mardi 27 janvier 2009

Si Abou al-Aish n’existait pas, il faudrait l’inventer

Hagai Matar - Haokets, 21 janvier 2009

C’est terrible à dire mais la mort télévisuelle semée dans la famille du Dr Az a-Din Abou al-Aish était précisément ce qui manquait aux médias israéliens tout au long de l’offensive contre Gaza.
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Cette histoire comporte tous les éléments nécessaires pour convaincre des Israéliens qu’il s’agit d’une victime, d’un homme sincère dont nos soldats ont détruit la vie, en poussant sur un bouton. Le docteur al-Aish connaît l’hébreu, travaille en Israël, a mené une recherche sur l’impact de la guerre sur les enfants de Sderot, est opposé au Hamas, et a beaucoup d’amis juifs qui pourraient en témoigner. « Je dirais presque un Palestinien sioniste », a dit [le journaliste israélien] Gabi Gazit. Si l’on ajoute dans le chaudron l’émission en direct, bouleversante, sur [la chaîne de télévision israélienne] Canal 10 et la ténacité avec laquelle Shlomi Eldar est resté de longues minutes dans le studio, à faire entendre la communication téléphonique, on a la première image vraie de la souffrance palestinienne qui soit parvenue à secouer la population [juive] israélienne. D’un coup, une foule de gens se sont mis à s’envoyer les uns les autres le lien horrifiant et, pour la première fois dans les réactions aux articles en ligne, on a enregistré un écart significatif par rapport au typique « ils l’ont bien mérité, il faut leur rentrer dedans ».

La tragédie d’Abou al-Aish est énorme et ses amis ont raison de parler de lui comme d’un « Job moderne ». Mais il est difficile d’échapper à la question lancinante : pourquoi seulement lui ? Pourquoi 300 enfants morts parmi les 1300 tués n’ont pas ébranlé les [juifs] israéliens ? Pourquoi les nouvelles versions de Kfar Cana n’ont-elles embarrassé personne ?

« al-Aish », en arabe, c’est « le vivant ». « Abou al-Aish », c’est « le père du vivant ». Le père de tout vivant, c’est Adam, l’Homme. Et Abou al-Aish est bien tout Homme et plus précisément : tout homme palestinien dans le Gaza d’aujourd’hui. Des dizaines d’autres personnes ont été tuées hier à Gaza. Qui sont-ils ? Quels sont leurs noms ? Quelle est leur histoire ? Est-il moins important d’en entendre parler parce qu’ils ne s’expriment pas en hébreu ? Le sort de l’ouvrier agricole qui travaillait en Israël et dont le permis de travail a été supprimé quand on a commencé à faire venir des Thaïlandais meilleurs marché, ne nous intéresse pas ? Et qu’en est-il si un des jeunes gens qui ont été tués ne pensait guère aux enfants de Sderot mais avait organisé une équipe de football pour canaliser la frustration et le désespoir de ses copains ? Et les mères dont la Croix Rouge a trouvé les corps, dans une maison, à côté de leurs enfants en pleurs, leur mort était-elle justifiée parce que peut-être, juste peut-être, elles avaient voté en faveur du Hamas aux élections démocratiques qu’Israël a tant insisté à voir s’organiser ?

Nous n’avons rien entendu de tout cela, ni de centaines d’autres cas, au cours de l’opération. Ce n’était rien de plus que des chiffres fournis, en alternance, par le porte-parole de l’armée israélienne et l’UNRWA. C’est comme ça que nous n’avons pas eu de comptes-rendus de chaque explosion, chaque immeuble détruit, chaque heure sans électricité ou sans eau à Gaza. C’est comme ça aussi que nous avons pu rappeler huit années de roquettes Qassam mais, dans le même temps, parler de huit années de « retenue », et oublier que cinq de ces années étaient des années d’occupation directe – après plus de trente autres – et que trois de ces huit années ont été des années d’un blocus asphyxiant. Et de nouveau, nous oublions le nombre incalculable d’opérations militaires qui ont précédé celle-ci, comme « Pluies d’été » ou encore celle qui a obtenu le prix du meilleur nom pour une opération militaire : « Peut-être cette fois ».

Et c’est là, en fin de compte, la nature véritable du processus de séparation qu’Israël fait avancer, une séparation qui ne voit certains êtres humains et pas d’autres, et qui sait pardonner et oublier les tueries en gros de certains civils et ne pas comprendre la mort d’autres. C’est l’essence du racisme. Le Dr al-Aish espère que la mort de ses filles amènera la paix ? Entre-temps, un cessez-le-feu a été proclamé. Tout le monde estime qu’il n’est que temporaire, jusqu’au prochain round. Mais si toutes les gamines palestiniennes qui seront tuées à partir de maintenant pouvaient avoir un nom et une histoire dans les médias israéliens, on pourrait espérer pouvoir empêcher le round suivant et que la prière de ce père endeuillé se réalise.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Les mensonges d’Israël

Henry Siegman - London Review of Books, 15 janvier 2009

Les gouvernements occidentaux et la plupart des medias occidentaux ont accepté un certain nombre d’affirmations avancées par Israël pour justifier l’offensive militaire contre Gaza : que le Hamas a constamment violé puis refusé de prolonger la trêve de six mois qu’Israël observait ; qu’Israël n’avait dès lors pas d’autre choix que de détruire la capacité du Hamas de lancer des missiles sur des villes israéliennes ; que le Hamas est une organisation terroriste faisant partie d’un réseau mondial jihadiste ; et qu’Israël n’a pas seulement agi pour sa propre défense mais au nom d’une lutte internationale menée par les démocraties occidentales contre ce réseau.

Je n’ai pas connaissance qu’un quelconque des grands journaux américains, ou station de radio ou chaîne de télévision, ait, dans sa couverture de l’attaque contre Gaza, remis en question cette version des événements. Au lieu de quoi, la critique des actions d’Israël, s’il y en a eu (et il n’en est venu aucune de l’administration Bush), s’est centrée sur la question de savoir si le carnage opéré par l’armée israélienne était proportionné à la menace qu’elle cherchait à contrer, et si elle prenait des mesures adéquates afin d’éviter de faire des victimes civiles.

La pacification du Proche-Orient a été recouverte d’euphémismes trompeurs. Permettez-moi dès lors de déclarer sans détour que chacune de ces affirmations est un mensonge. C’est Israël, et non pas le Hamas, qui a violé la trêve : le Hamas s’était engagé à arrêter les tirs de roquettes sur Israël ; en échange, Israël devait relâcher l’étranglement de Gaza. En réalité, durant la trêve, il l’a resserré davantage. Ceci a été confirmée non seulement par tous les observateurs neutres et ONG présents sur place mais encore par le brigadier général de réserve Shmouel Zakai, un ancien commandant de la Division Gaza de l’armée israélienne. Dans une interview accordée à Haaretz le 22 décembre, il accusait le gouvernement israélien d’avoir commis une « erreur centrale » durant la tahdiyeh, la période de six mois de trêve relative, en « ne tirant pas avantage de l’accalmie pour améliorer la situation de misère économique des Palestiniens de la Bande de Gaza, mais au contraire l’aggravant nettement… Lorsque vous créez une tahdiyeh et que la pression économique sur la Bande de Gaza est maintenue », disait le général Zakai, « il est évident que le Hamas cherchera à obtenir une tahdiyeh améliorée et que leur chemin pour y arriver consiste à reprendre les tirs de Qassam… Vous ne pouvez pas juste flanquer des coups, laisser les Palestiniens de Gaza dans la détresse économique où ils sont, et espérer que le Hamas restera assis à ne rien faire. »

La trêve, qui a débuté en juin de l’an dernier et qui devait être renouvelée en décembre, exigeait des deux parties de s’abstenir de toute action violente contre l’autre. Le Hamas devait cesser ses attaques à la roquette et prévenir le tir de roquettes par d’autres groupes comme le Jihad Islamique (même les services de renseignement israélien ont reconnu que cela avait été mis en œuvre avec une surprenante efficacité), et Israël devait mettre un terme à ses assassinats ciblés et à ses incursions militaires. Cet accord a été gravement violé le 4 novembre, lorsque l’armée israélienne est entrée à Gaza et y a tué six membres du Hamas. Le Hamas avait riposté en lançant des roquettes Qassam et des missiles Grad, tout en offrant néanmoins de prolonger la trêve, avec pour seule condition qu’Israël arrête le blocus. Israël a refusé. Israël aurait pu remplir son obligation de protéger ses citoyens en acceptant de relâcher le blocus, mais il n’a pas même essayé. On ne peut pas dire qu’Israël a lancé son attaque pour protéger ses citoyens contre les roquettes. Il l’a fait pour protéger son droit de poursuivre l’étranglement de la population de Gaza.

Tout le monde semble avoir oublié que le Hamas a déclaré une fin des attentats-suicides et des tirs de roquettes lorsqu’il a pris la décision de rejoindre le processus politique palestinien, et qu’il s’y est largement tenu pendant plus d’un an. Bush avait publiquement fait bon accueil à cette décision, la citant comme un exemple de succès de sa campagne en faveur de la démocratie au Proche-Orient. (Il n’avait aucun autre succès à relever) Lorsque le Hamas, d’une façon inattendue, a gagné les élections, Israël et les Etats-Unis ont cherché à déligitimer les résultats et embrassé Mahmoud Abbas, le dirigeant du Fatah, qui jusque là n’avait pas été pris au sérieux par les dirigeants israéliens qui le tenaient pour un « poulet plumé ». Ils ont armé et entraîné ses forces de sécurité afin de renverser le Hamas ; et lorsque le Hamas a – brutalement, certes – prévenu cette tentative violente de renverser les résultats des premières élections démocratiques honnêtes du Proche-Orient moderne, Israël et l’administration Bush ont imposé le blocus.

Israël cherche à contrer ces faits indiscutables par l’affirmation qu’en retirant les colonies israéliennes de Gaza en 2005, Ariel Sharon avait donné au Hamas l’occasion de se mettre en route vers la création d’un Etat, une occasion qu’il a refusé de saisir ; au lieu de quoi, il a transformé Gaza en aire de lancement pour des tirs de missiles visant la population civile d’Israël. L’accusation est fausse à double titre. D’abord, le Hamas, malgré tous ses défauts, a apporté à Gaza un niveau d’ordre et de respect de la loi inconnu ces dernières années, et il l’a fait sans les sommes d’argent énormes que les donateurs faisaient pleuvoir sur l’Autorité Palestinien sous la direction du Fatah. Il a éliminé les gangs violents et les seigneurs de la guerre qui terrorisaient Gaza sous le pouvoir du Fatah. Les musulmans non observants, les chrétiens et autres minorités jouissent de davantage de liberté religieuse sous le pouvoir du Hamas qu’ils n’en auraient en Arabie Saoudite, par exemple, ou sous bien d’autres régimes arabes.

L’autre mensonge, plus grand, c’est que le retrait de Gaza voulu par Sharon aurait été conçu comme un prélude à d’autres retraits et à un accord de paix. Voici comment le principal conseiller de Sharon, Dov Weisglass, qui fut aussi son chef de négociation avec les Américains, décrivait le retrait de Gaza, dans une interview à Haaretz, en août 2004 :

« Ce sur quoi je me suis effectivement mis d’accord avec les Américains, c’était qu’une partie des colonies [càd les principaux blocs de colonies de Cisjordanie] ne ferait l’objet d’aucune discussion, et que le reste ne ferait pas l’objet de discussion avant que les Palestiniens ne soient devenus des Finlandais… La signification [de l’accord avec les Etats-Unis], c’est le gel du processus politique. Et lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez l’établissement d’un Etat palestinien et vous empêchez une discussion sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem. En réalité, l’ensemble de cette proposition qu’on appelle l’Etat palestinien, avec tout ce que ça comporte, a été retiré de notre agenda, indéfiniment. Et tout ça, sous l’autorité et avec la permission du [Président Bush]… et la ratification des deux chambres du Congrès. »

Les Israéliens et les Américains pensent-ils que les Palestiniens ne lisent pas les journaux israéliens ou que lorsqu’ils ont vu ce qui se passait en Cisjordanie, ils ne pouvaient pas se figurer ce que Sharon manigançait ?

