de la prise de contrôle de propriétés dans des quartiers arabes de la Vieille Ville de Jérusalem dans les années 80 et au début des années 90. Son frère, le rabbin Yehouda Mali, est l’un des dirigeants de l’association « Elad » qui œuvre au peuplement et au renouveau de la zone de la Cité de David biblique qui constitue aujourd’hui une partie du quartier de Silwan.

« Je veux le calme et ça ne m’intéresse pas de faire mousser l’ambiance. Même à Aroutz 7­ [radio et site Internet liés aux colons - ndt] j’ai refusé une interview », a dit le rabbin Eliyahou Mali qui a refusé d’être interviewé pour cet article. Au cours de deux brèves rencontres avec lui, il n’a cessé d’insister sur le fait que ses étudiants et lui « œuvrent à Jaffa sur les voies de la paix. Cela ne nous intéresse absolument pas de porter atteinte à quelqu'un ou d’entrer en conflit avec les Arabes, même s’il y en a parmi eux qui essaient de nous provoquer, qui s’approchent en voiture de la yeshiva et lancent des injures ».

Cependant, à suivre les déclarations d’Eliyahou Mali au fil des derniers mois, on découvre qu’Omar Siksek a effectivement quelques bonnes raisons de s’inquiéter du nouveau résident. Dans une interview accordée en avril dernier à « HaTzofeh » [le ‘journal du sionisme religieux’ - ndt], Eliyahou Mali racontait que « suite à l’expulsion du Goush Katif [colonies de la Bande de Gaza - ndt], on m’a proposé de fonder la yeshiva. Pendant cette même période, mon épouse et moi nous étions engagés dans notre examen de conscience. Nous réfléchissions à ce que nous pourrions faire dorénavant comme amendement après ce qui s’était produit là-bas. Durant la période du ‘désengagement’, nous sommes descendus dans la plaine côtière, à Ramat Hasharon, pour discuter avec des gens à l’approche des moments décisifs du processus de ‘désengagement’. Nous avons pris conscience de ce que la majorité du peuple d’Israël est installée entre Hadera et Guedéra. C’est là aussi que sont prises les décisions… Notre conclusion fut alors, sans avoir pris encore de décision concrète, de déménager de Beit El vers le Goush Dan [région de Tel Aviv], avec d’autres familles et de commencer à agir. Nous avons discuté avec des amis et l’idée s’est enracinée chez de nombreuses familles. Nous leur avons expliqué que nous avions mené une grande entreprise dans les ‘localités’, durant les 30 dernières années, mais qu’il fallait aujourd’hui déplacer la lutte vers un autre lieu. »

Dans ses cours, qui sont diffusés sur le site Internet de la yeshiva Atèrèt Cohanim, Eliyahou Mali fournit une explication de son nouveau projet à Ajami. C’est ainsi que dans un cours portant sur les caractéristiques des guerres de Saul et leurs racines spirituelles, il explique à ses étudiants que « il y a un royaume de préparation et il y a un royaume d’éternité. Bien sûr, lorsque vous avancez d’une manière graduelle, vous commencez par des guerres défensives et ensuite, vous vous lancez dans des guerres offensives. Et bien sûr, lorsque vous construisez une conscience nationale, vous la construisez avant tout au niveau de ses fondations – au niveau existentiel. Il y a une guerre de nécessité existentielle par opposition à une guerre de mission.

« Par exemple toi », dit Eliyahou Mali en s’adressant à un de ses étudiants, « tu n’as pas de problème avec l’idée d’occuper le Mont du Temple, de révoquer le waqf, d’enlever la mosquée d’Omar et de commencer à bâtir le Temple, d’accord ? Mais quelqu'un d’autre qui habite le nord de Tel Aviv te dira : ‘Tu es tombé sur la tête ?’ Il te dira que tu mets en danger toute l’entreprise sioniste, par ton comportement irresponsable. Il pense que le fanatisme qui ne prend pas en compte la réalité peut aisément amener sur nous la destruction. C’est pourquoi tu es, selon lui, extrêmement dangereux et il faut te mettre en prison pour sauvegarder l’Etat que nous avons obtenu après deux mille ans, parce que nous n’avons pas écouté les religieux, les rabbins. Tu comprends quel regard ils portent là-dessus ? »

La conquête du pays est plus vivante que jamais dans les cours d’Eliyahou Mali. « Construire la conscience nationale, c’est un processus progressif et lent », dit-il, « et d’ici que tu arrives à ce que le peuple tout entier soit avec toi, tu ne fais pas cela sans descendre à Tel Aviv. Il n’y a rien à faire. Si tu continues à t’enfermer à Jérusalem et dans les colonies, et à parler d’une manière arrogante, cela ne t’aidera à rien. Tu restes de ton côté et eux du leur, sans connexion et sans changement général au sein du peuple et de la conscience du peuple. Nous nous trouvons devant un problème. »

Selon lui, les dirigeants du courant national-religieux ont, eux aussi, échoué. « L’attitude dominante quand il s’agit d’affronter les problèmes, c’est un coup ‘bang’ et puis fini. Avec la méthode d’extinction des incendies, solution superficielle. Si le gouvernement veut retirer des ‘localités’, quelle est la méthode adoptée ? Des manifestations monstres. Mais avez-vous ainsi guéri la génération, quand vous avez essayé d’amener des milliers et des milliers de personnes pour faire obstacle, de manière ponctuelle, à cet acte qui découle en réalité d’un échec spirituel général auquel vous n’avez pas tenté de remédier ? Vous êtes descendus à Tel Aviv, mais quand ? A l’occasion d’une manifestation sur la place Rabin ? Pendant que toute la population était assise chez elle, à regarder la télévision ? Ou bien êtes-vous entrés dans les quartiers et avez-vous enseigné la Torah à la masse et propagé la Torah ? Il faut changer de méthode et le changement de méthode est psychologique. Ce n’est qu’alors que nous obtiendrons des résultats. En ce moment, nous ne pouvons nous dissimuler le fait désolant que nous avons perdu la bataille. C’est la réalité. Et cela ne servira à rien de se raconter que nous avons gagné avec l’amour. Chers amis, nous avons perdu. Et il faut analyser la cause et en tirer les conséquences. »

Un cocktail déplaisant

Ces paroles tenues par Eliyahou Mali devant ses étudiants relèvent d’un long examen de conscience mené au sein du sionisme religieux. Le phénomène de la création de noyaux d’étude de la Torah dans des localités présentant un caractère laïque à l’intérieur de la Ligne Verte a commencé parallèlement au démarrage de l’installation dans le Yesha [Judée - Samarie - Gaza / ndt] – dès 1968, des étudiants du Mercaz Harav ont fondé un noyau de familles religieuses et une yeshiva offrant un programme combiné avec le service militaire à Kiryat Shmona ; dès les années 80, des noyaux d’étude de la Torah arrivaient à Yerouham, Eilat, Tsfat et Beit Shemesh, et dans les années 90, dans des villes comme Tel Aviv et Ramat Gan. L’orientation prise par ces noyaux et yeshivot de pénétrer dans des villes mixtes est un phénomène marginal et plus tardif qui s’est renforcé ces dernières années.

« Aujourd’hui, plus que dans le passé, il y a dans les villes mixtes, une sévère escalade dans les rapports entre Juifs et Arabes », dit Elie Rekhess, chercheur au Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel Aviv et éditeur du livre « Villes mixtes en Israël ». « La situation est extrêmement explosive. Il se déroule ici un processus où un mélange de problèmes socio-économiques au sein de la population arabe se heurte à un réveil national-religieux juif. Cela fait un cocktail déplaisant. »

Elie Rekhess est opposé au phénomène de création de noyaux d’étude de la Torah et de yeshivot dans les villes mixtes. « L’entrée d’une yeshiva à Ajami est clairement une provocation, c’est une nouvelle colonie, modèle 2008. La présence juive dans les Territoires [occupés] est déjà organisée et maintenant, ces mêmes gens qui entrent dans les quartiers arabes veulent s’assurer qu’à l’intérieur de la Ligne Verte, le caractère juif sera préservé. Ils s’amènent sciemment sur un baril de poudre où la première allumette peut provoquer une énorme déflagration. Une telle yeshiva à Jaffa ne crée pas la base d’une coexistence, au contraire, quand un rabbin de [la colonie de] Beit El se fait une place au cœur d’un quartier arabe, il pose un geste politique. Son message est très clair. »

Le député Arieh Eldad [Union Nationale - Parti National Religieux – ndt] voit les choses autrement. « Le fait même de cette opposition des Arabes à l’entrée de Juifs dans un quartier, c’est un culot arabe comme il n’en est pas, c’est d’un racisme fou », répond-il aux critiques. « Celui qui vient dire que Jaffa est une ville arabe et qu’il est interdit à des Juifs de s’y installer est un antisémite et un raciste islamiste. Des Juifs qui critiquent une yeshiva comme celle-là sont des anti-sionistes. Je ne comprends pas pourquoi il est permis à des Arabes de déménager de Nazareth à Nazareth-Ilit, de quartiers de Jérusalem-Est à la Colline Française, de venir à Carmiel, et interdit à des Juifs de venir à Ajami. Les déclarations contre la yeshiva caractérisent une partie de la population arabe qui souhaite effacer le caractère juif de l’Etat. Des gens comme ça, il faut les expédier d’ici, il faut tuer dans l’œuf ce phénomène. Je ne pense même pas que ce sont des traîtres, ce sont tout simplement des ennemis. Et les ennemis, on les combat. »

La cérémonie d’inauguration de la yeshiva, il y a un mois, avec pour apogée l’entrée du rouleau de la Torah, s’est accompagnée des protestations d’une quarantaine de manifestants arabes. Le président du quartier d’Ajami, Kamal Agbariya, dont la maison est adjacente à la yeshiva, était parmi les manifestants. « Nous sommes venus dire que personne ne sera notre maître chez nous, que personne ne nous imposera d’ordre dans notre espace de vie. Ce n’était en fait que le début. Ces dernières semaines, il y a déjà eu au moins quatre cas de harcèlement mutuel entre jeunes Arabes et étudiants de la yeshiva. Ces incidents ont comporté ou des injures, ou de la violence physique, ou des jets de pierres. Les relations ne cessent de se tendre. Selon l’expression des habitants d’Ajami, l’arrivée des étudiants de la yeshiva dans le quartier, c’est comme l’arrivée d’un régiment de soldats. Les habitants perçoivent cette yeshiva, qui offre un programme combiné avec le service militaire, comme le bras religieux du pouvoir dont l’objectif caché est la judaïsation de Jaffa. »