Le gouvernement israélien aimerait que le monde croie que le Hamas a lancé ses roquettes Qassam parce que c’est ce que font des terroristes et que le Hamas est par essence un groupe terroriste. En réalité, le Hamas n’est pas plus une « organisation terroriste » (expression favorite d’Israël) que le mouvement sioniste durant sa lutte pour une patrie juive. A la fin des années 30 et 40, des groupes au sein du mouvement sioniste ont eu recours à des activités terroristes pour des raisons stratégiques. Selon Benny Morris, c’est l’Irgoun qui, le premier, a pris pour cible des civils. Il écrit dans Righteous Victims ["Victimes, Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste", éd. Complexe], qu’un regain du terrorisme arabe en 1937 a « déclenché une vague d’attaques à la bombe contre des foules arabes et des bus, introduisant ainsi une nouvelle dimension au conflit ». Il rapporte, sur base de documents, des atrocités commises par l’armée israélienne durant la guerre de 1948-49, reconnaissant dans une interview de 2004 publiée dans Haaretz, que des documents livrés par le Ministère israélien de la Défense montraient qu’ « il y a eu beaucoup plus de massacres commis par des Israéliens que je ne l’avais pensé au départ… Dans les mois d’avril-mai 1948, des unités de la Haganah ont reçu des ordres opérationnels disant explicitement qu’ils devaient déraciner les villageois, les expulser et détruire les villages eux-mêmes. » Dans un certain nombre de villages palestiniens et de villes palestiniennes, l’armée israélienne a procédé à des exécutions organisées de civils. Quand Haaretz lui a demandé s’il condamnait le nettoyage ethnique, Benny Morris avait répondu que non :

« Il n’y aurait pas d’État juif sans le déracinement de ces 700.000 Palestiniens. C’est pour ça qu’il fallait les déraciner. Il n’y avait pas d’alternative à l’expulsion de cette population. Il était nécessaire de nettoyer l’arrière, de nettoyer les zones de frontière et de nettoyer les principaux axes routiers. Il était nécessaire de nettoyer les villages d’où ils tiraient sur nos convois et sur nos localités. »

En d’autres termes, lorsque des Juifs prennent pour cibles et tuent des civils innocents pour faire avancer leur lutte nationale, ce sont des patriotes. Lorsque leurs adversaires le font, ce sont des terroristes.

Il est trop facile de décrire le Hamas simplement comme une « organisation terroriste ». C’est un mouvement nationaliste religieux qui recourt au terrorisme, comme le mouvement sioniste l’a fait durant sa lutte pour un Etat, avec la croyance erronée que c’est le seul moyen de mettre fin à une occupation étouffante et d’amener un Etat palestinien. Alors que l’idéologie du Hamas appelle officiellement à l’établissement de cet Etat sur les ruines de l’Etat d’Israël, ceci ne détermine pas davantage la véritable politique du Hamas aujourd’hui que la même déclaration dans la charte de l’OLP ne déterminait les actions du Fatah.

Ce ne sont pas là les conclusions d’un apologiste du Hamas mais l’opinion de l’ancien chef du Mossad et conseiller à la sécurité nationale de Sharon, Ephraim Halevy. Le leadership du Hamas est passé par un changement « juste sous notre nez », écrivait récemment Halevy dans le Yediot Aharonot, en reconnaissant que « sa visée idéologique n’est pas atteignable et ne le sera pas dans un avenir prévisible ». Il est maintenant prêt et désireux de voir l’établissement d’un Etat palestinien à l’intérieur des frontières provisoires de 1967. Halevy relevait qu’alors que le Hamas n’a pas dit jusqu’à quel point ces frontières seraient « provisoires », « ils savent qu’à partir du moment où un Etat palestinien sera établi avec leur coopération, ils seront obligés de changer les règles du jeu : ils devront adopter un chemin pouvant les mener loin de leurs visées idéologiques de départ. » Dans un article plus ancien, Halevy signalait également l’absurdité qu’il y avait à relier le Hamas à al-Qaida.

« Les membres du Hamas sont perçus par al-Qaïda comme des hérétiques du fait de leur souhait déclaré de participer, même indirectement, à des processus d’entendements ou d’accords quelconques avec Israël. La déclaration faite par [le chef du bureau politique du Hamas, Khaled] Meshal est en contradiction totale avec l’approche d’al-Qaïda, et fournit à Israël une opportunité, peut-être historique, d’en jouer pour le meilleur. »

Pourquoi alors les dirigeants d’Israël sont-ils aussi déterminés à détruire le Hamas ? Parce qu’ils croient que son leadership, contrairement à celui du Fatah, ne peut être contraint à accepter un accord de paix établissant un « Etat » palestinien fait d’entités territoriales coupées les unes des autres et sur lesquelles Israël pourrait conserver un contrôle permanent. Le contrôle de la Cisjordanie a été l’objectif constant de l’armée, des services de renseignement et des élites politiques d’Israël depuis la fin de la guerre des Six Jours. (1) Ils croient que le Hamas ne permettrait pas une telle réduction en cantons du territoire palestinien, quelle que puisse être encore la durée de l’occupation. Il se peut qu’ils se trompent au sujet de Mahmoud Abbas et de ses cohortes à la retraite, mais ils ont entièrement raison au sujet du Hamas.

Des observateurs du Proche-Orient se demandent si l’offensive d’Israël contre le Hamas réussira à détruire l’organisation ou à la chasser de Gaza. La question est hors de propos. Si Israël projette de garder le contrôle de toute entité palestinienne à venir, il ne trouvera jamais de partenaire palestinien, et même s’il parvient à démanteler le Hamas, le mouvement finira par être remplacé par une opposition palestinienne beaucoup plus radicale.

Si Barack Obama choisit comme émissaire au Proche-Orient un vieux routier qui reste attaché à l’idée que des outsiders ne devraient pas présenter leurs propres propositions d’accord de paix juste et viable, moins encore de presser les parties à les accepter, mais au contraire les laisser régler leurs différends, il garantira une future résistance palestinienne bien plus extrême que le Hamas – et susceptible de s’allier à al-Qaïda. Pour les Etats-Unis, l’Europe et la plus grande partie du reste du monde, ce serait le pire résultat possible. Peut-être certains Israéliens, y compris le leadership des colons, croient-ils que cela servirait leurs objectifs, dans la mesure où cela fournirait au gouvernement un prétexte convaincant pour se cramponner à toute la Palestine. Mais c’est une illusion qui conduirait à la fin d’Israël comme Etat juif et démocratique.

Anthony Cordesman, un des analystes militaires du Proche-Orient les plus fiables, et ami d’Israël, soutenait, dans un rapport daté du 9 janvier pour le Center for Strategic and International Studies, que les avantages tactiques d’une poursuite de l’opération à Gaza étaient contrebalancés par le coût stratégique – et n’étaient probablement pas plus grands que les gains qu’Israël peut avoir obtenus au tout début de la guerre, dans les attaques sélectives sur des installations du Hamas. « Israël s’est-il embarqué dans une guerre en escalade continue sans objectif stratégique clair, ou au moins un objectif dont la réalisation fût crédible ? », demande-t-il. « Israël finira-t-il par conférer du pouvoir, en termes politiques, à un ennemi qu’il a défait sur le plan tactique ? Les actions d’Israël porteront-elles gravement atteinte à la position des Etats-Unis dans la région, à tout espoir de paix, aussi bien qu’aux régimes et aux voix arabes modérés dans le processus ? Pour le dire brutalement, et à ce jour, la réponse semble être oui. » Cordesman conclut en disant que « n’importe quel leader peut adopter une position ferme et déclarer que des gains tactiques constituent une victoire significative. Si c’est tout ce qu’Olmert, Livni et Barak ont pour réponse, alors ils se sont couverts de honte et ont fait tort à leur pays et à leurs amis. »

* Henry Siegman, directeur du US Middle East Project, à New York, est professeur invite au SOAS de l’Université de Londres. Il a été le directeur national du American Jewish Congress et du Synagogue Council of America.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

(1) Voir mon article « The Great Middle East Peace Process Scam », dans la LRB du 16 août 2007 [en anglais]

La guerre de Gaza en résumé

B. Michael - Ynet, 23 janvier 2009

L’armée israélienne a-t-elle tiré les leçons de sa dernière performance ? Pas sûr. Les éloges que l’on répand en ce moment sur l’armée israélienne méritent vérification. Cette armée a pris part à deux guerres. Au Liban, on lui tirait dessus et elle s’en est tirée de justesse. A Gaza, on ne lui a presque pas tiré dessus et elle a tout de suite « gagné ». Par conséquent, la seule conclusion savante que nous pouvons, pour le moment, tirer des événements de Gaza, c’est qu’il est beaucoup plus facile de gagner sans ennemi.

Les Palestiniens ont-ils appris la leçon ? Non. La mort et la destruction n’instruisent pas les nations. C’est comme ça. Plus de 1000 Israéliens ont été tués durant la seconde Intifada, et pourtant cela n’a pas fait de nous des pacifistes. Cela ne nous a pas non plus rendus modérés ou logiques.

Notre capacité de dissuasion a-t-elle été restaurée ? Non ; notamment parce que nous n’avons jamais eu de « capacité de dissuasion ». Cela fait des dizaines d’années qu’Israël pulvérise les Palestiniens et pourtant ceux-ci éprouvent des difficultés à saisir la chose et continuent à ne pas être dissuadés. Ce sera encore le cas cette fois-ci.

Avons-nous fourni au monde la preuve que le Hamas se cache parmi les civils ? Je suis désolé mais nous n’avons pas fait cela non plus. Nous sommes les seuls à pouvoir gober ce prétexte. Gaza est encombré de civils et les mouvements clandestins ne sont pas des armées. Ils vivent au sein de leur peuple. Menachem Begin ne se cachait-il pas dans un immeuble résidentiel du nord de Tel Aviv ? Et les kibboutzim et autres communautés n’étaient-elles pas truffées de mythiques caches d’armes ? Et les membres du mouvement clandestin de la Haganah ne se cachaient-ils pas parmi les femmes et les enfants ? Et les routes des communautés proches des frontières n’étaient-elles pas minées, comme protection contre une invasion d’armées arabes ? Mais comment puis-je comparer. Après tout, ça c’est nous et eux c’est eux.

La moralité de l’armée a-t-elle été démontrée une nouvelle fois ? Oy vey. Une armée morale, ce n’est pas une armée qui tue des civils pour s’empresser ensuite de se faire une gloire de sa haute moralité. Une armée morale est une armée qui s’écarte de son chemin pour éviter de tuer des civils, même au prix d’une prise de risque. Lorsque le brutal occupant britannique a assassiné le commandant du gang Stern, il l’a abattu à bout portant, dans sa planque au cœur d’un quartier de Tel Aviv. Moral lui, l’occupant israélien aurait apparemment largué une bombe d’une tonne sur tout le quartier et expliqué qu’il ne voulait pas mettre ses troupes en danger.

Les médias ont-ils tiré les leçons du passé ? Très certainement. Le chien de garde de la démocratie a été merveilleusement dressé au point de devenir un chien avide de caresses et dont le seul désir est de protéger le gouvernement. Comme quoi, il est tout de même sorti quelque chose de toute cette opération, après tout.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Les horreurs de la paix d’Israël

Samera Esmeir - Al-Ahram Weekly, 22 - 28 janvier 2009 / No. 931

Faire la paix en Palestine, et en d’autres endroits du monde, est notre mission contemporaine de civilisation, et elle est mortelle.

Trois semaines après le début de la guerre contre Gaza, Israël a déclaré un cessez-le-feu unilatéral mais en refusant de mettre un terme à ses opérations dites défensives. En réponse, le Hamas a déclaré un cessez-le-feu laissant une semaine à Israël pour retirer ses troupes. Pour beaucoup, en Occident, le cessez-le-feu pourrait sembler un motif de réjouissance, dans la mesure où la cessation des hostilités de part et d’autre conduira peut-être au renouveau du processus de paix. Mais il y a des raisons d’être critique à propos de ce cessez-le-feu parce qu’il perpétue une situation dans laquelle Israël agit unilatéralement. Ce dont nous sommes actuellement les témoins, c’est une nouvelle phase de la catastrophe de Gaza. Si les caractéristiques de cette phase ne sont pas encore connues, la violence d’Israël est devenue toujours plus évidente. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le Premier ministre israélien Ehoud Olmert n’a pas une seule fois prononcé le mot « paix » dans son discours d’annonce du cessez-le-feu. Le « processus de paix » pourrait bientôt se révéler comme l’autre face de la pièce de la guerre – sa continuation par d’autres moyens – qui, simultanément, l’alimente.