C’est notre maison à tous qui s’embrasera

La yeshiva n’est qu’une partie d’un nouveau système de relations qui se trame entre le courant national-religieux et la ville de Jaffa. L’année passée, à l’initiative de l’association « Rosh Yehudi » [‘Tête juive’], dont l’objectif est « l’approfondissement de l’identité juive dans toutes les couches de la population », a été fondé un noyau d’étude de la Torah dans le quartier de Jaffa Dalet. « Ce qui a commencé comme un rêve lointain, avec quelques familles isolées, acquiert petit à petit un ancrage sur le terrain », écrit Mikhal Atias, membre de ce noyau, sur le site Internet de celui-ci. « Le noyau de Jaffa, créé il y a moins d’un an, ne cesse de se développer. Sur la courte période de temps écoulée depuis sa création, le noyau a réussi à embrasser plus de dix familles. Voyant que cela marchait bien, les membres du noyau ont commencé à acheter des appartements à cet endroit, renforçant ainsi son existence. »

Le président de « Rosh Yehudi », qui en est aussi l’un des principaux donateurs, est le promoteur immobilier Israël Zeira, propriétaire de l’entreprise de construction « Baémouna » qui construit et vend des appartements à destination du public national-religieux. Outre l’activité de la société dans des villes comme Beit Shemesh, Elad et Jérusalem, « Baémouna » a commencé à développer des projets dans des villes mixtes. A Lod, par exemple, Israël Zeira a établi quelque 80 appartements près des quartiers arabes. « Nous avons pour perspective d’amener des familles appartenant au courant national-religieux à Tel Aviv, afin qu’elles se mêlent aux jeunes laïcs », dit Israël Zeira. « A Jaffa, nous sommes venus pour soutenir les Juifs, pas à cause des Arabes. Les Arabes, ce n’est qu’un symptôme. Il y a un phénomène regrettable par lequel des Juifs abandonnent Jaffa du fait de la détresse socioéconomique. Nous sommes venus les encourager, leur donner une aide sociale. Nous sommes venus insuffler une force spirituelle comme nous le faisons en bien d’autres endroits du pays. A Jaffa, il y a une tendance post-moderne qui mêle élèves juifs et arabes, par exemple. Nous pensons que ce n’est pas approprié et que les écoles doivent être séparées. »

Israël Zeira recommande de ne pas s’alarmer de la réaction de la communauté arabe. « Je ne m’excuse pas pour ce que je fais, j’en suis fier. La communauté nationale-religieuse est une communauté de qualité ; partout où elle va, elle apporte la prospérité. A Ramat Gan, 200 familles ont fait fuir les criminels du quartier de Ramat Amidar ; à Lod, nous avons 200 familles pour lesquelles nous avons bâti un beau projet de logements. Ce processus atteindra Jaffa également. Si nous réunissons encore des gens, alors nous construirons peut-être aussi des logements pour eux. »

L’ambition de fonder un projet de logements à Jaffa est déjà passée au stade de la réalisation. Itai Granek, directeur du noyau d’étude de la Torah, organise ces jours-ci un groupe pour l’achat d’un projet de logements au 140 du boulevard de Jérusalem. Fin septembre, il a publié, sur un des sites Internet de courtage en immobilier, l’annonce suivante : « En voie de constitution : groupe d’achat pour la communauté nationale-religieuse à Jaffa, d’un projet de 270 unités de logement, comprenant des synagogues, des bains rituels et des jardins d’enfants. A partir d’un noyau social existant d’étude de la Torah. Dépêchez-vous de vous enregistrer. »

« Tout doucement, sans que nous y prenions garde et pourtant sous notre nez, des noyaux provocateurs renforcent leur mainmise sur le terrain et attisent la haine et la suspicion entre les populations juive et arabe », dit Meital Lehavi qui dirige la liste Meretz à la municipalité de Tel Aviv-Jaffa. « Je ne suis pas sûre que les habitants de la ville sont conscients de cette marche vers la judaïsation de Jaffa par des ‘colons’ juifs qui se considèrent évidemment comme les continuateurs de la génération des pionniers et assécheurs de marais. De même qu’on trouve à justifier le recours à ces arguments à Kedoumim, Itamar, Shilo et la nuée d’autres avant-postes illégaux, on commence aussi à pouvoir entendre semblables justifications pour les efforts de judaïsation des quartier de Jaffa. Mais celui qui croit qu’il réussira à saper la stabilité des rapports entre Juifs et Arabes à Tel Aviv-Jaffa, en sera pour ses frais : Jaffa ne sera pas Acre. Les habitants de Tel Aviv-Jaffa continueront de renforcer ce qui relie et unifie, contre la division. Yesha [la Cisjordanie des colons - ndt], ce n’est vraiment pas ici. »

La députée [travailliste] Nadia Hilou, présidente du lobby des villes mixtes auprès du Parlement israélien, est déterminée à arrêter, à Jaffa, les tendances à faire mousser. « Mon expérience de la vie à Jaffa, enfant, était totalement différente de ce qui se passe aujourd’hui. Le quartier était mixte au plein sens du terme. Nous faisions les fêtes ensemble, ma mère préparait des gâteaux spéciaux pour Pessah et des paquets de chocolat pour la Noël. Le jour de Kippour, j’avais une amie qui m’apportait un étrog [fruit utilisé pendant la fête juive de Soukkot - ndt]. Dans les années 60, nous nous déguisions tous les ans, à la fête juive de Pourim. Cela ne partait pas de l’idée de renoncer à votre identité, mais de l’idée que vous associez les autres et que les autres vous associent. »

Pourtant, à un certain moment, Ajami a commencé à se vider de ses habitants juifs. « Des familles juives devenues plus solides socioéconomiquement parlant, se sont mises à quitter le quartier », raconte Nadia Hilou. « Dans les années 80, le quartier s’est quasiment vidé des Juifs partis, pour l’essentiel, à Holon et Bat Yam. C’était vraiment fort négligé, ici. Mais les Arabes sont restés et ont créé un mélange démographique intéressant où vivent ensemble des plus basses aux plus hautes couches sociales. Aujourd’hui, vivent dans le quartier des avocats, deux juges et des chirurgiens, à côté de délinquants. Ce n’est que dans les années 90 que les Juifs ont commencé à revenir à Jaffa, mais il s’agissait alors d’une couche sociale solide et riche : des Juifs qui voyaient dans Jaffa un investissement immobilier. C’est alors que des projets comme ‘Andromède’ ont surgi. Ces gens ne menaient et ne mènent pas une vie de communauté avec les Arabes – non pas par malveillance mais simplement, ils envoient leurs enfants dans des écoles privées, si bien qu’il n’y a pas de liens. »

De l’avis de Nadia Hilou, l’arrivée à Jaffa de la communauté nationale-religieuse représente un nouveau défi pour la trame, changeante et sensible, de la vie. Les événements d’Acre l’ont amenée, il y a trois semaines, à prendre l’initiative d’une rencontre urgente entre le rabbin Eliyahou Mali et des religieux musulmans et chrétiens de Jaffa. « Un jour, une mère est venue me voir et elle m’a parlé d’une confrontation verbale qu’elle avait eue avec un étudiant de la yeshiva qui avait dit à son fils : "Nous vous ferons déguerpir d’ici" », raconte Nadia Hilou. « J’ai alors décidé de téléphoner au rabbin Eliyahou Mali. Silence à l’autre bout du fil. Puis je lui ai expliqué que je voulais organiser une rencontre entre dirigeants, trouver un canal pour une collaboration qui empêche les événements d’Acre de filtrer jusque Jaffa. Il suffirait d’une quelconque friction qui prenne une autre direction pour que notre maison à nous tous s’embrase. »

Retour à octobre

Le groupe des dirigeants locaux s’est rencontré chez Eliyahou Mali. « Cette invitation a immédiatement fait tomber la tension », raconte Nadia Hilou. « Nous étions assis chez lui, dans une petite maison modeste. Il a ouvert la rencontre en disant enseigner à ses étudiants l’amour, l’acceptation de l’autre et le renforcement de la foi en dieu. »

Cela vous a rassurée ?

« Vous voyez, il se peut que sur mon chemin de conciliation, soient créées à Ajami deux autres yeshivot ou même quatre. Mais avons-nous la force de les faire s’en aller ? Conviendra-t-il que quelqu'un se lance dans la bataille ? Je pense que non. Résister ne résoudra pas le problème. Jaffa est judéo-arabe et nous ne sommes pas opposés à ce que des Juifs viennent y habiter. Ce n’est pas ça le problème. Le problème commence quand il y a d’autres intentions, cachées, contre la population arabe. C’est comme ça qu’il y a, à Jaffa, des gens comme Omar Siksek qui ne pensent pas comme moi et qui considèrent qu’il faut se battre. Je reconnais que je ne voulais pas consacrer trop de réflexion à cela. J’avais envie de croire ce que me disait le rabbin Eliyahou Mali. Je pense que c’est commode de croire, que c’est, en un certain sens, la voie de la facilité. J’ai peur de ressasser des pensées et d’arriver à d’autres conclusions. »

Comme ?

« Une vraie peur. La vie en commun a, depuis toujours, été très bonne, mais durant l’Intifada al-Aqsa, en 2000, des policiers ont ouvert le feu à Jaffa, des balles me sont passées au-dessus de la tête. C’est l’expérience la plus dure que j’ai vécue. Tout le pays s’embrasait. A Jaffa aussi, on a mis le feu à des pneus et barré des rues, mais entre les habitants juifs et arabes de Jaffa, il n’y a pas eu de confrontation. Il y avait un conflit et de la tension, mais pas de heurts. La vie s’est poursuivie. »

Mais cela a laissé des traces.