Il y a au moins deux leçons à glaner dans cette guerre contre Gaza. La première est de considérer comment tant la guerre que les cessez-le-feu unilatéraux constituent des stratégies en vue de l’extension du pouvoir d’Israël sur la population palestinienne de Gaza, aussi bien que de la transformation de cette population. Israël demande unilatéralement une coexistence pacifique avec les Palestiniens qui doivent se résigner à leur emprisonnement – sinon, il les menace de la destruction de leurs vies, et il le fait. Les Palestiniens ont deux « options » dans le script israélien : l’obéissance ou l’annihilation. L’obéissance n’est pas une alternative à la destruction, mais un autre moyen d’anesthésier une population à l’intérieur de la vie. Cela impose de refaire des Palestiniens de Gaza des bénéficiaires indigents de l’aide humanitaire, donc dociles et dépendants. Pire, cette aide humanitaire est plus souvent refusée qu’accordée. Autrement dit, Israël demande que les Gazaouis apprennent à vivre dans leur prison territoriale pour les décennies à venir, tout en demeurant sous occupation israélienne et en ne manifestant aucun signe, sous la forme d’un missile ou autrement, de leur existence de privations dans ce monde. Ils ont l’ordre, au contraire, de rester des statistiques dans des rapports d’agences humanitaires internationales, ou encore des histoires nourrissant des journalistes pleins de compassion. Telle est la signification des propositions initiales, israéliennes et égyptiennes, en vue de l’établissement avec le Hamas d’une « houdna », ou trêve, (donc sans résistance palestinienne) pour une durée de 15 ou 30 ans. Un scénario magnifique pour deux Etats en situation de guerre, mais un scénario qui est loin d’être juste, lorsqu’il s’agit d’un Etat occupant la terre de l’autre partie. La proposition, faite par le Hamas, d’une houdna d’un an était, en un certain sens, une tentative pour éviter les options, aussi désastreuses l’une que l’autre, de l’obéissance ou de l’annihilation.

Que pouvons-nous conclure de l’offre unilatérale israélienne d’un cessez-le-feu ? Dans quelles conditions Israël reprendra-t-il sa destruction brutale de la population palestinienne ? Les termes que les Palestiniens doivent accepter, selon Israël, s’ils veulent éviter un autre round brutal de destructions, sont les suivants : rester silencieux dans des conditions d’occupation et résister à la tentation de résister à l’occupation. En d’autres termes, Israël exige maintenant que les Palestiniens oublient leur situation, marquée par la longue histoire de leur lutte contre l’inépuisable projet israélien de colonisation. Au lieu de quoi, ils doivent se métamorphoser en personnes-du-présent, sans mémoire, sans traumatismes ni aspirations. Bref, Israël mène une guerre pour tuer la vie, tout en proclamant un cessez-le-feu afin d’éradiquer des sujets politiques. Dans la perspective d’un jeune Gazaoui, les deux possibilités sont horrifiantes : être tué ou être le témoin silencieux de la mort – mettre fin à sa vie ou se tuer en tant qu’être humain politique et éthique. Dans les deux cas, il y a meurtre. La seule différence, c’est que la seconde mort n’apparaît pas aussi sensationnelle ni aussi abominable sur les écrans de télévision. Elle ne fait, en effet, l’objet d’aucune mention dans les principaux médias, dans la mesure où ils ne reconnaissent pas que priver un peuple, en situation d’occupation, de son combat politique revient à demander à ce peuple d’accepter pour mode de vie une soumission meurtrière et un emprisonnement.

La dualité obéissance/annihilation qui caractérise la psyché israélienne officielle est trompeuse. Son caractère illusoire ne diminue en rien, néanmoins, ses opérations mortelles. L’illusion consiste à croire que les Gazaouis, traumatisés par la guerre, seront transformés en sujets dociles de l’assistance humanitaire conduite non seulement par les gouvernements occidentaux, premiers responsables du blocus de Gaza, mais aussi par Israël, la puissance occupante de Gaza et des autres territoires palestiniens. L’illusion tient donc dans la croyance que les Palestiniens accepteront tranquillement les termes de l’occupation et leur emprisonnement permanent jusqu’à ce qu’Israël leur accorde un Etat palestinien. Piégées dans la dualité annihilation/obéissance, ces illusions font entrevoir la maîtrise de l’occupant dans la paix et la guerre.

Manifestement, on ne peut dire clairement si Israël est en mesure de réussir à limiter les options des Palestiniens à un « choix » entre destruction et obéissance. Beaucoup de Palestiniens disent effectivement : « Non au processus de paix » et « Non à la guerre », sous l’occupation en cours. Et c’est ici que réside la seconde leçon à tirer de Gaza. La paix n’est pas, aujourd’hui, l’opposé de la guerre. Elle est plutôt l’autre face de la même pièce. L’appel de douze Etats arabes à suspendre l’Initiative de Paix arabe reflète une compréhension des horreurs de la paix. Les dirigeants de ces Etats ont compris que l’Initiative arabe fournissait à Israël une ouverture de paix encourageant, plutôt que décourageant Israël à mener une guerre contre les Palestiniens qui refusent de se joindre à la chorale de la paix alors qu’ils restent sous occupation. Que le processus de paix, qui a débuté dans les années 90 et dont les rituels se sont amplifiés ces deux dernières années en réponse à l’élection du Hamas, constitue le terreau d’où a surgi la guerre contre Gaza.

Comme processus non limité dans le temps, la paix à Gaza a mobilisé des opérations disciplinaires et mortelles ; car soit on se conformait aux termes du processus de paix en espérant que, peut-être, les petits-enfants verraient la fin de la colonisation, soit on courait le risque d’être arrêté, torturé et tué par Israël ou ses sous-traitants. Mais pire, et comme le montrent les efforts diplomatiques entourant la guerre de Gaza, la paix est aussi devenue une sorte d’ « impératif de civilisation » auquel les Palestiniens sont priés de se conformer, tout en abandonnant leur résistance à l’occupation en cours. Ce n’est que s’ils le font qu’ils rejoindront le monde civilisé ; à défaut, ils seront considérés comme de malfaisants terroristes. Est-il nécessaire d’ajouter que les interventions de cet « impératif de civilisation » sont de loin plus violentes que celles qu’il cherche à réprimer ? Confronté à un refus palestinien de continuer à jouer le jeu, le processus de paix à durée indéterminée engendre, suscite et attise des opérations qui amènent la puissance – comme nous l’avons vu durant la guerre de trois semaines – à anéantir, effacer et démanteler tout ce qui se reste debout face au nouvel « impératif de civilisation ». Faire la paix en Palestine, et en d’autres endroits du monde, est notre mission contemporaine de civilisation, et elle est mortelle.

La réunion du Sommet Economique Arabe au Koweit pourrait conduire – ou ne pas conduire – à la suspension de l’Initiative de Paix arabe. Le processus de paix entre l’Autorité Palestinienne et Israël pourrait aussi survivre au récent désastre. Mais en attendant, Gaza révèle que ce qui semble une opposition entre la guerre et la paix, l’obéissance et l’annihilation, n’est pas réellement telle. Une face alimente bien plutôt l’autre face en renforçant ses possibilités. Il devrait dès lors être évident que le choix entre le processus de paix et la guerre n’en est pas vraiment un, dans la mesure où il ne s’agit pas de deux projets radicalement différents.

Les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont soumis à l’occupation israélienne depuis 41 ans. Dans l’intervalle, ils ont pris part à un processus de paix pendant plus de 18 ans. Presque la moitié de leurs années d’occupation – qui remonte à 1967 – se sont passées à des représentations-prestations de la paix. Ce simple fait ne devrait-il pas nous alerter à propos de l’affinité entre la paix et l’occupation, l’obéissance et la destruction ? Ne pourrait-il nous révéler que la paix n’est pas toujours la solution à la guerre, mais qu’elle est souvent le fond à partir duquel la guerre est menée ? Et si on entend l’alerte, pouvons-nous commencer à nous réveiller au carillon de la paix et pas seulement au bruit des bombes de la guerre ?

* Juriste diplômée de l’Université de New York, Samera Esmeir est professeur au département de rhétorique de l’Université de Californie, à Berkeley. Elle fait partie du comité éditorial de Middle East Report.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

En route pour un Guantanamo israélien

Shlomi Zakaria - Ynet (Yediot Aharonot), 23 janvier 2009

Il n’y a pas, dans le droit international, d’antécédent à une détention sans jugement de « combattants illégaux ». Le Rapport Winograd avait, lui aussi, mis en garde à ce propos.

Dans le déploiement des services de sécurité en vue des combats dans la Bande de Gaza, le service de l’Avocat Général Militaire n’était pas absent, lui qui avait décidé, comme il a été rapporté dès avant la guerre, de mettre sur pied un appareil judiciaire spécial qui déclarerait les gens du Hamas criminels de guerre ou, pour reprendre la terminologie juridico-tsahalienne que l’on trouve sur toutes les lèvres : « combattants illégaux ». Il avait également été rapporté que l’on s’attendait à ce que, au cours de cette guerre, des milliers de personnes soient prises et définies comme combattants illégaux. Il y a juste un problème : des « combattants illégaux », cela n’existe pas.

L’opération à Gaza a déjà fourni des images de dizaines si pas de centaines de prisonniers illégaux qui ont été emmenés vers de vastes camps. L’histoire juridique des combattants illégaux en Israël commence avec la nécessité qui a surgi de continuer à retenir en otages Moustapha Dirani et le cheikh Obeid jusqu’à la libération de Ron Arad. La loi a été taillée spécialement à leurs mesures, parce que la base juridique existante ne permettait pas leur maintien en détention sans jugement, comme otages, jusqu’au retour de Ron Arad.

Depuis lors, la loi et l’expression ont subi bien des métamorphoses : après le désengagement de la Bande de Gaza, il avait été décidé d’essayer de l’appliquer aux habitants de la Bande de Gaza arrêtés par la Sûreté générale et l’armée israéliennes et ainsi, de leur refuser d’une part le statut de prisonniers de guerre et d’autre part la possibilité de faire front aux accusations portées contre eux dans le cadre de la procédure. Ils furent qualifiés de combattants illégaux par l’Avocat Général et privés de droits humains élémentaires fixés par la Convention de Genève. C’était censé suffire. C’est sur cette base juridique bancale que leur maintien illimité en détention a été approuvé par les tribunaux israéliens qui manifestaient leur tendance naturelle à s’aligner sur les services de la Défense chaque fois que ceux-ci sortent de leur tiroir la petite formule évasive : « pour les besoins de la sécurité ».

Lors de la seconde guerre au Liban également, des Libanais qui avaient été capturés par l’armée, ont été détenus pour un temps illimité et sans qu’aucune accusation d’un genre ou d’un autre ne fût portée contre eux, conformément à la loi draconienne et aux spécifications arbitraires des hauts responsables du service de l’Avocat Général. Ils ont été placés en détention sitôt arrêtés, en lieu et place d’une comparution devant un tribunal pour les faits incriminés, comme on l’attendrait et comme il fut exigé dans une partie des cas.

Il nous a été communiqué qu’actuellement cette tendance et cette volonté étaient plus fortes que jamais et que les approbations juridiques avaient déjà été données : le recours à la loi sur l’emprisonnement des combattants illégaux est devenu ces jours-ci la manière de faire commune à l’encontre de centaines de personnes.

Ces « prisonniers » se retrouveront avec un statut spécial, dépourvu de droits ; un statut qui est en fait une fiction juridique contraire au droit international, sans les droits des prisonniers de guerre ni des autres prisonniers ; un statut dans lequel le service de l’Avocat Général Militaire tente de mettre le contenu qui l’arrange, tout en essayant de rendre casher un virus, un bogue que les tribunaux britanniques et américains – deux Etats en guerre quotidienne eux aussi contre le terrorisme et qui prennent une part directe dans cette « guerre contre le terrorisme » – ont refusé d’accepter, jugeant qu’il s’agissait d’une procédure invalide, inconstitutionnelle, totalement contraire aux prescriptions du droit international. Malgré cela, il semble bien que nous soyons sur la voie de la création de notre Guantanamo à nous et cela précisément durant la semaine où nous apprenons que Président américain nouvellement élu, Barack Obama, s’apprête à fermer le vaste camp original.

Nos tribunaux continueront apparemment à s’aligner sur les exigences insatiables et le puissant appétit des nécessités de la sécurité, dans le but de rassasier les consommateurs de la sécurité.

Or c’est précisément la Cour suprême qui a jugé qu’il n’existait pas de créature juridique appelée « combattants illégaux », au grand regret de l’armée. Simultanément, cette même Cour suprême a autorisé et continue d’autoriser les services de la Défense à faire un usage intensif d’une loi qui, en fait, permet la détention de personnes sans jugement, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre elles, en contradiction flagrante avec le droit international. En réalité, et contrairement à la rhétorique du tribunal lui-même, le service de l’Avocat Général Militaire s’est vu accorder l’estampille tant désirée pour la concrétisation de ses aspirations.