« De rudes traces. J’habite à la limite de Bat Yam et de Jaffa. Lors du deuxième soir des tensions dans la ville, j’ai vu des soldats dans ma rue. Je ne pensais pas que c’était sérieux mais apparemment, ils étaient en état d’alerte. A une heure du matin, nous avons été réveillés en entendant des cris menaçants de ‘Mort aux Arabes’. Des manifestants juifs de Bat Yam étaient sortis sans chemises, avec des bâtons, hurlant à tue-tête. Ils voulaient entrer dans Jaffa en passant par ma rue. A ce moment, j’ai téléphoné au représentant de la communauté arabe de Jaffa pour qu’il alerte les habitants. Il m’a dit : ‘C’est en ordre, nous les attendons, qu’ils viennent’. J’étais abasourdie. Par chance, la police barrait les deux côtés, les empêchant de se rencontrer. Aujourd’hui, je travaille dans la peur ; je ne sais pas où un conflit religieux peut mener. Ça me fait peur. J’ai peur que ça ne se répète. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Dans notre capitale à nous tous

Daphna Golan - Haaretz, 8 décembre 2008

Dans son discours de victoire, Nir Barkat, le nouveau maire de Jérusalem, a proclamé : « C’est une victoire pour le peuple juif tout entier » – ignorant le quart de million de musulmans et de chrétiens palestiniens qui habitent sa ville.

Avec son entrée en fonction, il faut espérer qu’il n’oubliera pas un tiers des habitants de sa ville – les Palestiniens. Il faut espérer qu’avant de mettre en œuvre ses promesses de construction de nouveaux quartiers juifs dans la ville, il regardera du côté d’Hébron qui s’embrase, qu’il apprendra la manière dont Juifs et Arabes vivent séparés et dans l’inégalité à Acre, Ramle et Jaffa, et qu’il proposera une voie nouvelle d’une vie de partenariat équitable entre les Juifs et les Arabes de la ville.

Si Nir Barkat ne propose pas aux habitants palestiniens de Jérusalem un avenir d’espoir, c’est pour nous tous qu’il n’y aura pas d’espoir de paix.

Jérusalem, qui a fêté cette année les 40 ans de sa réunification, est une ville divisée, déchirée. Ses habitants palestiniens bénéficient de moins de 14% du budget de la municipalité. Dans les quartiers palestiniens, il y a moins de trottoirs, moins de rues asphaltées et une collecte moins fréquente des immondices. Il n’y a pas de place pour 40.000 enfants palestiniens dans le réseau d’enseignement de la ville ; une partie d’entre eux n’ont pas d’autre choix que de fréquenter des écoles privées, pendant que d’autres – environ 9.000 enfants et adolescents – ne sont intégrés dans aucune structure. La nouvelle école créée cette année à l’est de la ville, est établie dans un bâtiment qui, dans le passé, a servi de parc à bétail dans la zone industrielle de Shouafat, et qui se trouve à côté d’une usine de métallurgie, polluante. A Jérusalem, 77,2% des enfants palestiniens et 39,1% des enfants juifs vivent dans la pauvreté.

La promesse faite par Nir Barkat de construire de nouveaux quartiers pour des Juifs sur des terres de Palestiniens n’apportera à la ville ni la prospérité, ni l’emploi ni le bien être. La construction de nouveaux quartiers est destinée à conserver une majorité juive à Jérusalem. Telle est la politique déclarée de l’Etat d’Israël depuis l’occupation de 1967, une politique qui va à l’encontre de la morale et de la raison et qui s’exprime par la discrimination des habitants palestiniens sur le plan des services mais aussi en niant le droit de vivre dans la ville à des milliers de personnes parties étudier ou travailler dans un autre pays, en refusant l’octroi de permis de bâtir et en démolissant les maisons construites sans permis, et aussi en construisant de nouveaux quartiers pour Juifs exclusivement et par l’installation de Juifs dans des maisons de quartiers palestiniens.

La tension entre Juifs et Arabes à Jérusalem ne disparaîtra pas si l’on continue à ignorer les besoins des habitants palestiniens. Représentant un quart de millions de personnes, ils subissent une discrimination et une oppression continues, en plus d’être coupés de leur peuple qui vit de l’autre côté du mur de séparation et des checkpoints.

Les Palestiniens de Jérusalem font partie du peuple palestinien et la discussion sur l’avenir de Jérusalem concerne notre avenir à tous – parce que Jérusalem n’est pas seulement la ville sainte des juifs, des musulmans et des chrétiens, elle est aussi la ville que les Israéliens et les Palestiniens voient comme leur capitale.

C’est pourquoi il faut espérer qu’avant que Nir Barkat ne poursuive la construction de quartiers juifs sur des terres palestiniennes ainsi que la politique de démolition de maisons palestiniennes, il observera, écoutera, apprendra et nous offrira, à nous habitants de Jérusalem, juifs et arabes, l’espoir d’une vie de partenariat équitable, ensemble – et pas avec des murs, pas dans la séparation, pas avec des bulldozers, mais dans le dialogue.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

mercredi 3 décembre 2008

Une infamie juridique commise en Israël

Gideon Spiro - On-the-Left-Side, 20 novembre 2008

Un soldat des garde-frontières, Abraham Tomar, a tiré à bout portant sur Ayad Toufik Abou Raya, le tuant, alors que celui-ci était menotté, assis par terre, dos au mur.

Le seul crime d’Abou Raya : avoir cherché de quoi faire subsister sa famille et permettre à sa fille enceinte d’accoucher d’un enfant bien portant.

Abraham Tomar a comparu devant un tribunal pour homicide et a été jugé coupable. La peine pour homicide est de 20 ans de prison. Il y a quelques jours, le 9 novembre, le juge Oded Modrik l’a condamné à un an de prison seulement. Avec déduction d’un tiers et aussi un allègement administratif, le meurtrier restera en prison moins de huit mois. Des criminels jugés coupables de faits de fraude mineurs se voient condamnés à des peines d’une lourdeur sans comparaison.

Par ce verdict, le juge Modrik exprime un racisme flagrant. Le peu de prix accordé à la vie d’un Arabe est sidérant. C’est là un verdict de la fin de la République de Weimar israélienne et sa chute vers l’Etat des colons. Combien est symbolique le fait que cet arrêt de Modrik soit tombé le jour où l’on commémorait les 70 ans de la Nuit de Cristal. Je suis un rescapé de la Nuit de Cristal et c’est comme ça que s’est gravé dans mon ADN un gène se révélant dans une sensibilité particulière à tout phénomène de racisme. Le rapport à la vie d’un Arabe palestinien illustré par ce verdict se situe sur la même ligne, dans la continuité du rapport à la vie des Juifs à l’époque, en novembre 1938.

A notre grande honte, ce juge est cité comme candidat à la Cour Suprême.

Le fait que le barreau des avocats n’ait pas protesté contre ce verdict lui fait porter, à lui aussi, la tache du racisme. C’est le genre d’événement qui justifierait une session spéciale du Parlement – sauf qu’il ne s’est pas trouvé 30 députés pour l’exiger. Un juge allemand qui prononcerait aujourd’hui un verdict semblable à l’encontre de quelqu'un qui aurait tué un Juif menotté, en lui tirant dessus à bout portant, serait destitué. En Allemagne, on a tiré davantage de leçons du génocide qu’en Israël.

Oded Modrik apparaît dans ce verdict comme un héraut de la marzelisation (d’après le nom de Barouch Marzel, un colon d’Hébron) de la justice en Israël. Dans le ghetto de l’apartheid, à Hébron, nul doute qu’on applaudira « l’honorable juge ».

* Gideon Spiro. Journaliste et militant de la paix et des droits de l’homme. Un des fondateurs de « Yesh Gvoul » et du comité en faveur de Mordechai Vanunu et en faveur d’un Proche-Orient débarrassé de l’arme nucléaire, biologique et chimique. Membre de l’Association pour les Droits du Citoyen, d’Amnesty, de l’organisation pour les droits des Bédouins et de l’organisation des Médecins pour les droits de l’homme.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Ne dites pas : nous ne savions pas (n°136)

Amos Gvirtz, 17 novembre 2008

Après la guerre de 1967, l’armée israélienne a déclaré zone militaire fermée la région de la vallée du Jourdain où vivaient les familles bédouines Milhat et Ka’abneh, de la tribu Melihat. Suite à cela, ces familles ont été évacuées de l’Arabah par l’armée israélienne. En 1982, l’armée israélienne a une nouvelle fois évacué ces mêmes familles vers l’endroit où elles vivent aujourd’hui, dans le village de Majayar A-Dir, près de la colonie de Ma’ale Mikhmash.

Le 22 octobre 2008, les fonctionnaires de l’Administration Civile ont apporté des ordres d’évacuation à huit maisons de Majayar A-Dir. Le lendemain, les habitants du village ont introduit auprès de la Cour Suprême une requête en arrêt d’exécution de l’évacuation.

Le 30 octobre 2008, des soldats de l’armée israélienne sont venus dans le village et ont démoli 23 habitations et 13 constructions servant d’abri aux animaux. 97 personnes ont perdu leurs maisons. L’armée a donné ordre aux habitants de démanteler deux autres habitations, sans quoi elle reviendrait les démolir elle-même. En outre, un tracteur appartenant aux habitants a été confisqué. L’arrêt de suspension du tribunal est arrivé trois jours après les destructions…

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Ne dites pas : nous ne savions pas (n°138)

Amos Gvirtz, 1er décembre 2008

L’armée israélienne poursuit ses efforts en vue d’expulser les habitants des villages troglodytiques du sud du Mont Hébron. Après les deux dernières expulsions, de 1999 et 2001, la Cour Suprême avait ordonné, avant faire droit, de permettre aux habitants de retourner sur leurs lieux d’habitation. Depuis lors, l’armée israélienne empoisonne la vie des habitants par des démolitions de maisons et un soutien aux colons qui cherchent à les chasser de leurs terres. Un autre mode de harcèlement consiste à bloquer les voies d’accès aux villages et à empêcher leur approvisionnement en eau et nourriture (Ne dites pas, nos 113 et 118).

Suite à la sécheresse qui avait sévi dans la région, l’hiver dernier, une organisation italienne – Ucodep – avait entrepris de fournir de l’eau aux villages de la région. Le 9 novembre, l’armée israélienne a dressé des obstacles sur les chemins de terre conduisant aux villages Jinbe, Merkiz et Halweh, prétextant de la nécessité d’empêcher le passage de travailleurs palestiniens qui essaient de trouver du travail en Israël. Résultat : les camions citernes qui transportent l’eau ne peuvent atteindre les villages…

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

C’est ça, Gaza

Amira Hass - Haaretz, 27 novembre 2008
Version anglaise - This is Gaza

Quand ce n’est pas le courant électrique qui est coupé et l’obscurité épaisse qui enveloppe des quartiers entiers, c’est l’eau qui n’arrive pas aux étages supérieurs et le gaz de cuisine qui fait défaut sur le marché. S’il y a un générateur électrique, un petit quelque chose s’y est cassé et il n’est pas possible de le réparer car depuis avant l’actuel blocus hermétique qui dure déjà depuis trois semaines, Israël interdit l’entrée de toute pièce de rechange – de machines, de voitures et d’appareils électriques ménagers. Et si on parvient à réunir l’argent pour un générateur passé par les tunnels de la contrebande (le prix a doublé ou triplé depuis le mois passé), ce ne peut être qu’aux dépens de l’achat d’un appareil de chauffage (non électrique bien sûr), de leçons d’anglais ou de vêtements pour les enfants, et de visites chez le médecin.

Est-ce là le vrai Gaza de novembre 2008 ? A l’évidence. De même que Gaza, ce sont les entrepôts de l’UNRWA en train de se vider, et les agriculteurs qui ont semé et irrigué mais à qui Israël interdit de vendre en dehors de la Bande de Gaza, des tomates, des goyaves et des fraises, et aussi la sérénité avec laquelle est accueillie la soudaine obscurité, et les blagues portant sur le fait qu’il n’y a, de toute façon, pas grand-chose à perdre dans le réfrigérateur – Gaza, c’est la capacité de trouver à plaisanter en toute situation – et aussi la vexation brûlante, jusqu’aux larmes, qu’il n’y ait pas d’eau courante depuis maintenant trois ou quatre jours, mais les enfants s’en vont tout de même pimpants et soignés à l’école.

Gaza, c’est la longue rue Nasser barrée au trafic depuis plus d’un an. Bitume arraché, nids de poule, tas de sable. Dès lors qu’Israël a bloqué l’entrée de tous matériaux de constructions et de matières premières dans la Bande de Gaza, les travaux de réfections ont été interrompus sur cette rue centrale, principal axe d’accès aux trois hôpitaux dont le matériel médical risque toujours d’être mis à l’arrêt si certaines parties devaient tomber en panne. Mais Gaza, c’est aussi la sécurité éprouvée par les parents de laisser leurs enfants jouer seuls à la maison ou se rendre seuls à la plaine de jeux pourtant éloignée de la maison ou faire seuls le trajet pour aller chez leur grand-mère, dans le camp de réfugiés de Jabaliya (dans les rues parallèles à la rue Nasser).

Gaza, ce sont les rapports sur des policiers qui s’en prennent à des sympathisants du Fatah à l’université, ou la police qui fait fermer un restaurant pour un soir parce que ses propriétaires n’ont pas annoncé préalablement une journée de discussions organisée dans leur salle par un centre d’études lié à l’autorité de Ramallah, avec la participation de représentants du Hamas.

C’est l’institutrice qui impose à ses élèves filles de se couvrir la tête, en dépit du fait que les hauts responsables assurent que ce n’est pas là la politique du Ministère de l’Enseignement. Mais ce sont aussi les exagérations et les fausses rumeurs, comme lorsque des détenus du Fatah ont rapporté que dans les salles d’interrogatoires, des caméras avaient été placées pour s’assurer que les interrogateurs agissaient conformément à la loi. C’est aussi la surprise lorsque la police « du Hamas » se soucie de restituer un bien volé à son propriétaire (même quand celui-ci n’a pas pris la peine de déclarer le vol).

Gaza, c’est le sentiment des membres du Fatah que le pouvoir leur a été volé, et la peur que font planer sur eux les services de la sécurité, et c’est la confiance en soi du Hamas, la comparaison avec les méthodes d’intimidation du temps d’Arafat et l’échange d’informations sur la répression des activités du Hamas en Cisjordanie. Et c’est la colère de toute une population, membres du Fatah compris, contre ce qui semble une négligence délibérée et un manque de considération de Ramallah pour le sort de la Bande de Gaza et de ses habitants.

Gaza, ce sont ceux qui rêvent de s’en aller de là et ceux qui en sont partis, il y a des années de cela, pour aller étudier et travailler, et qui en ont la nostalgie. Gaza, ce sont ceux qui ne peuvent pas rejoindre ici leur famille parce que même s’ils parvenaient à trouver une faille dans les points de passage fermés par Israël, ils se retrouveraient emprisonnés ici et devraient renoncer complètement à leur liberté de mouvement et à leur liberté de choix.

Tout est tellement intense ici. « Notre vie, nous la mesurons en minutes, pas en jours ni en semaines », disait quelqu'un, un homme du Fatah dont l’existence a été bouleversée en juin 2007 et continue de l’être chaque jour, du fait de la déchirure politique. Il voulait parler des gens du Fatah comme lui, persuadé que les gens du Hamas en Cisjordanie mesurent, eux aussi, « leur vie en minutes ». Mais sa description s’applique à tout le monde : les changements sont à ce point brusques, violents, rapides et fréquents qu’il n’y a pas moyen d’élaborer le moindre contrôle sur eux : qu’il s’agisse de « haute » politique ou des heures de lessive.

Gaza, c’est cette tentative permanente des gens pour s’accrocher à une normalité de vie en dépit du fait qu’Israël leur impose des conditions anormales, celles d’un emprisonnement, d’un isolement du reste du monde et d’une détérioration vers une dépendance insultante à l’égard des programmes internationaux de charité.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

mardi 18 novembre 2008

Sous le couvert des ordonnances du commandant

Meron Benvenisti - Haaretz, 13 novembre 2008
Version anglaise - Under the cover of a commander's orders

Il y a peu, le commandant du commandement central a publié une ordonnance établissant dans les Territoires occupés une « Seconde Autorité - Judée-Samarie (Ayosh) », calquée sur la Seconde Autorité israélienne pour la Télévision et la Radio. Cette ordonnance a été publiée en réponse à la requête déposée auprès de la Cour Suprême contre la décision d’accorder une licence à une radio des colons, sous prétexte que la Seconde Autorité, instance israélienne, n’a pas autorité dans les Territoires [occupés].

Cet exercice juridique n’éveille pour ainsi dire aucun intérêt dans la mesure où il n’est porteur d’aucune innovation particulière : des centaines d’autres « ordonnances du commandant » ont déjà dupliqué depuis longtemps le système israélien du pouvoir, de la justice et de l’administration, faisant des Territoires des territoires annexés. Uniquement bien sûr lorsqu’il s’agit d’Israéliens et des intérêts de ceux-ci.

Celui qui parcourt cet énorme codex d’ « ordonnances du commandant » qui est, dans cette fiction juridique, souverain dans les Territoires [occupés], ne peut qu’être impressionné par la diligence, la sophistication et la contribution intellectuelle investies en vue d’un seul et unique objectif : conférer une apparence de légalité et de respectabilité à un régime de l’arbitraire et de l’illégalité.

Il n’est pas un aspect qui ne soit traité par ces jeunes officiers débordants d’énergie qui font leur service dans l’appareil juridique de l’armée. Après tout, dans des conditions normales, ils n’auraient pas l’occasion de produire des lois qui influenceront la vie de millions de personnes – sans contrepoids, sans restrictions ni séparation des pouvoirs, comme ils le font en formulant une « ordonnance de général » que même la Cour Suprême hésitera à critiquer.

L’illégalité fondamentale incarnée dans le fait d’opérer un changement essentiel d’un régime existant tout en usant de l’autorité d’un pouvoir militaire qui interdit explicitement un changement essentiel de ce genre, entraîne par exemple la nécessité, parfois grotesque, de tisser une toile serrée de « lois » pour couvrir la nudité du système. On a alors l’impression que cet empressement juridique découle pour partie de ce que le régime, hanté par un manque d’assurance, cherche à se cacher derrière des murs de papier. Il s’occupe d’arguties byzantines dont l’objectif est de rendre casher un régime de dominants et de dominés, sous le camouflage des nécessités de la sécurité, et multiplie les efforts pour brouiller la différence entre l’autorité de la loi, incarnant l’attachement à des normes de justice et d’égalité, et une autorité par la loi qui fait de l’observance des lois, même quand elles sont arbitraires et injustes, une valeur suprême.

Au-delà de l’énorme accumulation d’ordonnances, nécessaires ou superflues, ce codex a une finalité supplémentaire : détourner de l’essentiel l’attention de ses opposants, les entraîner à s’occuper de détails et à se focaliser sur des questions marginales. L’expérience d’années d’occupation montre à quel point cette stratégie de détournement de l’attention a réussi.

La démonstration décisive en est donnée par la lutte menée par les milieux de gauche contre les avant-postes illégaux (ou « non autorisés »). La distinction entre colonies légales et illégales est à la fois dénuée de fondement et trompeuse, dans la mesure où il n’y a pas de colonies légales dans les Territoires [occupés], selon ce même droit international sur lequel s’appuie la prétention du commandant à faire fonction de souverain. Mais les juristes de ce régime sont parvenus à établir la distinction entre des colonies qui bénéficient d’une approbation gouvernementale (en elle-même illégale) et celles qui ont été établies sans cette approbation (mais avec le clin d’œil et l’aide du gouvernement). En l’absence d’une force politique capable d’imposer l’évacuation des colonies, les opposants essaient de faire appel à l’appareil judiciaire – et ils tombent ainsi dans le piège tendu par le régime, qui joue sur le terrain juridique comme chez lui. C’est lui, en effet, qui a dicté les règles du jeu et qui pourra toujours les modifier.