On parle beaucoup ces derniers temps de la mise en œuvre réussie des leçons de la seconde guerre au Liban, à la suite du rapport Winograd. Dans ce rapport, un des chapitres qu’on continue d’ignorer avait trait au droit international et à la nécessité de mettre les modalités de combat en conformité avec ces lois-là. A côté de la nécessité d’assimiler les normes internationales dans l’armée, il avait été décrété qu’il revenait à Israël de se mesurer aux défis que les conflits actuels placent devant lui, tout en observant les principes du droit international et en prenant avis auprès d’autres Etats se trouvant dans une situation comparable. Aux Etats-Unis, on commence déjà à tirer les leçons des dommages de Guantanamo et du recours à la formule « combattants illégaux ». Dommage que le service de l’Avocat Général Militaire ait précisément décidé d’ignorer cette recommandation de la Commission Winograd.

* Shlomi Zakaria fait partie de l’équipe juridique de l’organisation israélienne des droits de l’homme « Yesh Din »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Tibi et Zahalka, ne faites pas appel à la Cour suprême

Sharon Weil - Haokets, 18 janvier 2009

Au moment d’annoncer que le Comité électoral central interdisait la participation des partis [arabes] Balad et Ra’am-Ta’al aux élections législatives [israéliennes] toutes proches, avec l’appui du parti Kadima et de plusieurs députés du parti Travailliste qui ont voté pour qu’on réduise au silence plus de 160.000 citoyens israéliens, les journalistes se sont empressés de déclarer que cette décision ne résisterait évidemment pas à l’examen par la Cour suprême.

La haute cour de justice, comme toute autre cour constitutionnelle ailleurs dans le monde, a pour objectif la défense des valeurs communes de la société, l’accord constitutionnel sur lequel se fonde l’Etat. Dans le cas d’Israël, il s’agit de la définition de l’Etat comme Etat juif et démocratique.

La Cour suprême a effectivement pris un certain nombre de décisions de justice par lesquelles elle faisait pencher la balance en faveur de la démocratie mais toujours dans le cadre et dans la préservation de la définition de l’Etat comme Etat juif. Grâce à ces décisions de justice, qui sont une insulte au pauvre comme l’ont indiqué toutes les organisations des droits de l’homme, la Cour suprême donne à Israël une physionomie démocratique aux yeux de la population israélienne et mondiale, et habille le véritable caractère de l’Etat d’Israël qui est de plus en plus l’état-nation juif raciste et de moins en moins un Etat démocratique égalitaire.

Afin de concrétiser la vision à laquelle sont associés les deux partis interdits de participation aux élections, la vision d’un Etat démocratique dans lequel l’ensemble des citoyens partage les droits et les ressources d’une manière égale, il faut cesser d’éteindre les incendies avec l’aide de la Cour suprême. Il faut amener la population, en Israël, à faire un vrai choix moral entre racisme et démocratie et non comme il a été fait jusqu’à présent : l’acceptation d’un compromis basé sur un tour de passe-passe au terme duquel un Etat juif et démocratique, avec la Cour suprême pour porte-bannière est un oxymore viable.

Il faut clarifier les règles du jeu politique et adopter une position idéologique claire : l’Etat d’Israël peut être soit un Etat juif (nationaliste) soit un Etat démocratique (égalitaire), mais pas les deux. Et en attendant, il faudrait cesser de faire appel à la Cour suprême.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

mercredi 21 janvier 2009

G-U-E-R-R-E

Gideon Lévy - Haaretz, 16 janvier 2009
Version anglaise - War by any other name

Ils ont pris position face à face : armés et prêts à avancer. Tendus vers la confrontation armée et prêts à donner leur vie pour leurs valeurs et leur foi. Deux peuples, deux nations, deux armées dans une rencontre inévitable : la guerre. Pardon, vous avez dit « deux armées » ? Vous avez dit « guerre » ? Alors ce n’est pas vrai. Dans notre histoire, la langue forge des faits à la place de la réalité.

C’est vrai : les mots ne tuent pas, mais les mots peuvent faciliter nettement le travail du tueur. Depuis l’aube de l’occupation israélienne dans les territoires, et cela remonte à longtemps – et peut-être en fait depuis la création de l’Etat, ou peut-être en fait depuis le renouvellement de l’hébreu – la langue a été recrutée comme réserviste en service actif et n’a jamais retiré son uniforme. Guerre après guerre, lessivage après lessivage – les mots envoyés au front. Ils ne font pas couler le sang, il est vrai, mais ils rendent sa vision quelque peu plus légère, parfois même plus plaisante. Ils justifient, autorisent, purifient, nettoient, polissent ; bien souvent aussi, ils renforcent, excitent, enflamment, poussent, aiguillonnent, incitent, encouragent – le tout dans une langue standard.

Nettoyage à sec express : des mots qui enlèvent toutes les taches – résultat garanti. On nous a envoyés dans cette guerre, armés de ce que notre poète national avait écrit pour la fête de Hanoucca : « Plomb durci ». Dorénavant, lorsque les bambins des jardins d’enfants chanteront « Papa m’a allumé des bougies, avec le shamash comme un flambeau », ils se souviendront de cette guerre que plusieurs commentateurs ont déjà qualifiée de « guerre la plus juste de l’histoire d’Israël », pas moins.

« Juste », passons, mais « guerre » ? Le dictionnaire Abraham Even-Shoshan donne à lire à l’entrée « guerre » : « confrontation entre armées, conflit entre structures étatiques (peuples, états) dans des combats, avec armes et recours à la force ». L’ « Opération Litani » qui ne fut pas moins grande dans l’ordre des forces et qui dura trois mois, n’est pas considérée comme une guerre. De même, la seconde guerre du Liban n’a pris son nom officiel que six mois après qu’elle fut terminée.

Cette fois, nous avons été à la fois plus prompts et plus décidés. Les forces ne s’étaient pas encore lancées à l’aube, les avions n’avaient pas encore fini de bombarder une parade de fin de formation des policiers chargés du trafic, laissant derrière eux des dizaines de cadavres de jeunes gens ensanglantés, que déjà nous appelions cela une guerre. Une guerre qui n’a certes pas encore de nom, mais une guerre au terme de laquelle le Comité Gouvernemental des Cérémonies et des Symboles se réunira pour la couronner du nom approprié. Peut-être « Première Guerre de Gaza » ? Pas la dernière.

On peut douter qu’elle entre dans la définition du dictionnaire. Ce n’est à l’évidence pas « une confrontation entre armée » – car enfin quelle armée se trouve en face de nous ? L’armée des roquettes Qassam et des tunnels, qui a fui sans combat ? Et il est même difficile d’appeler cela un « conflit entre peuples et états, dans des combats », parce que les combats ne sont pas réellement des combats et qu’un des deux camps n’est pas précisément un état, à peine la moitié d’un peuple, il faut en convenir. Mais quand même une guerre. Qu’est-ce que ça change qu’un officier supérieur d’une unité de réserve soit cité dans « Haaretz » pour avoir dit : « C’était de l’entraînement de recrutement et un excellent exercice ». Pour nous, c’est une guerre. Cela faisait de longs mois que nous l’attendions, que nous espérions la « grande opération » à Gaza. Et voilà, quelle chance : une guerre nous est née.

Ce n’est pas un hasard. Nous avons engagé une « guerre » précisément parce que ce mot chargé sert un nombre incalculable d’objectifs. Nous avons dit « guerre », nous avons dit « bravoure et don de soi ». On y a ajouté la fermeté, la mobilisation et le deuil inévitable et vous avez l’arsenal verbal de la guerre. « La bravoure et le deuil », titrait, véhément, le journal gratuit « Israël aujourd’hui », la semaine dernière, dans une de ses éditions de combat.

Une guerre : parce qu’alors nous avons de nouveau renforcé le rôle de l’armée israélienne dans la société, réhabilité son statut et le statut de ses commandants. Après une guerre, il est possible aussi de distribuer des citations. Et à la guerre comme à la guerre, il y a aussi une « victoire ». Offrons à l’armée israélienne de gagner. Mais comment gagner ? Et gagner quoi ? Voyez, les objectifs de la guerre n’arrêtent pas de changer : un jour, il s’agit de faire arrêter les tirs de roquettes Qassam, et comme ça ne marche pas, on change d’objectifs et hop ! nous voilà passés à une guerre contre les tunnels et la contrebande. C’est peut-être aussi une guerre de pression sur l’Egypte, et bien sûr une guerre contre le Hamas mais dont l’essentiel vise et touche – quelle déveine – précisément la population civile sans secours dont le seul lien avec le Hamas, s’il existe, est d’avoir voté pour lui.

A la guerre, il faut aussi exagérer la puissance de l’ennemi. Pour commencer, on nous a gavés, des mois durant, d’informations sur le perfectionnement de son armement et comment il s’était doté de bunkers et de missiles en provenance de Téhéran et de Damas, et maintenant on appelle Ahmed Al-Jabari le « chef d’état-major du Hamas ». Le chef d’état-major de l’armée des roquettes Qassam à moitié vides. Et pourquoi avons-nous bombardé l’Université islamique à Gaza ? Parce que là résidaient les « Ateliers Rafael (1) Palestiniens », c’est comme cela qu’on écrit chez nous. Eux aussi disposent d’une « Autorité chargée du développement des moyens de combat » qui développe – le croirait-on ? – un drone porteur de munitions et un missile capable de pénétrer les bunkers. En exagérant leur puissance, nous avons gonflé notre victoire en lui donnant un goût sucré.

A la guerre comme à la guerre, il est permis de se taire et de faire taire. La guerre permet de rappeler sous les drapeaux et d’unifier les rangs du peuple d’habitude plus intéressé par les vacances forfaitaires à Antalya. A la guerre, il nous est permis d’avoir des médias ressemblant davantage à une salle de briefing d’un porte-parole de l’armée israélienne. A la guerre, la propagande est permise. Et si c’est la guerre, alors c’est jusqu’au bout – des bombes au phosphore blanc dans les rues et l’artillerie contre les maisons refuges des habitants ; des centaines de femmes et d’enfants tués ; tirs contre les équipes de secours et les convois d’approvisionnement. C’est la guerre, non ?

La guerre fait fleurir les chants de bravoure. C’est vrai que des chansons comme après la guerre des Six Jours, nous n’en aurons plus. Arik Lavie ne chantera pas de nouveau les paroles de Yoram Tahar-Lev : « Nous sommes derrière Rafah, comme tu le voulais, Tal, face aux ennemis, nous sommes partis à l’assaut, celui qui tombait, tombait. Nous sommes passés au-dessus de ceux qui étaient tombés, nous avons couru de l’avant, Tal » (Tal, le général israélien Tal, commandait la division qui a pris Gaza – en 67). C’est vrai que nous ne rechanterons pas « Nasser attend Rabin, aye aye aye », ni « Sharm a-Sheikh, nous voilà chez toi une deuxième fois » mais des chansons, il y en aura aussi. Et dans cette guerre-ci, nous avons déjà eu droit à un plaisant rimailleur : « La direction du Hamas à Damas est isolée, la direction dans la Bande de Gaza est paralysée, le bras armé s’est dérobé, le Hamas crie à l’injustice [hamas en hébreu]. » Joli, non ?

Mais il n’y a pas que l’arrogance en chanson : le lessivage des mots fonctionne aussi très bien. « Il faut éloigner les maisons de la frontière », disait la semaine dernière un commentateur expert en questions militaires, pour expliquer ce qu’il y avait lieu de faire à Rafah du côté de l’axe Philadelphi. « Eloigner les maisons de la frontière », comme s’il d’agissait de ces maisons du vieux quartier de Sarona – où est maintenant le Krya, à Tel Aviv – qu’on a tenu préserver, et qu’on allait les mettre sur des rails pour les éloigner de quelques dizaines de mètres. Ce savant commentateur a-t-il jamais vu, ces dernières années, les maisons de Rafah, face à Philadelphi ? La plupart sont, depuis longtemps déjà, dévastées. Des gens y habitaient, beaucoup de gens qui n’ont nulle part où aller. Maintenant se sont ajoutées à celles-là des centaines de maisons détruites, que nous avons aussi « éloignées de la frontière », comme il dit.

« Sauvez mon âme », m’a écrit cette semaine l’ancien député David Zucker dans un sms, « Ecoutez comment Avri Gilad et Jacky Lévy sont occupés à chercher un mot pour désigner subrepticement le fait de faire intrusion dans les maisons en en faisant sauter les murs. Il serait bon de traduire ce programme en allemand et souhaitable d’y mettre un lourd accent bavarois ». En attendant que ce mot de contrebande, soit trouvé, nous en avons déjà imaginé pas mal d’autres : nous avons « libéré » les territoires, « dégagé » les maisons, « contrarié » les terroristes et « maintenu l’ordre » ; nous avons établi une occupation avec une « administration civile », veillé à ne pas causer de « catastrophe humanitaire », emprisonné en « détention administrative », tué par la « procédure du voisin », assassiné par la « procédure d’ouverture du feu », tué de « hauts responsables du Hamas » ; un enfant de six ans tué est un « jeune garçon », un adolescent de 12 ans est un « jeune homme » et tous deux sont tenus pour des « terroristes ». Nous avons mis sur pied une « unité des [points de] passage » c’est-à-dire du système des checkpoints, nous avons tué des « [gens] armés », des « [gens] recherchés » et des « [gens] requis pour interrogatoire » qui tous étaient des « bombes à retardement ».