Au fil des années, les meilleurs chercheurs ont investi des efforts énormes dans l’analyse et la publication du catalogue des injustices légales et planifiées. Ils mettent habilement à nu tout l’arbitraire du système juridique et ils ne sentent pas que ce système se réjouit de les voir épuiser leurs forces, sans espoir d’entraîner de changement. Car s’ils devaient gagner dans une bataille juridique (et les chances en sont bien minces), une nouvelle « ordonnance du commandant » serait publiée. Et s’ils parvenaient à mobiliser le public dans la lutte, on les accuserait de propagande anti-israélienne et on s’emploierait à noyer le sujet dans la mer de l’ennui et de l’oubli.

Les chiens aboient et la caravane passe. Les étagères croulent sous les rapports et les études. Chaque génération redécouvre les faits sensationnels concernant les techniques de vol des terres et d’expansion des colonies – et tout continue comme d’habitude. Il faut reconnaître que la mode des « rapports de suivi » s’est tarie et ceux qui combattent le régime de l’occupation se trouvent placés devant la nécessité de choisir entre deux possibilités : appeler au rejet du codex des « ordonnances du commandant » et appeler à la désobéissance civile non violente, ou exiger l’arrêt de la duplication et l’application intégrale de la loi israélienne, y compris ses procédures démocratiques législatives, dans les Territoires occupés.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Il y a une logique au siège de Gaza : il renforce le Hamas

Amira Hass - Haaretz, 17 novembre 2008
Version anglaise - Is Israel deliberately strengthening Hamas?

Gaza

Non, nous ne nous laisserons pas entraîner à compter combien de tonnes de farine, de riz et d’huile il y a dans la Bande de Gaza, dix jours après qu’Israël a de nouveau fermé hermétiquement tous les passages vers la Bande. Nous ne ferons pas le décompte des enfants qui attendent un repas consistant dans les écoles de l’UNRWA, ni le décompte des familles chez qui le mouvement du Hamas dépose des boîtes en carton remplies d’aliments de base sur le seuil de la porte (certains jurent que les bénéficiaires ne sont que des amis et des sympathisants du mouvement au pouvoir). Nous ne ferons pas le décompte des personnes dans le besoin qui dépendent des membres de leurs familles pour subsister. Parce que de la nourriture, il y en a et il y en aura dans la Bande de Gaza. Quelqu'un a-t-il réellement pu penser qu’Israël, l’Etat des Juifs, laisserait un million et demi de personnes être rejetées, s’entasser, se presser derrière les clôtures de fil de fer barbelé et les tours de guet qui dominent l’étroite bande, et mourir de faim ?

Nous laisserons pour le moment les histoires d’obscurité : comment les enfants font (ou ne font pas) leurs devoirs à la lumière d’une bougie ou d’une lampe à gaz. Nous remettrons même à plus tard la discussion sur les dangers graves qui menacent l’environnement, les eaux souterraines, la mer, tout à la fois les habitants de Gaza et d’Ashkelon, dangers qui découlent directement du manque programmé de fuel ou de ce qu’Israël n’autorise pas l’entrée de tuyaux qui permettraient d’améliorer le réseau de distribution d’eau et le réseau d’égouts. Nous ne décrirons pas maintenant comment les eaux usées se déversent directement dans la mer parce qu’il n’y a pas d’électricité pour faire fonctionner l’installation d’épuration et nous ne parlerons pas ici de la peur que les égouts ne débordent, en hiver, au cœur de quartiers d’habitation, parce que les pièces de rechange pour les installations d’épuration n’ont pas pu entrer.

Nous ne nous laisserons pas aller à cette comptabilité, à cette réduction de la vie des Palestiniens au niveau d’une existence quasi animale, à un problème humanitaire dont il est aisé de démontrer qu’il en est de pires.

La discussion à propos des Palestiniens et de leurs façons de faire face au blocus, il y a lieu de la convertir en une discussion sur les Israéliens – ceux qui conçoivent cette politique, ceux, nombreux et diligents, qui la mettent en œuvre, ainsi que les nombreux citoyens qui l’appuient et l’encouragent. Au lieu des quantités de fuel et de farine, c’est de la logique du blocus qu’il faut discuter et de la logique de ceux qui imposent ce blocus.

Dans le gouvernement israélien, au Ministère de la Défense et à la Sûreté Générale (Shabak), sont en poste des gens qui savent parfaitement ce qu’ils font lorsqu’ils interdisent le passage aux checkpoints de tout ce qui n’est pas aliment vital ou médicament (1), lorsqu’ils interdisent l’entrée de matériaux bruts et la sortie de produits industriels et agricoles, et qu’ils empêchent les gens de se déplacer normalement : pour aller étudier, pour recevoir des soins médicaux, pour aller travailler ou rendre visite à de la famille. Ne les sous-estimez pas, ni eux ni leurs évaluations. Ils savaient parfaitement, lorsqu’ils ont décidé, il y a plus de deux ans, la fermeture la plus hermétique de la Bande de Gaza depuis le lancement de la politique des bouclages en 1991, que l’industrie s’effondrerait, que l’agriculture dépérirait, que des dizaines de milliers de jeunes gens rejoindraient le cercle des gens sans travail ni espoir, que les écoles auraient toutes les peines du monde à fonctionner et que le niveau des études en pâtirait, que les égouts seraient pleins à ras bord et percoleraient dans l’eau potable et que l’eau n’arriverait plus aux étages supérieurs.

D’une façon semi-officielle, cette politique a été présentée au public israélien comme une juste sanction à l’encontre des Palestiniens pour avoir élu le Hamas (et au diable le droit international). D’une manière officielle ‘pour un quart’, nous savons qu’il y avait l’espoir ou qu’on estimait que la politique du blocus entraînerait de la répugnance à l’égard du Hamas dans la population et la chute de son gouvernement à Gaza (après qu’il eût perdu sa mainmise officielle sur Gaza). C’est bien évidemment l'espoir nourri au sein du gouvernement de Ramallah.

Les gens à Gaza ont énormément de motifs, et justifiés, de se plaindre du gouvernement du Hamas. Il a déjà fait ses preuves – essentiellement à l’égard des membres du Fatah – comme régime de peur et d’oppression. Mais l’adoption de la tactique de sanction vient justement renforcer le Hamas. Au lieu que le mouvement soit jugé sur sa capacité à diriger un gouvernement et, comme tel, à remplir ses obligations en matière de préoccupation du bien-être de la population, le blocus permet d’imputer à l’état d’urgence ainsi créé toutes les manifestations d’immaturité et de manque de professionnalisme.

La population sent que le gouvernement fait partie d’elle. Que comme elle, il est la cible de la cruauté de l’occupant. Le blocus, avec sa dureté, permet au Hamas d’éviter de se confronter à la contradiction existant entre sa plateforme (libération de toute la Palestine) et son intégration – en dépit de ses dénégations – dans des institutions qui ont été créées par l’accord d’Oslo. Si Israël met en péril la vie de bébés prématurés et provoque l’appauvrissement des hommes d’affaires, dont des sympathisants d’Oslo et d’Arafat, le gouvernement du Hamas peut se présenter comme résistant à l’essence même de l’occupation. Les conditions exceptionnelles d’un blocus radical et d’une coupure entre Gaza et la Cisjordanie (cela aussi relève d’une politique israélienne délibérée) ont très fortement éloigné la possibilité d’organiser de nouvelles élections générales palestiniennes. Dans la Bande de Gaza, le Hamas peut ainsi renforcer son pouvoir : par le biais de la contrainte, par les salaires, la charité et le pouvoir de consolation de la religion.

Et peut-être est-ce précisément ce qu’on souhaite, au sein de la Sûreté israélienne, dans l’armée israélienne et au gouvernement ?

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) A la date du 16 novembre, Ma’an News Agency relayait une information selon laquelle15 camions transportant des médicaments avaient été interdits d’entrée dans la Bande de Gaza, ce dimanche, par la police israélienne des frontières. L’article rapportait également les propos du directeur général des services d’urgence et ambulatoires, Mu’awiyya Hassanein, sur le manque de médicaments dans les hôpitaux de Gaza. (ndt)

La Sûreté Générale israélienne viole l’arrêt de la Cour Suprême

et autorise par avance le recours à la torture contre les personnes soumises à interrogatoire

Comité Public contre la Torture en Israël (PCATI), 2 novembre 2008
Version anglaise - PCATI, ACRI, HaMoked filed a contempt of court motion to the High Court of Justice

Le Comité Public contre la Torture en Israël, le Centre pour la Défense de l’Individu (HaMoked) et l’Association pour les Droits du Citoyen ont introduit, ce matin, auprès de la Cour Suprême une requête pour outrage à la cour, contre le gouvernement israélien et celui qui est à sa tête, Ehoud Olmert, contre la Sûreté Générale (Shabak) et celui qui est à sa tête, Youval Diskin, en raison de leur responsabilité dans la politique qui accorde par avance l’autorisation de recourir à la torture, en violation grave d’un arrêt de la Cour Suprême. La requête a été introduite, au nom de ces organisations, par l’avocat Avigdor Feldman, membre du conseil d’administration du Comité Public contre la Torture en Israël. Il est dit dans la requête que, non seulement la Sûreté Générale et le Premier ministre qui la supervise tournent en dérision l’instance juridique suprême d’Israël, mais il s’agit d’un outrage grave, répété, conséquent, systématique, ancré dans des directives et des procédures, qui requiert dès lors d’imposer l’arrêt de la Cour par des moyens d’une exceptionnelle rigueur, en usage dans des cas de ce genre : arrestation des responsables de l’outrage, le Premier ministre Ehoud Olmert et le chef de la Sûreté Générale Youval Diskin, et amende imposée au gouvernement israélien et à la Sûreté Générale.

En septembre 1999, suite à des requêtes introduites par le Comité Public contre la Torture en Israël, le Centre pour la Défense de l’Individu et l’Association pour les Droits du Citoyen, la Cour Suprême avait décrété que ni le gouvernement, ni les dirigeants de la Sûreté Générale n’avaient autorité pour établir des directives, des règles et des permissions de recourir à des moyens physiques au cours des interrogatoires. Pendant plus de neuf ans à partir de l’arrêt de la Cour, connu sous le nom d’ « arrêt sur la torture », se sont accumulés chez les requérants des preuves et des témoignages démontrant que la Sûreté Générale le viole d’une façon systématique.

Diverses sources pointent du doigt le maintien du système des procédures et des permis de torturer les personnes sous interrogatoire par la Sûreté Générale, et ceci à l’encontre de l’arrêt de la Cour, du droit criminel local et du droit international. La requête apporte des preuves de l’octroi d’une autorisation à porter atteinte à une personne interrogée, et cela alors que l’autorisation avait été donnée à l’avance par celui qui avait autorité sur l’interrogateur et même par le chef de la Sûreté Générale lui-même, selon une directive permanente – connue des interrogateurs, des requérants et des juges sous la formule générale de « procédure d’interrogatoire par nécessité ». Ces preuves sont constituées à la fois des témoignages, déposés devant des tribunaux, d’interrogateurs de la Sûreté Générale, témoignages placés en annexes confidentielles à la requête, ainsi que des témoignages de personnes ayant subi des interrogatoires, et des réponses faites publiquement par la Sûreté Générale et le cabinet du Premier ministre. C’est ainsi, par exemple, qu’on peut lire dans la réponse de la Sûreté Générale à une information qui avait été rapportée par le quotidien Haaretz : « L’autorisation de recourir à la force lors des interrogatoires est accordée au moins au niveau du chef d’équipe d’interrogateurs, et vient parfois du chef de service lui-même », et à une autre occasion : « Qu’il soit clair que l’autorisation de recourir à des moyens spéciaux d’interrogatoire ne peut être donnée que par le chef de la Sûreté Générale ».

Dans la requête, il est noté que l’arrêt de la Cour établissait sans la moindre équivoque que les actes de la Sûreté Générale à l’égard d’une large population de suspects et de personnes interrogées durant une longue période, dans le passé, et selon toutes vraisemblances aussi ces neuf dernières années, n’étaient pas légales. Les requérants indiquent que les exécutants de ces actes étaient susceptibles de faire l’objet d’une enquête et de poursuites pénales pour des crimes d’une extrême gravité, en Israël ou hors d’Israël, conformément au droit israélien et par l’effet du droit international.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
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Lire aussi : Alain Gresh, Une histoire palestinienne

Pérès, de quel racisme parlez-vous ?

Zohir Andreus - Ynet (Yediot Aharonot), 10 novembre 2008

Le Président de l’Etat ne s’aperçoit-il pas que, pendant qu’il dit espérer la fin du racisme, la préférence accordée aux Juifs dans tous les domaines est toujours de rigueur en Israël ?

L’élection du premier Président noir de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique a révélé l’hypocrisie des dirigeants israéliens, et à leur tête le Président de l’Etat, Monsieur Shimon Pérès.

Je n’appartiens pas à ces sphères politiques et médiatiques du monde arabe qui souhaitaient la victoire de Barak Obama aux élections à la présidence des Etats-Unis et je crois d’une foi pleine et entière que le Président élu ne changera pas d’un iota la politique de la première puissance du monde dans ce qui touche au conflit israélo-palestinien. Peut-être y aura-t-il ici ou là des changements cosmétiques, mais la position traditionnelle américaine se maintiendra.

Cependant Pérès a, selon sa bonne habitude, rédigé un joyeux communiqué de presse en réaction à l’élection d’Obama : « Pour moi, en tant qu’être humain, le fait qu’un Président noir soit élu met, en partie, fin au racisme dans le monde ». Il y a quinze jours, Moustapha Barghouti, leader de l’Initiative Nationale, avait déclaré, dans une interview, que Pérès était le politicien israélien le plus dangereux qu’eût connu l’Etat des Juifs depuis sa fondation.

La question qui vient en écho est : de quel racisme Pérès parle-t-il ? Cela vaut la peine de débattre de la question avec le Président de l’Etat des Juifs.

Avant toute chose, Monsieur le Président, Israël est un Etat raciste à l’égard de la minorité arabe palestinienne qui y vit, qui y est née, qui n’est pas un visiteur sur sa terre natale ni, bien sûr, un hôte de passage, mais le véritable propriétaire de cette terre. Comment, Monsieur Pérès, combat-on le racisme quand la haine portée aux Arabes est devenue un sport national parmi les Israéliens, un sport professionnel qui cache les échecs permanents des sportifs dans leurs tentatives de gagner des médailles dans les compétitions internationales, comme les jeux olympiques ? Un exemple extrême de cette attitude discriminatoire a été donné, pas plus tard qu’hier, lorsqu’un juge de district a condamné à une année de prison seulement un garde-frontière qui a tué un jeune Palestinien.

Le jour même où Obama faisait l’Histoire, le gouvernement d’Israël lançait une procédure d’expulsion de mille citoyens arabes, bédouins, de leur village non reconnu d’Oum Outayr, dans le Néguev. C’est la troisième fois dans leur histoire que les autorités d’Israël, la seule démocratie du Proche-Orient, opèrent leur transfert.

Monsieur le Président, vous avez été Ministre au Développement du Néguev et de la Galilée – formule qui sert de couverture à la judaïsation de ces régions. Serait-ce le résultat des programmes historiques élaborés par votre cabinet pour le bien des habitants arabes ? Longue vie au racisme. Ce ne sont pas les habitants du village qui sont arrivés en Israël : ils sont nés ici. C’est Israël qui est venu à eux.

Nous ne souhaitons pas être premiers ministres d’Israël – la chose est impossible. Israël n’est pas l’Amérique. En ce qui nous concerne, le fait même qu’en Israël, les universités accueillent un certain nombre d’étudiants arabes en médecine par droit et non par grâce, constitue un exploit historique face au règne du racisme sur à peu près tout ‘bon morceau’ de l’Etat. Incidemment, il est intéressant de savoir ce qui se cache derrière la décision de l’Université de Tel Aviv d’établir une limite d’âge à l’accès en médecine et de la fixer à 20 ans ? Ne peut-on y flairer du racisme à l’égard des Arabes qui ne font pas de service dans l’armée israélienne ?

De même lorsque le chef de la Sûreté Générale (Shabak), Youval Diskin, promet de poursuivre tout Arabe qui oserait refuser la définition de l’Etat comme juif et démocratique, définition que nous n’acceptons pas.

Comme vous le savez, Monsieur Pérès, vous nous imposez l’étude de la Bible et du Traité des Pères dans les écoles d’enseignement secondaire et nous interdisez d’étudier l’histoire de notre peuple arabe palestinien. Vous nous accusez de séparatisme et d’extrémisme chaque fois que nous revendiquons une autonomie culturelle. On nous a appris que dans la Bible apparaît la phrase « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Comment mettez-vous ce principe en application, Monsieur Pérès, dans l’Etat que vous avez fondé en 1948 ?

Monsieur le Président, en tant qu’intellectuel, peut-être m’expliquerez-vous le lien qu’il y a entre un travail dans une boutique de vêtements et la sécurité de l’Etat ? Je suis tombé sur des offres d’emplois pour des magasins de vêtements : « Cherche employée ayant terminé son service militaire ». Il n’est pas nécessaire de s’étendre longuement sur le contrôle de la sécurité à l’aéroport : une sélection y est opérée entre Juifs et Arabes, en dépit du fait que cette terminologie a des connotations particulièrement négatives quand on songe aux Juifs qui ont subi le génocide. La société d’électricité qui emploie environ 14 000 employés dont à peine cinq ne sont pas juifs, a publié dans la presse des offres d’emploi pour téléphonistes (hommes et femmes) ayant achevé le service militaire. Pourquoi ? Peut-être la question est-elle rhétorique.

Mais cette fois, pour changer, je souhaiterais, très respectueusement, aborder un point cardinal ne concernant pas directement les Arabes : comment parviendrai-je à m’expliquer, à moi-même ainsi qu’aux autres, que depuis la création de l’Etat hébreu il y a 60 ans, aucun Juif d’origine orientale n’a réussi à atteindre la fonction la plus importante, celle de Premier ministre d’Israël ? Pourquoi les chefs des gouvernements successifs étaient-ils d’origine européenne ? Quid des Juifs orientaux dont votre poète national, Nahman Bialik, a dit qu’il les haïssait du fait de leur ressemblance avec les Arabes ?

Est-ce un hasard si les candidats au poste de Premier ministre, Tzipi Livni, Benjamin Netanyahou et Ehoud Barak, appartiennent tous les trois à l’élite ashkénaze ?

* Zohir Andreus dirige le journal arabe israélien ‘Ma-Alhadath’

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

lundi 3 novembre 2008

Comme on tuerait un chat

Gideon Lévy - Haaretz, 24 octobre 2008
Version anglaise - Young faces of death

Quelques centaines de mètres à peine et moins de vingt-quatre heures séparent la mort d’Abdel Kader Badaoui de celle de Mohamed Ramhi. L’armée israélienne affirme que les deux jeunes gens tentaient de lancer des cocktails Molotov, mais à la distance où ils étaient des soldats, ils ne mettaient personne en danger. Cette distance n’est par contre pas un obstacle pour les tireurs d’élite qui les ont atteints exactement au cœur.

Si, un jour prochain, vous deviez vous retrouver dans le camp de réfugiés de Jalazoun et demander la maison du shahid, les passants vous demanderaient de quel shahid vous voulez parler : du premier ou du second ? La semaine dernière, Jalazoun a enterré deux de ses fils en moins de vingt-quatre heures : Abdel Kader Badaoui, 17 ans, et Mohamed Ramhi, 21 ans. Badaoui, dont les circonstances de la mort restent enveloppées de brume, était un élève de 12e année ; Ramhi était le fils de Jamal Ramhi, dont la mère, Esther Yaakov Shahrour, était juive, et dont la tante habite à Haïfa. Les deux jeunes gens ont été abattus d’une distance de plusieurs centaines de mètres, à quelques heures d’intervalle. Tous deux ont été abattus de très loin par les soldats, les balles des tireurs d’élite visant, dans les deux cas, droit au cœur.