Maintenant, nous avons le « sms humanitaire » et le cessez-le-feu « humanitaire » et une « banque des cibles » qui est, elle aussi, charmante ; des « blessés de frayeur », il n’y a cela qu’en Israël – personne encore n’a été frappé de frayeur à Gaza, les « enfants du sud » ne vivent qu’à Sderot et les combattants du Hamas sont toujours des « terroristes ». Même les « militants du Hamas » n’ont pas droit à être qualifiés de « non impliqués » et leur destin est dès lors scellé. Tout facteur de la poste palestinienne, tout policier, tout expert-comptable du gouvernement et peut-être aussi tout médecin travaillant dans l’administration non-civile du Hamas, tous sont considérés comme « militants du Hamas » et il est dès lors permis et nécessaire de prendre les devants et de les tuer. La force aérienne bombarde et détruit des « cibles », parfois aussi des « constructions », jamais de maisons. Israël exige une « bande de sécurité » à Gaza et la sécurité, c’est toujours la nôtre, seulement la nôtre.
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Seule ma collègue Amira Hass ose, avec un courage caractéristique, dire à propos des dizaines de milliers de nouveaux sans abris de Gaza que ce sont des réfugiés pour la deuxième et troisième fois dans leur vie, des « déracinés » – avec la lourde charge historique du mot. Sauf que ces déracinés-là n’ont, cette fois, nulle part où échapper à la terreur de la « guerre ».
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(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) D’après le nom de « Rafael » pour « Rafael arms development authority », l’autorité israélienne chargée du développement des armes et de la technologie militaire. (ndt)

L’Etat geôlier

Oren Yiftachel - New Matilda, 12 janvier 2009

« Une grande occasion s’offre maintenant à nous, à Gaza, de les enfoncer, de les écraser… (Nous) devrions démolir un millier de maisons, de tunnels et d’industries, et tuer le plus grand nombre possible de terroristes… »

Ainsi s’exprimait, il y a quelques jours, Eli Yishai, Vice Premier ministre d’Israël. Le même jour, la Ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni, promettait de « renverser le régime du Hamas » et le Premier ministre d’Israël, Ehoud Olmert, exigeait dans tous les forum, de « fermer hermétiquement » la frontière entre l’Egypte et Gaza.

Ces propos, ainsi que de nombreuses autres déclarations semblables faites par des dirigeants israéliens, dessinent avec une clarté douloureuse la « géographie politique de l’incarcération de masse » qui est de plus en plus évidente en Israël/Palestine. Sous ce régime, d’importantes populations sont enfermées dans des zones spécifiques, contre leur volonté, et souvent contre le droit international, pour être alors placées à la merci de leurs gardiens. Lorsque les conditions d’emprisonnement deviennent insupportables, une rébellion éclate et se voit réprimée par une punition collective violente qui, à son tour, établit les conditions pour le soulèvement suivant.

Telle est la manière dont Israël traite maintenant ses prisonniers rebelles à Gaza. Comme le montrent les déclarations de ses dirigeants, Israël cherche à les boucler dans l’étroite bande et à les punir en recourant à une force énorme. Dans le même temps, Israël institutionnalise plus avant la géographie de l’incarcération et, par elle, la probabilité de futurs soulèvements.

Ce n’est ni un phénomène nouveau ni propre à la situation palestinienne : le colonialisme européen a largement utilisé l’incarcération de masse de groupes indigènes, les concentrant dans des réserves et bantoustans afin de permettre aux Blancs d’exploiter librement la terre, les ressources minières et la main-d’œuvre. Aujourd’hui encore, des gouvernements racistes essaient de s’occuper de populations indésirables en appliquant des méthodes de confinement spatial et de « châtiment » violent, comme le montrent à l’évidence les exemples de la Tchétchénie, du Kosovo, du Cachemire, du Darfour et de l’Eelam Tamoul au Sri Lanka. La clé de cet ordre politique qui se répand tient dans l’empêchement mis à ce que la région rebelle acquière une souveraineté d’Etat, en laissant celle-ci « ni dans ni hors » du système de contrôle de l’Etat. En tant qu’entité non étatique, la résistance du prisonnier contre le pouvoir colonial est souvent criminalisée, conduisant l’Etat, convaincu de sa parfaite moralité, à prétendre n’avoir pas d’autre choix que d’opprimer plus encore la lutte anticoloniale.

Il importe de souligner que la stratégie d’incarcération de masse n’est pas d’habitude l’option privilégiée. Elle n’est, typiquement, employée que lorsque le pouvoir colonial a perdu une part de sa capacité à régler et contrôler le pays par d’autres moyens, plus doux, et lorsque l’option d’un nettoyage ethnique est devenue trop embarrassante ou impopulaire. Au grand regret des régimes racistes, c’est la situation d’aujourd’hui. Dès lors, l’incarcération de masse reste une des principales options générales pour les états coloniaux qui cherchent à dominer des populations autochtones.

Revenons à Israël/Palestine. Gaza avait été transformé en une prison à ciel ouvert à la fin des années 40, lorsque plus de 150.000 réfugiés palestiniens furent chassés dans cette petite région (couvrant seulement 1,7% de la Palestine sous mandat britannique), rejoignant ses anciens habitants, au nombre de 60.000. Les réfugiés ne furent jamais autorisés à retourner sur leurs terres et dans leurs maisons qui furent confisquées et détruites. Ironiquement, c’est durant le « processus de paix » du début des années 90 que l’incarcération de Gaza s’est intensifiée avec une série de bouclages, de restrictions mises aux déplacements et la construction, en 1994, d’une barrière massive autour de la Bande de Gaza. Après le désengagement de 2005 et l’élection du Hamas, le siège illégal imposé par Israël autour de la région a monté d’un cran avec un blocus quasi-total sur les mouvements et le commerce.

Gaza est un cas grave, mais il n’est pas unique. Depuis sa création, le régime ethnocratique d’Israël n’a pas cessé d’œuvrer à judaïser le pays en confisquant des terres palestiniennes, en construisant des centaines de colonies juives et en confinant les Palestiniens dans de petites enclaves. Cela a commencé avec le gouvernement militaire à l’intérieur de la Ligne Verte, jusqu’en 1966, et l’instauration d’une « zone clôturée » pour les Bédouins dans le sud qui opère aujourd’hui encore. Depuis les années 90, la ghettoïsation des Palestiniens s’est poursuivie avec la démarcation des zones A, B et C dans les territoires occupés, avec l’arrivée des bouclages et des checkpoints, et finalement avec la construction du mur – le tout contribuant à fragmenter la Palestine en dizaines d’enclaves isolées.

L’impact géographique à long terme de la politique de judaïsation a été spectaculaire, dramatique. Par exemple, les Palestiniens d’Israël représentent 18% de la population mais ils contrôlent moins de 3% des terres. Dans l’ensemble de la zone comprise entre le Jourdain et la mer, la population est palestinienne pour un peu moins de 50% mais ils ne contrôlent que 13% des terres. Cependant, la judaïsation semble avoir atteint ses limites et, depuis la période Oslo, Israël a réaménagé sa géographie coloniale pour cadrer avec sa réalisation.

La différence entre Gaza et les autres enclaves tient dans la profondeur de son isolement et dans sa rébellion opiniâtre. Le leadership du Hamas n’a jamais accepté l’illusion d’Oslo, ni la promesse de « deux Etats pour deux peuples » incluse dans la « Feuille de Route » ou le « Processus d’Annapolis ». Ils ont compris que la promesse était devenue une rhétorique vide qui rend possible la colonisation continue de leurs terres. Entre-temps, l’Etat palestinien promis a été fragmenté, étouffé et appauvri.

Et quelle a été la réponse d’Israël à cette crise ? Approfondir l’incarcération de masse, « nécessitée » par la protection de la colonisation juive, tout en maintenant une campagne massive d’incarcérations individuelles au cours de laquelle Israël a arrêté plus de 10.000 personnes et les a emprisonnées sans procès, ce groupe incluant des dizaines de parlementaires palestiniens. La politique d’incarcération a donc abouti à la création de prisons à l’intérieur de prisons.

Alors que la géographie de l’incarcération est typiquement expliquée comme une mesure de sécurité, son attrait s’accroît aussi pour des raisons économiques. En ces temps de globalisation, les mouvements personnels, commerciaux et financiers sont devenus essentiels au développement et à la prospérité. La géographie de l’incarcération de masse contribue à maintenir les indésirables en dehors des richesses de ce processus. Par conséquent, les fortifications en cours autour de Gaza, y compris l’invasion actuelle, mettent aussi en place un système de protection des privilèges économiques juifs.

La violence palestinienne joue une part importante dans la création de cette géographie, par le biais d’une dialectique hostile entre colonisateur et colonisé. Par exemple, le bombardement contre des civils israéliens par le Hamas et les attentats-suicides d’années antérieures sont clairement des actes de terrorisme qui ont légitimé, au sein de la société israélienne, la mise en œuvre de la politique de l’incarcération. Mais la violence palestinienne, et en particulier le bombardement depuis Gaza, devrait aussi être perçu comme une mutinerie de prison, réprimée en ce moment par la terreur de l’Etat israélien qui tue beaucoup plus de civils et crée infiniment plus de dommages que l’acte initiale de résistance. Tel est le cycle de suppression, résistance, suppression maintenu tout du long, à l’intérieur de la géographie de l’incarcération.

Il importe de noter, cependant, que l’option de la rébellion intensifie seulement le châtiment et les tueries mais pas la géographie de base de l’emprisonnement. Par conséquent, même quand l’invasion actuelle sera terminée, Israël continuera sans aucun doute à utiliser sa stratégie tant à Gaza qu’en Cisjordanie (qui ne se rebelle pas), ainsi que, mais sous des formes adoucies, à l’intérieur de la Ligne Verte où les citoyens palestiniens d’Israël sont eux aussi confinés dans de petites enclaves. J’ai appelé ce processus « apartheid rampant » – un ordre politique non déclaré mais néanmoins puissant qui crée des formes formidablement inégales de citoyenneté sous un seul pouvoir dominant. Dans de tels régimes, les droits sont déterminés par une combinaison de l’affiliation ethnique et du lieu de naissance. On ne peut l’illustrer de manière plus éclatante qu’en relevant les différences dans les droits à la mobilité et à la propriété – les Juifs sont libres de se déplacer et d’acquérir du terrain dans quasiment toute l’aire sous contrôle israélien, alors que les Palestiniens sont limités à des enclaves séparées – Gazaouis à Gaza uniquement, Jérusalémites à Jérusalem uniquement et ainsi de suite.

Ce type de géographie politique tend à aboutir à une chaîne d’absurdités. En voici une : l’invasion et la destruction de Gaza sont entreprises par un gouvernement israélien évincé et elles sont activement appuyées par une administration américaine battue. Les deux gouvernements qui ont perdu le pouvoir attaquent violemment, dans leurs jours d’agonie, le gouvernement démocratiquement élu de Palestine. Cela conduit à l’absurdité suivante : au lieu de condamner Israël et d’imposer des sanctions à cet Etat qui a placé Gaza en état de siège durant les deux dernières années, le monde a imposé des sanctions au gouvernement Hamas. De cette manière, la population occupée est punie deux fois : une fois par une occupation brutale et une seconde fois, en tentant d’y résister.

Malheureusement, ces absurdités ne sont pas surprenantes et font partie de la géographie d’incarcération de masse au nom de laquelle la puissance coloniale ne reconnaîtra le leadership des prisonniers que s’ils s’abstiennent de se rebeller contre leur incarcération, comme c’est actuellement le cas avec le régime de Mahmoud Abbas en Cisjordanie. En cas de rébellion, cependant, ses leaders sont susceptibles d’être opprimés et souvent supprimés.

Ce qui peut être légèrement (mais pas entièrement) surprenant, c’est que le leadership israélien et la société israélienne n’ont pas appris de l’Histoire que le temps d’une géographie d’incarcération de masse est compté. Pareille géographie ne peut jamais recevoir de légitimité et ne peut dès lors garantir la sécurité du côté du geôlier. Au contraire, l’instabilité et les rébellions constantes sont susceptibles de saper le régime qui enferme.