Plusieurs centaines de mètres séparaient les deux jeunes gens des soldats. Il y avait entre eux la vallée des oliviers où nous nous sommes rendus cette semaine. A cette distance, ils n’avaient aucune chance de mettre en danger la vie des soldats ni celle des colons qui se tenaient près de la clôture de la colonie voisine, Beit El. Dans les deux cas, même si est vraie l’affirmation de l’armée israélienne selon laquelle les deux jeunes gens lançaient des cocktails Molotov, il était possible et il aurait fallu user d’autres moyens contre eux. Gaz lacrymogène ? Tir en l’air ? Tir dans les jambes ? Avec quoi venez-vous. Non, simplement un tir à balle réelle et meurtrier, parfaitement pointé, une seule balle dans le cœur de chacun de ces jeunes gens, le but étant de tuer, tuer et tuer, exécutions sans jugement ni raison suffisante.

La première fois, il s’agissait de soldats du bataillon « Lion » et la seconde fois de la brigade « Lionceau », selon ce qui a été communiqué, et dans les deux cas, des soldats de l’armée israélienne, tous des lions, ont une fois encore tué de jeunes Palestiniens. Pour rien.

« Vous savez comment le soldat tue ? Pardonnez-moi de vous le dire. Le soldat croise les jambes, fume une cigarette, boit du café, et tue mon fils, comme on tue un chat. Je suis son père et j’ai le cœur brûlé », se lamentait cette semaine ce fils d’une Juive, Jamal Rahmi, ce père en deuil, qui porte sur sa poitrine la photo de son fils mort.

Mohamed Ramhi, petit-fils d’une Juive, faisait des jobs occasionnels. Son père travaille comme chauffeur à l’UNRWA et dans leur maison située à la limite de ce petit et triste camp de réfugiés, vivent dix personnes. Le cousin de Mohamed, qui portait le même nom, a été tué ici, à la fin des années 90. Il avait alors 17 ans.

Mercredi, la semaine passée, Mohamed était rentré d’une journée de travail dans un dépôt de vêtements à Jifnah, tout proche, et il s’était assis pour prendre son déjeuner. Son père dormait. Celui-ci dit que son fils aimait le riz. Puis Mohamed avait quitté la maison. Les funérailles de Badaoui, tué la veille, il les avait manquées, mais il est sorti en prenant la direction du complexe scolaire du camp – les deux écoles pimpantes de l’UNRWA, pour les garçons et pour les filles, situées l’une vis-à-vis de l’autre, sur la rue principale, à l’entrée du camp – en face des maisons de la colonie de Beit El, couvertes de tuiles. Les élèves des écoles manifestaient justement pour protester contre l’assassinat de leur camarade. Ils mettaient le feu à des pneus et tentaient de lancer des pierres, peut-être même des cocktails Molotov, à l’aide de catapultes improvisées (dont on peut douter qu’elles permettent de leur faire franchir la vallée), évidemment sans atteindre les soldats dans la tour et la jeep blindées qui se trouvaient de l’autre côté de la vallée des oliviers.

Mohamed était le plus âgé des manifestants, il était entouré de dizaines d’enfants de l’école fondamentale. Son jeune frère de 17 ans, Souhaib, qui était avec lui, raconte que Mohamed lui a ordonné de quitter les lieux avec leurs petits cousins, de peur qu’il ne leur arrive malheur. Souhaib dit avoir tout à coup entendu deux coups de feu : la première balle a touché un mur et la seconde a pénétré directement, par derrière, dans le cœur de son frère. L’instant d’avant, il avait vu son frère lever les mains au ciel tout en lançant des paroles religieuses.

Une voiture qui passait là a emmené Mohamed agonisant à l’hôpital gouvernemental de Ramallah. Sept heures plus tard, il mourait en salle d’opération. Sur les téléphones portables des membres de la famille se trouve déjà, comme toujours dans ces cas-là, une série de photos du défunt : le trou dans la poitrine de Mohamed, Mohamed enveloppé d’un linceul, son visage, pâle et serein.

Jamal, le père : « Ma mère est juive, j’ai travaillé chez des Juifs, j’aime des Juifs et des Arabes, et je voudrais dire, que le monde entende : jamais je n’ai entendu parler de quelqu'un dans le camp qui aurait tiré sur les soldats ou les colons. Les jeunes enfants sont grimpés en haut, ils n’ont pas approché des soldats. Ils ont crié, c’est normal, et ils ont mis le feu à des pneus – et ça aussi, c’est habituel. La veille quelqu'un de chez nous était tombé. Le sang de nos enfants s’embrase chaque fois que quelqu'un est tué chez nous. Alors ils ont manifesté. Mais pourquoi encore du sang ? Ce soldat, qui a vu l’enfant prendre une pierre ou une bouteille, il a levé son M16 et tiré sur lui. C’est désolant ou ça n’est pas désolant ? Mon fils a fait quelque chose d’à ce point dangereux ? Qu’a fait, mon fils ? Il n’a pas brandi une arme, pas brandi un couteau. Juste parce qu’il a levé les mains et lancé ‘Allahou akbar’ ? Tous les jours, on nous tue quelqu'un.

« Voyez, celui-ci c’est mon plus jeune fils et celui-là c’est le fils de ma fille, ce sont de petits enfants. Ils vont à l’école et moi j’ai peur pour eux. Dites-moi, ces enfants-là représentent un danger pour les soldats ? Maintenant, ils ont peur d’aller à l’école et d’être tué comme Mohamed.

« Quand j’ai appris que Mohamed était blessé, je me suis presque mis dans les oreilles le pain que je mangeais. Je suis devenu fou, j’étais foutu. Quand je suis arrivé à l’hôpital, je savais que c’était fini. Les médecins ont dit que ça irait, mais un père sait. Je l’ai vu et j’ai su que c’était fini pour lui. Je ne suis toujours pas réveillé. Je ne le crois pas encore. Je n’ai rien fait, mon fils n’a rien fait, et Dieu seul sait ce qu’il y a dans le cœur du soldat qui l’a tué.

« J’ai travaillé à Beit El. J’ai travaillé dans un restaurant, chez Ezra, de la colonie d’Ofra, qui m’aimait comme son fils. Sa fille Hamoutal et son fils Aron, tous me connaissent à Beit El. On connaît Jamal dont la mère est juive. J’apportais à manger aux soldats, dans le restaurant. Parfois, ils oubliaient leur arme et je la leur apportais. Je leur gardais leur arme. Je leur faisais des falafels et des salades. Ils aimaient ce que je préparais à manger, les soldats. Comment s’appelle le big boss, chez vous ? Olmert. Le mot que je lui dis d’ici, de Jalazoun, moi qui suis de mère juive : suffit ! Ça suffit. Voilà ce que je lui dis. »

Un court trajet parmi les ruelles du camp et voilà la seconde maison endeuillée, avec pareillement, un groupe d’hommes au regard triste, dans la chambre de deuil dont les murs portent des photos de celui qui a été tué ; sur la façade de la maison, de grandes affiches sont étendues, maintenues dans le bas par des bouteilles d’eau de format familial. Et aussi ces questions, lancinantes : ces enfants mettaient-ils la vie des soldats en danger ? Impossible de faire autrement ? Pourquoi ?

Ceux qui portent le deuil ici paraissent avoir le visage plus grave et le père endeuillé est moins emporté que Jamal Ramhi, dans l’autre maison endeuillée. Mais les photos sur les téléphones portables se ressemblent : autre cadavre enveloppé d’un linceul, de nouveau cet horrible trou dans la poitrine et le jeune visage de la mort, encore plus jeune ici.

Chauffeur de taxi, Mohamed Badaoui était justement en visite à Alep, en Syrie, au moment où son fils, Abdel Kader, étudiant de 17 ans, a été tué. Et tué, lui aussi, face aux maisons de la colonie de Beit El, de l’autre côté de la vallée des oliviers, ceinte d’une clôture, gardée, protégée, surveillée. C’était le 14 de ce mois, mardi dernier, à une heure peu avancée de la soirée. Abdel Kader circulait non loin de l’école. On ne sait pas clairement combien d’amis étaient avec lui, peut-être deux, peut-être trois, nul ne sait, et au fond rien n’est clair.

Le père dit avoir entendu rapporter que son fils avait allumé une cigarette dans l’obscurité et que sitôt après il était atteint au cœur d’une balle mortelle. Avant que l’oncle, alerté, n’arrive sur place, il y avait déjà des forces militaires et de police ainsi qu’une ambulance. L’oncle a dit aux soldats qu’il était le père, mais les soldats ne l’ont pas laissé approcher. Deux heures plus tard, on leur confiait le corps d’Abdel Kader. Le lendemain, le père rentrait de Syrie. Ils expliquent qu’Abdel Kader voulait devenir électricien auto. Ils l’ont enterré à trois heures de l’après-midi, une heure et demie, environ, avant que ne tombe dans le camp le shahid suivant.

« Ces derniers mois ont vu une augmentation du nombre de jets de cocktails Molotov dans le secteur de Benjamin », a communiqué le porte-parole de l’armée israélienne, « et pour la seule semaine écoulée, trois cas ont été enregistrés – dont deux dans la région de Jalazoun – dans lesquels des soldats de l’armée israélienne ont atteint les terroristes qui tenaient en mains des cocktails Molotov allumés, et cela avant qu’ils ne les lancent. Le porte-parole de l’armée israélienne tient à préciser qu’un cocktail Molotov constitue, à tous égards, une arme capable de mettre la vie en danger.