Pour conclure, contre la réalité de l’incarcération de masse, on pourrait recommander d’écouter les mots pleins de sagesse de Mahmoud Darwish : « Mon gardien de prison me regarde dans l’œil / Je peux voir sa peur / Comme moi, il sait que / Le gardien d’aujourd’hui est déjà le prisonnier de demain. »

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Le temps perdu de Gaza

Oren Yiftachel - Ynet (Yediot Aharonot), 10 janvier 2009

Les tirs en direction d’Israël ne cesseront que si nous entreprenons de parler de l’Histoire, y compris celle des Palestiniens, au lieu de parler de territoire.

Les visions de tueries et de destructions en provenance de Gaza sont effrayantes, et les habitants du sud [d’Israël] sont toujours soumis à des bombardements incessants. La situation est affligeante, outrageante, suffocante, révoltante. A l’heure d’un conflit sanglant, il est certes difficile de regarder au-delà de la violence, pourtant un tel regard est, selon moi, impératif pour comprendre ce qui se déroule sous nos yeux.

Un écrivain aborigène d’Australie a un jour fait ce commentaire, à l’époque de la lutte pour les droits des autochtones : « Là où opère le territoire national, notre temps à nous est mort. Mais notre temps a aussi la coutume de revenir après la mort. » Cette remarque peut aider à la compréhension de ce qui se passe à Gaza.

Si nous parvenons à observer les événements violents au-delà des terribles destructions, des nuages de poussière, des corps, des taches de sang et des cris des enfants, nous pourrons comprendre cette guerre comme la poursuite de l’activité territoriale israélienne qui a adopté un objectif obstiné et brutal – réduire au silence le temps palestinien, autrement dit effacer l’histoire entière de cette terre. Inutile de souligner que réduire l’Histoire au silence, c’est aussi effacer le lieu palestinien et, avec lui, les pleins droits politiques, ceux-là mêmes qui existent de droit et non par grâce israélienne.

Par conséquent, l’invasion actuelle de Gaza n’est pas seulement une opération visant à arrêter les tirs de roquettes, un effort pour améliorer des images politiques en vue des élections ou une tentative de restauration de la dissuasion israélienne. Cette invasion n’est pas simplement encore une tentative de « mettre de l’ordre » chez d’autres et de faire tomber le gouvernement Hamas élu, ou un effort impérial (israélo-américain) de contrôler un espace musulman par des niveaux de violence sans cesse croissants. L’invasion actuelle est tout cela, bien sûr, mais elle est aussi la poursuite d’une stratégie longue de plusieurs années, visant à nier, effacer et briser toute référence aux dernières générations de l’histoire de ce lieu. Et quasiment tout le monde participe à ce projet d’effacement : politiciens, artistes, médias, chercheurs des universités et intellectuels.

Alors, face à ces tentatives d’effacement, rappelons que la Bande de Gaza a été créée comme entité territoriale après la guerre de 1948, quand environ 150.000 Arabes palestiniens du sud-ouest de l’actuel Israël y ont fui et y ont été chassés. L’essentiel des expulsions a eu lieu pendant l’ « Opération Yoav » qui était connue pour son objectif de « nettoyer » la région de ses Arabes. Les expulsés-fugitifs se sont entassés à côté des 60.000 habitants gazaouis d’origine. Les lignes de cessez-le-feu avec l’Egypte sont devenues frontières de l’Etat et les réfugiés arabes sont restés piégés au-delà de la frontière sans aucune possibilité de retourner sur leurs terres et dans leurs villages qui avaient été démolis entre-temps, réduits à l’état de ruines. Les terres de ceux qui se sont réfugiés à Gaza ont été expropriées dans les années 50 et allouées à des dizaines de localités juives qui furent créées entre Jaffa et Beersheva.

La population des réfugiés à Gaza compte aujourd’hui plus d’un million de personnes (sur environ un million et demi) et sa situation géographique a empiré d’une manière inégalée – la surpopulation, la pauvreté et tout un système sans cesse plus resserré d’interdictions de se déplacer, de travailler et de commercer avec le monde extérieur. L’occupation de la Bande de Gaza par Israël en 1967 a sans doute soulagé, pour une courte période, la sensation d’être en état de siège et a permis aux Gazaouis des contacts avec d’autres Palestiniens mais, durant la première Intifada et plus encore à partir des accords d’Oslo, la Bande de Gaza a de nouveau été bouclée, et cette fois par une terrifiante clôture qui fut achevée en 1994 comme partie intégrante – miséricorde ! - du « processus de paix ».

Israël refuse de faire face

C’est sur cet arrière-plan là qu’il faut comprendre la montée du Hamas qui proposait une alternative aux accords d’Oslo. Ceux-ci, au lieu d’une voie vers la paix, étaient devenus une Via Dolorosa palestinienne. Mais depuis l’avancée du Hamas lors d’élections démocratiques, Israël a encore intensifié la ghettoïsation de la Bande de Gaza en imposant un blocus sur la région tout en la coupant totalement de la Cisjordanie.

Le Hamas a refusé l’illusion des « deux Etats pour deux peuples » qui a d’elle-même tourné à la litanie vide de substance et qui permet la poursuite sans fin de l’occupation coloniale. Il a aussi donné une voix aux réfugiés en nommant Ismaïl Haniyeh, un réfugié du camp de Shati, à la tête du gouvernement. Cela, face à une élite palestinienne corrompue et piégée par les accords d’Oslo qui lui ont « interdit » de porter la question des réfugiés, autrement dit l’histoire contemporaine du pays, à l’agenda politique.

Les tirs de missiles depuis la Bande de Gaza sur des civils israéliens méritent toutes les condamnations comme action terroriste contre des Juifs et comme acte portant lourdement préjudice au peuple palestinien. Mais au-delà de cela, il faut aussi les comprendre comme une tentative de rappeler au monde, à Israël, mais aussi à la direction palestinienne, que la question des réfugiés est toujours bien vivante.

Face à ce cri ininterrompu, Israël a décidé, selon son habitude, de fuir toute confrontation avec la question et d’adopter un terrorisme d’Etat. Il a lancé, sur la Bande de Gaza, une campagne de feu et de soufre destinée à détruire, tuer, couper en morceaux et assiéger. Mais c’est une force faible sur le plan politique et moral. Même des tonnes de « Plomb Durci », même des tueries d’enfants et l’incendie des villes de la Bande de Gaza, tout cela ensemble ne réduira pas au silence la voix de l’Histoire. Le temps perdu dans le vacarme des tambours de guerre et dans la création violente de la « Bande de Gaza » reviendra après sa mort, comme l’expliquait l’écrivain aborigène.

La fin est claire : au-delà du cessez-le-feu nécessaire maintenant et tout de suite, la cessation de la vraie violence ne passe que par « le retour du temps » dans notre vie politique, autrement dit par une investigation ouverte et en profondeur de l’histoire qui a forgé les rapports entre Juifs et Palestiniens sur cette terre, et par une confrontation, du côté israélien, avec la négation de l’Histoire et des droits palestiniens.

Au cours d’une telle investigation qui sera évidemment conditionnée par la fin de l’occupation coloniale israélienne, la question des réfugiés sera posée et avec elle, la question de la Bande de Gaza toute entière, mais seront également soulevées des questions portant sur l’histoire juive traumatique et la possibilité de garantir aux Juifs un avenir dans une Proche-Orient arabe.

Autrement dit, la reconnaissance du temps palestinien est la seule voie permettant de reconnaître le temps juif. Ce n’est que lorsque l’Histoire se substituera au Territoire comme question centrale du débat, c’est-à-dire lorsque l’histoire du pays sera relatée en intégrant tous ses habitants et ses exilés, que sera créée la base d’une reconnaissance mutuelle de deux peuples égaux en droits dans une patrie commune. Les tirs de missiles cesseront et peut-être même y aura-t-il réconciliation.

* Le professeur Oren Yiftachel enseigne la géographie politique à l’Université Ben Gourion, à Beersheva

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

L’histoire n’a pas commencé avec les Qassam

Amira Hass - Haaretz, 14 janvier 2009
Version anglaise - History did not begin with the Qassams

Dans les années 90, Israël a eu une occasion de démontrer que 1948 n’était pas son paradigme. Israël a manqué cette occasion, en ne faisant que perfectionner sa méthode de vol des terres et d’expulsion hors des maisons et en entassant les Palestiniens dans des enclaves coupées les unes des autres.

L’histoire n’a pas commencé avec les Qassam. Mais pour nous, Israéliens [juifs], l’histoire commence toujours au moment où les Palestiniens nous font souffrir et la douleur est alors totalement sortie de son contexte. Nous pensons que si nous occasionnons aux Palestiniens une douleur décuplée, ils finiront par retenir la leçon. Et il y en a pour appeler cela un succès, un exploit, une prouesse.

Néanmoins, la « leçon » reste une abstraction pour la majorité des Israéliens. Les médias israéliens ont prescrit à leurs consommateurs une diète stricte à la fois pauvre en information et pauvre en matière de vérité mais riche en généraux et leurs imitateurs. Pleins de modestie, ils ne font pas valoir les exploits : les enfants tués et les corps qui se décomposent sous les décombres ; les blessés qui meurent lentement en perdant leur sang parce que nos soldats ouvrent le feu sur des équipes de secours ; les gamines qu’il a fallu amputer des jambes à cause de blessures terribles dues à toutes sortes d’armes inquiétantes ; les pères bouleversés et en pleurs ; les quartiers d’habitation qui ont été rasés ; les terribles brûlures dues au phosphore blanc ; ou encore le transfert en petit avec des dizaines de milliers de personnes ont été expulsées ou qui sont expulsées en ce moment même de leurs maisons avec pour ordre de se concentrer dans un espace bâti qui ne cesse de se réduire et qui, lui aussi, est condamné à être bombardé sans arrêt.

Depuis l’instauration de l’Autorité Palestinienne, la machine israélienne des porte-parole n’a cessé de grossir la menace militaire que les Palestiniens faisaient peser sur nous. Et lorsqu’ils passent de la pierre au fusil ou du cocktail Molotov à l’attentat suicide, de la charge explosive placée en bord de chemin au Qassam et du Qassam au Grad, et de l’OLP au Hamas, on dit chez nous, en claironnant victoire : « On vous l’avait bien dit. Ce sont des antisémites. » Et puisqu’il en est ainsi, il nous est permis de nous déchaîner.

Ce qui rend possible le déchaînement militaire israélien – dont le dictionnaire que je possède n’offre pas de mots pour le décrire – c’est le processus graduel d’isolement de Gaza. Cette coupure a transformé les Gazaouis en objets abstraits, sans nom ni adresse à l’exception de celle des hommes armés, et sans Histoire en dehors des dates que les gens de la Sûreté israélienne (Shabak) fixent pour eux. Le blocus de Gaza n’a pas débuté quand le Hamas a pris le contrôle des organes de sécurité dans la Bande de Gaza, ni quand Gilad Shalit a été capturé, ni quand le Hamas a été élu lors d’élections démocratiques. Le blocus a commencé en 1991, avant les attentats-suicides, et depuis lors, il n’a cessé de se sophistiquer pour atteindre son sommet en 2005.

La machine israélienne des porte-parole a joyeusement présenté le désengagement comme l’abolition de l’occupation, en ignorant effrontément les faits. L’isolement et le bouclage ont été présentés comme une nécessité militaire. Mais nous sommes tout de même de grands enfants et nous savons que la nécessité militaire et les mensonges constants servent des objectifs politiques. L’objectif d’Israël était de faire échouer la solution à deux Etats que le monde espérait voir se concrétiser avec la fin de la guerre froide en 1990 – une solution qui n’était pas parfaite mais à laquelle les Palestiniens étaient alors prêts.

Gaza, ce n’est pas une puissance militaire qui aurait attaqué un petit voisin n’aspirant qu’à la paix, Israël. Gaza est un territoire qu’Israël a envahi en 1967, en même temps que la Cisjordanie. Ses habitants font partie du peuple palestinien qui a perdu sa patrie et sa terre en 1948.

En 1993, Israël a eu une occasion en or, une occasion unique, de démontrer au monde que ce qu’on disait de lui n’était pas vrai. Qu’il n’est pas un Etat colonialiste par nature. Qu’expulser un peuple de sa terre, chasser des gens de leurs maisons, voler des terres palestiniennes pour y installer des Juifs, ne constituait pas le fondement de son existence et son essence. Dans les années 90, Israël a eu une occasion de démontrer que 1948 n’était pas son paradigme. Israël a manqué cette occasion, en ne faisant que perfectionner sa méthode de vol des terres et d’expulsion hors des maisons et en entassant les Palestiniens dans des enclaves coupées les unes des autres. Aujourd’hui, en ces jours sombres, Israël démontre que l’année 1948 ne s’est pas encore achevée.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Réaction de collaborateurs de la LRB aux événements de Gaza (extrait)

Yitzhak Laor - London Review of Books, 15 janvier 2009

Israël ne veut pas d’un Etat palestinien à ses côtés. Il entend le prouver avec des centaines de morts et des milliers de mutilés en une seule ‘opération’. Le message est toujours le même : allez-vous-en ou restez soumis, sous notre dictature militaire. Nous sommes une démocratie ? Nous avons décidé démocratiquement que vous vivriez comme des chiens.

Nous nous sommes déjà retrouvés là. C’est un rituel. Tous les deux ou trois ans, notre armée monte une expédition sanglante. L’ennemi est toujours plus petit, toujours plus faible ; notre armée est toujours plus grande, technologiquement plus sophistiquée, parée pour une guerre de grande envergure contre une armée de grande envergure. Mais l’Iran fait trop peur et même le Hezbollah, relativement petit, nous a donné du fil à retordre. Cela nous laisse les Palestiniens.

Israël est engagé dans une longue guerre d’annihilation contre la société palestinienne. L’objectif est de détruire la nation palestinienne et de la ramener à des groupements pré-modernes basés sur la tribu, le clan, l’enclave. C’est la dernière phase de la mission coloniale sioniste, culminant dans d’inaccessibles townships, camps, villages, districts, tous devant être séparés par un mur, une clôture et patrouillés par une armée puissante qui, en l’absence d’un véritable objectif militaire, est en fait une force de police suréquipée, avec des F-16, des Apaches, des chars, de l’artillerie, des unités de commando et des moyens de surveillance high-tech à sa disposition.

L’étendue de la cruauté, l’absence de honte et le refus de toute retenue sont frappants, aussi bien en termes anthropologiques qu’historiquement. Le soutien juif apporté dans le monde entier à cette offensive de vandales amène à se demander si nous n’assistons pas à la prise de contrôle du peuple juif par le sionisme.

Mais la vraie question est que depuis 1991 et plus encore depuis les accords d’Oslo en 1993, Israël a joué sur l’idée qu’il négociait vraiment la terre contre la paix, alors que la vérité est toute différente. Israël n’a pas abandonné les territoires, mais les a réduits en cantons et placés sous blocus. La nouvelle stratégie consiste à confiner les Palestiniens : ils n’appartiennent pas à notre espace, ils doivent demeurer hors de vue, à s’entasser dans leurs townships et leurs camps ou à remplir nos prisons. Ce projet a maintenant le soutien de la plus grande partie de la presse israélienne et du milieu académique.

Nous sommes les maîtres. Nous travaillons et nous déplaçons. Eux peuvent gagner de quoi vivre en faisant la police au sein de leur propre peuple. Nous empruntons les autoroutes. Ils doivent vivre au-delà des collines. Les collines sont à nous. Pareil pour les clôtures. Nous contrôlons les routes, et les checkpoints et les frontières. Nous contrôlons leur électricité, leur eau, leur lait, leur huile, leur blé et leur essence. S’ils protestent pacifiquement, on leur lance du gaz lacrymogène. S’ils lancent des pierres, nous tirons des balles. S’ils lancent des roquettes, nous détruisons une maison avec ses habitants. S’ils lancent un missile, nous détruisons familles, quartiers, rues, villes.

Israël ne veut pas d’un Etat palestinien à ses côtés. Il entend le prouver avec des centaines de morts et des milliers de mutilés en une seule ‘opération’. Le message est toujours le même : allez-vous-en ou restez soumis, sous notre dictature militaire. Nous sommes une démocratie ? Nous avons décidé démocratiquement que vous vivriez comme des chiens.

Le 27 décembre, juste avant que les bombes ne commencent à tomber sur Gaza, les partis sionistes, depuis le Meretz jusqu’à Yisrael Beitenou, étaient unanimement favorables à l’attaque. Comme d’habitude – là encore, c’est le rituel – les divergences n’ont surgi qu’à propos de l’envoi de couvertures et de médicaments à Gaza. Notre éditorialiste le plus fervent en faveur de la guerre, Ari Shavit, a suggéré qu’Israël devrait poursuivre l’offensive et construire un hôpital pour les victimes. L’ennemi est blessé, il perd son sang, il est mourant, il appelle désespérément à l’aide. Personne ne viendra à moins qu’Obama ne bouge – oui, nous attendons tous Godot. Peut-être viendra-t-il cette fois.

* Yitzhak Laor vit à Tel Aviv. Il est l’éditeur de Mita’am.

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Jeu d’enfants

Gideon Lévy - Haaretz, 15 janvier 2009
Version anglaise - The IDF has no mercy for the children in Gaza nursery schools

Aucun pilote ni aucun soldat n’est parti en guerre pour tuer des enfants ; aucun d’entre eux ne projetait de les tuer, mais il semble qu’ils n’aient pas eu suffisamment le projet de ne pas les tuer.

Cette guerre est une guerre de luxe. Par rapport aux guerres précédentes, elle est un jeu d’enfants pour les pilotes qui bombardent sans entrave, comme à l’exercice, pour les tankistes et les artilleurs qui bombardent des maisons et des civils depuis leurs engins blindés, et pour les soldats du génie qui élargissent des rues entières avec leurs engins blindés effrayants, sans rencontrer de résistance significative.

Une armée nombreuse et puissante qui fait la guerre à une population impuissante et à une organisation à peu près militaire, misérable et pauvre, qui a fui et ne combat quasiment pas. Il faut en convenir avant que nous ne nous mettions à claironner notre victoire et notre bravoure.

Mais la guerre est aussi un « jeu d’enfants » du fait de ses victimes. Une grande partie de ses victimes. Une part trop grande selon tous les critères humains et moraux.

A Gaza, environ un tiers des tués sont des enfants. 311 enfants, d’après les chiffres du Ministère palestinien de la Santé, 270 selon B’Tselem, sur un millier de morts, à la date d’hier. 1549 des 4500 blessés de la guerre sont des enfants, selon les chiffres de l’ONU. Et selon les mêmes chiffres, le nombre des enfants tués a triplé depuis le commencement de l’opération terrestre.

Il suffit de regarder les images en provenance de l’hôpital « Shifa » à Gaza pour voir combien d’enfants brûlés, ensanglantés, agonisants, se trouvent là. L’Histoire compte beaucoup de guerres d’une cruauté sans nom avec un nombre de tués infiniment plus élevé, mais une proportion à ce point terrifiante, où un tiers de ceux qui sont tués sont des enfants, indique bien la nature de cette guerre.

Dieu n’a aucune pitié pour les petits des jardins d’enfants de Gaza. L’armée israélienne non plus. Il en est ainsi lorsqu’on lance une offensive dans une région aussi densément peuplée, avec une population comblée d’enfants ; environ la moitié des habitants de Gaza a moins de 15 ans.

Aucun pilote ni aucun soldat n’est parti en guerre pour tuer des enfants ; aucun d’entre eux ne projetait de les tuer, mais il semble qu’ils n’aient pas eu suffisamment le projet de ne pas les tuer. Ils sont allés à la guerre après que 952 enfants et adolescents palestiniens ont été tués par des soldats de l’armée israélienne dans les Territoires occupés, depuis l’an 2000.

L’abominable indifférence du public [juif israélien] devant ces chiffres est inexplicable. Un millier de propagandistes et de porte-parole de la désinformation ne pourront justifier cette tuerie criminelle. Ils peuvent accuser le Hamas d’être responsable de cette tueries d’enfants, mais personne au monde ne peut décemment acheter cette marchandise de propagande grotesque et vicieuse, face aux images et aux chiffres en provenance de Gaza.

Ils peuvent affirmer que le Hamas se cache au milieu de la population civile, comme si le Kirya à Tel Aviv [abritant le Ministère de la Défense] ne se trouvait pas au cœur d’une concentration de population, comme s’il y avait des endroits à Gaza qui n’étaient pas « au cœur de la population ». Ils peuvent aussi déclarer que le Hamas utilise des enfants comme bouclier humain. Comme si on n’avait pas, chez nous, enrôlé des enfants dans les organisations qui ont combattu pour la création de l’Etat.

La toute grande majorité des enfants qui ont été tués à Gaza ne l’ont pas été parce qu’ils servaient de bouclier humain ou agissaient au service du Hamas. Ils ont été tués parce que l’armée israélienne a bombardé, canonné, ouvert le feu dans leur direction, en direction de leurs familles, en direction de leurs maisons. C’est pourquoi le sang des enfants tués à Gaza couvre nos mains, et pas les mains du Hamas, et jamais nous ne pourrons échapper à cette responsabilité-là.

Les enfants de Gaza qui survivront à la guerre grandiront avec son souvenir. Il suffit de voir le film merveilleux de Jiuliano Mer Khamis, « Les enfants d’Arna » pour comprendre ce qui fleurit sur le sang et les ruines que nous laissons derrière nous. Les enfants de Jénine, qui avaient vu moins d’horreurs que celles auxquelles les enfants de Gaza sont exposés aujourd’hui, ont grandi avec l’idée de devenir des combattants, des terroristes et des auteurs d’attentats suicide.

Un enfant qui a vu sa maison détruite, son frère tué et son père humilié, ne pardonnera pas. Les enfants de Gaza n’oublieront jamais ce qu’ils voient et ce qu’ils vivent aujourd’hui.

La dernière fois que j’ai été autorisé à visiter Gaza, en novembre 2006, je m’étais rendu dans le jardin d’enfants « Indira Gandhi » à Beit Lahiya. Les enfants étaient alors occupés à dessiner ce qu’ils avaient vu la veille : comment un missile de l’armée israélienne avait touché leur minibus scolaire et comment leur gardienne d’enfants, Najwah Khaliaf, avait été tuée sous leurs yeux. Ils étaient en état de choc, hébétés, atterrés. Il se peut que plusieurs d’entre eux aient maintenant été tués ou blessés.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

lundi 12 janvier 2009

Une chance que mes parents ne soient plus là

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Du fait de leur histoire, mes parents savaient ce que cela voulait dire d’enfermer des gens derrière des clôtures de fil de fer et des miradors, sur un petit espace de terre. Un an, cinq ans, dix ans. Depuis 1991. Quelle chance qu’ils ne vivent pas pour voir comment, aujourd’hui, ces gens emprisonnés, sont aussi bombardés avec toutes les merveilles de la technologie militaire d’Israël et des Etats-Unis.

Quelle chance que mes parents soient déjà morts. Déjà en 1982, ils ne pouvaient supporter le bruit des avions de combat israéliens fondant sur les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Le sifflement déchirant d’un avion et ils frémissaient dans leur maison de Tel Aviv. Nous n’avons pas besoin de voir pour savoir, disaient-ils.

C’était comme ça à l’époque. Que serait-ce aujourd’hui si, par mon intermédiaire, ils pouvaient connaître Sham, fillette de deux ans, qui a l’habitude de grimper avec agilité sur la table pour regarder sa sœur dessiner dans son cahier, Tayeb, cinq ans, avec le petit espace entre les dents qu’on lui voit à chaque sourire, Carmel, six ans, et les livres illustrés qu’elle aime. C’est le monde qui explose autour de ces enfants, qui n’arrête pas d’exploser, à une distance d’une dizaine de mètres ou de cinquante mètres. Cela fait dix jours que chaque instant est un instant de peur et que chaque instant de peur est un instant de mort. Multipliez par un million et demi.

Mes parents abhorraient chacun de leurs gestes quotidiens – mélanger le sucre dans le café, laver la vaisselle, se tenir dans les passages cloutés – quand dans le même moment, exactement, ils voyaient en imagination, en s’appuyant sur leur expérience personnelle, la terreur dans les yeux des enfants, le désespoir des mères impuissantes à les protéger, le moment où la bombe puissante fait s’effondrer la maison sur ses occupants et que les bombes intelligentes massacrent des familles entières. La mère de Salma dit : « Lorsque je me réveille d’un bout de sommeil volé, je suis toute surprise. Je sais que c’est seulement un hasard si je suis vivante. »

Comment pourraient-ils supporter leur vie de tous les jours aujourd’hui, s’ils m’entendaient parler d’Oum Khaled, une femme de 70 ans : une bombe a été larguée sur une structure en béton, sur la place du camp de réfugiés de Shabbura. Deux civils ont été tués. Des dizaines de maisons construites en béton creux ont été fortement endommagées. Le toit en asbeste est tombé à quelques centimètres de sa tête. C’est cela seul qui l’a convaincue de se laisser « évacuer » dans la maison de sa fille, à cinq cents mètres de là ; l’illusion qu’une maison neuve sera plus sûre. « Tout ce que j’espère c’est de mourir avant de voir qu’il vous arrive quelque chose », ne cesse-t-elle de répéter à ses enfants.