« Dans les deux cas envisagés par l’article, des terroristes ont été repérés par les forces de l’armée israélienne alors qu’ils tenaient en mains des cocktails Molotov allumés, prêts à être lancés en direction de la position de l’armée israélienne et vers les maisons de la localité de Beit El, et représentant dès lors un danger pour la vie des soldats et des habitants de la localité. Ouvrir le feu était dès lors impératif afin de couper court à un danger mortel. L’armée israélienne ne restera pas à l’écart devant une menace pesant sur la vie des soldats et des habitants de la région et elle continuera d’agir afin d’offrir la sécurité aux habitants de Judée et de Samarie ».

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

L’armée israélienne prend possession de la maison de la famille Zo’ool dans la région de Bethléem

Ahmad Jaradat - Alternative Information Center (AIC), 28 octobre 2008

La prise de contrôle de maisons palestiniennes par l’armée israélienne constitue l’une des plus graves violations des droits de l’homme opérées par Israël dans les Territoires palestiniens occupés, en ce qu’elles portent notamment atteinte aux droits, internationalement protégés, à une vie privée, une vie de famille, à la propriété privée et à des procédures légales. Israël a fait un large usage de cette politique de prise de contrôle de maisons durant la seconde Intifada.

En général, les soldats israéliens annoncent simplement aux familles palestiniennes qu’elles doivent évacuer leurs maisons parce que l’armée en a besoin à des « fins militaires ». Des dizaines de familles ont été confrontées à une telle sanction collective, en particulier à Hébron où certaines maisons sont occupées depuis des années déjà par des soldats israéliens. Mises dans pareille situation, les familles palestiniennes se retrouvent à la rue, obligées de choisir entre louer une autre maison et aller s’établir chez des proches.

Le cas le plus récent, dans lequel l’armée israélienne a pris le contrôle de la maison de la famille Zo’ool, dans le village de Husan, à l’ouest de Bethléem, illustre parfaitement cette politique. Bassam Ibrahim Zo’ool a rapporté à l’AIC (Alternative Information Center) : « La semaine passée, les soldats ont commencé à venir chez moi, ma maison étant située près de la route principale, dans le village de Husan. Les soldats sont venus plusieurs fois le même jour et parfois même la nuit. Ils ont pris des photos de ma maison, sous tous les angles. Vendredi dernier, le 24 octobre, à cinq heures du soir, des soldats sont venus chez moi, ils sont entrés et ont pris plein de photos de l’intérieur de la maison. Quand je leur ai demandé ce qu’ils faisaient, un officier m’a répondu : ‘La ferme, c’est le boulot de l’armée ; tu n’as pas le droit de parler’. Ils sont partis une demi-heure plus tard. »

« Ils sont venus une deuxième fois à trois heures du matin. Nous dormions et avons été réveillés par les coups frappés à la porte. J’ai ouvert et plus de dix soldats sont entrés. Ils nous ont donné cinq minutes pour rassembler tout le monde dans la cuisine. Quelques soldats nous gardaient pendant que d’autres vérifiaient qu’il n’y avait personne d’autre dans la maison. Ils ont emmené notre fils de 20 ans, Ahmad, dans une pièce éloignée de la cuisine et quand nous l’avons entendu crier, nous avons poussé les soldats et avons couru jusqu’à l’autre pièce où nous avons vu des soldats occupés à le frapper. Nous avons crié aux soldats d’arrêter, après quoi l’officier nous a donné l’ordre de quitter notre maison. »

« Nous sommes allés chez mon frère qui habite à proximité. Les soldats ont utilisé notre maison comme un centre militaire. Ils ont hissé le drapeau israélien sur le toit et placé des sacs de sable devant les fenêtres. Les soldats ont alors déclaré que notre maison et toute la rue était zone militaire fermée. Personne n’était autorisé à marcher dans la rue et plusieurs personnes ont été frappées par les soldats, ces derniers jours. »

« Nous avons contacté de nombreuses organisations de droits de l’homme ainsi que des militants et des organisations israéliennes qui avaient l’habitude de venir dans notre secteur. Durant les visites de ces groupes et de ces militants, les soldats israéliens se comportaient (correctement), mais quand il n’y avait pas de militants présents, ils étaient agressifs à l’égard des habitants de Husan. Finalement, le soir du dimanche 26 octobre, ils sont partis de chez moi. »

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Un monument au temps et aux espoirs perdus

Meron Benvenisti - Haaretz, 30 octobre 2008
Version anglaise - A monument to a lost time and lost hopes

Shimon Pérès a fait cela avec style, comme à son habitude. Les festivités organisées à l’occasion du dixième anniversaire du Centre Pérès pour la Paix ont été un événement étincelant, riche de la présence de nombreuses célébrités internationales et d’artistes renommés, et où l’on n’a pas manqué le poème écrit par l’invité d’honneur et qui débute par ces mots (librement traduits à partir de la source anglaise) : « Oh Seigneur, c’est le moment de prier ». Le temps fort des festivités aura été l’inauguration du Centre Pérès à Jaffa – magnifique bâtiment fait d’énormes blocs verts et qui a coûté 15 millions de dollars, soit trois fois plus qu’initialement prévu. Le bâtiment est dépourvu de fenêtres, tout entier sous conditionnement d’air et sourd à son environnement où vit une population arabe pauvre en ressources ; sa façade est tournée vers la mer, comme si ses fondateurs avaient voulu donner à entendre que l’espoir de paix était en Occident, par delà la mer, et non pas en Orient, où résident les voisins-ennemis.

La magnificence et la gloire ne peuvent malheureusement pas gommer la sensation d’une occasion manquée : on se souvient des événements qui ont entouré la fondation du Centre Pérès pour la Paix en octobre 1997 comme d’une intense manifestation de la culture politique favorable à la paix, toute pénétrée de l’assurance en la possibilité de sa réalisation, et opposée à l’approche de Benjamin Netanyahou qui avait battu Pérès et faisait tout pour torpiller les accords d’Oslo. Les festivités d’aujourd’hui ne peuvent cacher le fait qu’il ne reste du camp de la paix que de maigres vestiges : l’industrie de la paix ne tourne plus que par la force de l’inertie et ceux qui y travaillent doivent s’inventer des prétextes à leur activité, créant le sentiment qu’ils ont fait de la valeur de la paix un outil pour arriver à leurs propres fins.

Ce n’est qu’avec la perspective du temps écoulé que se révèle le tort fatal occasionné par le processus d’Oslo grâce auquel Pérès a fondé le Centre : les accords, au lieu d’entraîner un changement dans le statu quo, sont devenus le pilier d’un régime binational de fait (appelé « occupation ») qui s’est établi comme régime permanent. Les accords d’Oslo sont l’infrastructure juridique du partage de la Cisjordanie en cantons permettant un contrôle israélien direct sur 60% du territoire (la zone C), en même temps qu’ils constituent l’infrastructure légale de l’existence d’une Autorité Palestinienne virtuelle dont la profusion de titres des dirigeants et les uniformes des soldats permettent de continuer à se perdre dans l’illusion que le régime du contrôle israélien est une chose temporaire et par là même, de le pérenniser.

On ne voit pas que, dans l’activité du Centre Pérès pour la Paix, des efforts soient réalisés en vue de modifier le statu quo politique et socio-économique dans les territoires occupés, tout au contraire : on multiplie les efforts pour domestiquer la population palestinienne, la porter à s’accoutumer à son infériorité et la préparer à survivre aux restrictions arbitraires imposées par Israël pour assurer la préséance ethnique des Juifs. C’est avec un paternalisme colonialiste que l’on présente un cultivateur qui s’occupe de culture d’oliviers et qui découvre les avantages d’une commercialisation en commun, une pédiatre qui bénéficie d’une formation professionnelle dans des hôpitaux israéliens et un importateur palestinien qui apprend les secrets de l’expédition des marchandises dans les ports d’Israël, célèbres pour leur efficacité, et bien sûr des compétitions de football ainsi que des orchestres communs, composés d’Israéliens et de Palestiniens, peignant ainsi une image trompeuse de la coexistence.

Il serait inconcevable que des militants du Centre pour la Paix et ses directeurs prennent part à la lutte quotidienne des cueilleurs d’olives palestiniens, aux efforts désespérants pour faire passer aux barrages des malades dans un état critique ou pour rompre le blocus économique et maritime imposé à Gaza. Le Centre Pérès pour la Paix ne publie pas de rapports sur la situation économique catastrophique des Palestiniens, ni ne s’indigne de la responsabilité d’Israël dans cette situation ; après tout, il ne s’agit pas d’un cercle d’anarchistes pétris de haine pour Israël mais de gens honorables dont la contribution à la paix se résume, pour la plupart d’entre eux, à financer généreusement des événements clinquants et à y prendre part.

On a toujours estimé que la contribution essentielle, peut-être même révolutionnaire, d’Oslo ne résidait pas dans les articles de « l’accord de principes », mais dans la reconnaissance mutuelle, entre le mouvement national palestinien et l’Etat d’Israël. Mais, aux yeux des Israéliens, cette reconnaissance mutuelle qui a fait passer les Palestiniens du statut d’entité terroriste à celui d’entité légitime, a été balayée à la suite des attentats-suicides et des violences de l’Intifada Al-Aqsa, avec un retour à la conception d’avant Oslo.

Aujourd’hui, les Juifs donnent aux Arabes un acte de divorce, ils leur tournent le dos, les emprisonnent derrière des murs aveugles et des checkpoints, se replient délibérément sur eux-mêmes et prient pour que la Mer Méditerranée s’assèche ou qu’un pont se construise qui les unisse directement à l’Europe.

Cette mentalité a produit, au fil de la dernière décennie, deux constructions monumentales dont la portée symbolique dépasse la valeur fonctionnelle : le mur de séparation et le terminal de l’aéroport Ben Gourion ; le premier est destiné à cacher les Palestiniens et à les gommer de la conscience et le second fait office de panneau d’évacuation, de seuil de délivrance et de base à un pont aérien vers l’Occident. Un troisième monument construit pendant cette décennie, le bâtiment du Centre Pérès pour la Paix à Jaffa, s’ajoute aux deux autres tel un monument à la mémoire du temps et des espoirs perdus ; et il ne reste plus qu’à s’associer à la prière de Pérès : « Envoie alors un rayon d’espoir d’une voie nouvelle ».

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)