Avant même que le lessivage de la langue ait atteint le degré de perfectionnement auquel il est parvenu aujourd’hui, mes parents étaient pris de nausée devant des formules comme « la guerre de la Paix en Galilée » ou « troubles de l’ordre », quand l’ordre c’est l’occupation et que le trouble tient dans la résistance à celle-ci. Quand l’ordre, c’est de refuser aux Palestiniens ce à quoi les Juifs ont droit.

Quelle chance qu’ils ne soient pas parmi les vivants, pour entendre Ehoud Barak ou Tzipi Livni expliquer que nous n’avons rien contre le peuple palestinien, ou le secrétaire de cabinet expliquer qu’il n’y a pas de crise humanitaire et qu’il ne s’agit que de propagande venant du Hamas. Pour reconnaître des mensonges, ils n’avaient pas besoin de connaître le nom des gens chez qui il n’y a pas d’eau courante depuis cinq jours. Oubliez les bombardements, oubliez l’électricité, la nourriture, et même le sommeil. Mais sans eau ? A cause des bombardements maritimes, aériens et terrestres, les gens ne peuvent même pas sortir de chez eux pour aller chercher de l’eau potable aux robinets de la ville. Et quand quelqu'un a de l’eau chez lui au robinet, elle n’est pas bonne à la consommation.

Du fait de leur histoire, mes parents savaient ce que cela voulait dire d’enfermer des gens derrière des clôtures de fil de fer et des miradors, sur un petit espace de terre. Un an, cinq ans, dix ans. Depuis 1991. Quelle chance qu’ils ne vivent pas pour voir comment, aujourd’hui, ces gens emprisonnés, sont aussi bombardés avec toutes les merveilles de la technologie militaire d’Israël et des Etats-Unis. « Nous invitons d’urgence Mohamed El-Baradei à venir ici afin de faire la preuve que nous n’avons pas d’armes nucléaires », a dit Iyad. Un humoriste bien connu, même sous les bombes. Mais samedi soir, il a seulement dit « difficile, difficile » avant de raccrocher le téléphone.

L’histoire personnelle de mes parents les amenait à se révolter contre la sérénité avec laquelle on annonçait, à la radio, qu’un couvre-feu était décrété. Quelle chance qu’ils ne soient pas ici pour entendre la foule applaudir dans le Colisée.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

Les bombes blondes d’Israël et ses vraies bombes sur Gaza

Yosefa Loshitzky - The Electronic Intifada, 5 janvier 2009

« Je réitère que nous traiterons la population (de Gaza) avec des gants de soie » - Ehoud Olmert, Premier ministre israélien.

Je ne suis pas sûre que la plupart des gens comprennent le sens du nom de l’opération « Plomb durci » choisi par Israël pour son attaque meurtrière et criminelle contre Gaza. Ce nom est emprunté à un berceuse en hébreu qui fut très populaire parmi les enfants [juifs] israéliens dans les années 50 (et l’est peut-être encore). Dans cette chanson, un père promet à son enfant un cadeau spécial pour Hanoucca : « un ‘sevivon’ en plomb durci ». Sevivon, en hébreu (dreidel en yiddish), est une toupie à quatre faces avec laquelle on joue durant la fête juive de Hanoucca. Quelqu'un, au sein de l’armée israélienne, a dû éprouver de la nostalgie pour son enfance et décidé que si des enfants [juifs] israéliens s’amusent d’un sevivon coulé en plomb, il n’y a aucune raison pour que des enfants palestiniens ne l’apprécient pas, eux aussi. Après tout, l’opération Plomb Durci n’est pas la première (ni, malheureusement la dernière) dans les cruels jeux de guerre d’Israël.

Le cynisme logé dans ce nom choisi pour désigner ce qu’Ari Shavit, l’un des commentateurs les plus célèbres d’Israël, a appelé « une opération intelligente et impressionnante » (1), est symptomatique de la cruauté froide, méticuleuse et calculée avec laquelle cette attaque a été « conçue », « exécutée » et « vendue » au monde. Comme ses auteurs s’en vantent eux-mêmes, l’opération Plomb Durci n’est pas seulement une grande victoire militaire mais aussi une success story de la hasbara israélienne (le mot signifie explication en hébreu, mais dans la pratique, il désigne désinformation, effet d’annonce et mensonges).

Cette grande victoire, comme l’ont noté certains (trop peu nombreux) – le plus éminent d’entre eux étant Richard Falk, le rapporteur spécial des Nations Unies pour les Droits de l’Homme dans les Territoires Palestiniens Occupés – s’est donné pour cible les « misérables du monde ». Ils sont la première, la seconde et la troisième génération de réfugiés (venant de cette région actuellement visée par les roquettes tirées depuis Gaza), parmi les plus pauvres du monde, parqués dans une des zones les plus densément peuplées de la planète, déjà affamés et affaiblis par des mois de blocus israélien. Dans le langage aseptisé des médias occidentaux, on appelle ça « une réaction disproportionnée ». Mais le ground zero que cela crée pour les Palestiniens qui, au cours de ces dernières décennies, ont acquis le triste honneur de devenir les victimes quintessencielles du monde, devrait être un « choc suivi d’effroi » pour toute personne qui n’a pas, jusqu’ici, perdu son humanité élémentaire et son sens de la justice.

La machine de propagande bien huilée d’Israël a bénéficié d’une lubrification supplémentaire grâce à la décision avouée de choisir des femmes en guise de masbirim (porte-parole de la désinformation) afin de « projeter une image féminine et plus douce ». Pour ajouter une touche de léger glamour aux lourds mensonges d’Israël, Tzipi Livni, Ministre des Affaires étrangères et blonde naturelle, a annoncé en réponse aux appels à la trêve : « Il n’y a pas de crise humanitaire dans la Bande (de Gaza) et il n’y a dès lors pas nécessité d’une trêve humanitaire ». L’offensive blonde, menée par l’étoile montante de la politique israélienne, a été renforcée par une équipe de fausses blondes israéliennes dont les jeux vidéos, sexe et mensonge, font l’ornement des écrans de télévision du monde entier. Elles expliquent au monde compatissant les épreuves endurées par les Israéliens dotés de l’arme nucléaire mais menacés par des roquettes rudimentaires. Après tout, un Israélien avait été tué au cours des six derniers mois, alors que trois autres Israéliens (dont un citoyen palestinien d’Israël) ont été tués par des roquettes depuis que les gants de soie de l’armée israélienne ont fait de Gaza un abattoir.

Ceux qui furent prompts à rejoindre cette équipe dragéifiée de bombes blondes sont les écrivains israéliens les plus célèbres à l’étranger et les plus traduits : Amos Oz et David Grossman. Tous deux présentent à la communauté internationale (càd l’Occident soi-disant progressiste) ce qu’elle tient pour la conscience politique et la voix morale israélienne. Tous deux se voient accorder par des plateformes médiatiques occidentales prestigieuses une tribune particulière afin d’y exprimer leurs opinions à propos des événements politiques majeurs impliquant Israël. Ils sont les masbirim haleumim (les porte-parole nationaux), euphémisme désignant des mystificateurs qui blanchissent le linge sale d’Israël dans le lavoir mondial.

Grossman (légèrement plus à « gauche » que Oz) a obtenu un surcroît d’autorité morale après que son propre fils, commandant de char, a été tué dans l’attaque meurtrière d’Israël contre le Liban en 2006. Dans une société militariste centrée sur le culte du soldat tombé, un père qui a perdu son fils (av shakoul, en hébreu) jouit d’un statut particulier. On aurait pu attendre de Grossman qu’il « réalise » le capital de ce statut nouvellement acquis en offrant une prise de position plus courageuse, qui critiquerait le massacre immoral commis par Israël plutôt que de rejouer l’éternelle victime juive plaidant pour qu’on « arrête » le feu israélien tout en promettant au Hamas que « Même si vous continuez à tirer sur Israël, nous n’y répondrons pas en reprenant le combat. Nous serrerons les dents, comme nous l’avons fait durant la période qui a précédé l’attaque ». (2)

Les Israéliens, dans le discours auto-adulateur de Grossman, sont des rahmanim bnei rahmanim (des fils miséricordieux de pères miséricordieux), des victimes vertueuses et pleines de dignité. Peut-être est-ce là ce qu’Olmert voulait dire en parlant du toucher soyeux des gants israéliens caressant les Palestiniens « ordinaires », non militants, à Gaza.

On pourrait penser à un autre parent dont l’enfant a été tué, mais un parent plus courageux, Nourit Peled-Elhanan, par exemple. Une mère qui, après avoir perdu sa fille dans un attentat-suicide à Jérusalem, a publiquement et ouvertement porté le blâme de la mort de sa fille sur le gouvernement israélien et sa politique cruelle à l’égard des Palestiniens. Sa fille adolescente, contrairement au fils de Grossman, n’était pas commandant de char, pas même soldate, juste une fille ordinaire.

La machinerie bien orchestrée de la propagande a également été équipée des « armes secrètes » israéliennes les plus efficaces pour duper les foules : jouer le rôle de la victime, une fois encore. Ce n’est dès lors pas un hasard si, comme l’ont expliqué eux-mêmes les responsables israéliens chargés des effets d’annonce, dans une interview au Jewish Chronicle : « Les médias internationaux ont été dirigés vers un centre de presse établi par le Ministère des Affaires étrangères à Sderot même, de telle manière que les journalistes étrangers passent le maximum de temps possible dans la principale zone civile touchée par les roquettes du Hamas ». Les scènes d’Israéliens criant, pris de panique, ont ajouté un excès d’émotion qui a contrebalancé, mais aussi parfaitement complété, l’équipe des délinquantes blondes glacées.

La désignation de la Bande de Gaza et du sud d’Israël comme « zone militaire fermée » et l’interdiction d’une couverture médiatique du carnage de Gaza contribuent à la vision aseptisée de l’histoire de Gaza telle qu’elle est fabriquée par Israël. La vraie horreur, sanglante, est réservée aux spectateurs d’Al Jazeera, en particulier ses spectateurs arabes. Le Gaza ghetto assiégé demeure quasiment silencieux et partiellement invisible pour les autres d’entre nous. C’est à peine si, dans les grands médias, nous entendons et voyons des témoignages venant du terrain.

Mais nous sommes bombardés de déclarations et d’ « explications » données par des représentants officiels d’Israël et des « experts internationaux » qui discutent de la « situation », calmement et « logiquement ». Après tout, contrairement aux Gazaouis, hystériques et toujours occupés à hurler et à pleurer, ils n’ont pas été bombardés neuf jours d’affilée. Ils sont interviewés dans leurs confortables bureaux (probablement recouverts de cuir). Ils ont l’allure et le ton de respectables occidentaux, exactement comme « nous », et leur Ministre des Affaires étrangères est très calme et froide comme ses cheveux blonds l’y contraignent.

Une étude pionnière due au Groupe Média de l’Université de Glasgow et portant sur la couverture médiatique des conflits, nous a appris que si vous paraissiez respectable et calme, vous deviez avoir raison. Par comparaison, les Palestiniens, habituellement interviewés en état de choc, paraissent ébouriffés, désorientés, légèrement hystériques. Et ils sont toujours environnés de chaos et de désordre. Les bâtiments des alentours sont détruits, des débris traînent partout et le bruit est insupportable (sans compter qu’ils s’expriment dans cette langue incompréhensible). Y aurait-il chez eux quelque chose qui ne va pas ? Et aussi, même quand ils ne sont pas « extrémistes », ils sont toujours sur la défensive, se confondant presque en excuses, essayant de nous convaincre qu’ils ne sont pas des terroristes, pas même des militants, juste des gens ordinaires qui demandent à pouvoir survivre, si pas jouir de la vie. Cela ne les rend que plus suspects encore.

Après tout, s’ils ne sont pas des terroristes, qu’est-ce qu’ils fabriquent à Gaza ? Gaza, nous devrions nous en souvenir, a été déclaré par Israël, en septembre 2007, « entité hostile ». Et puisque seul le puissant a le pouvoir de définir, même si ses définitions relèvent de la tautologie ou de l’oxymore, ce sont tout de même celles-là qui sont reçues. Selon cette logique perverse, produite dans la Forteresse Israël et vendue dans le monde entier, tout Gazaoui mérite la mort. En outre, en dépit du fait qu’Israël prétend n’attaquer que le Hamas et pas les Palestiniens (oubliant opportunément le fait que, comme nous le rappelle David Boardman, la majorité des Palestiniens a démocratiquement voté en faveur du Hamas), il continue de s’accrocher à sa vieille loi du sang selon laquelle, comme l’observe John Berger : « Une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes ». Donc si au cours des six derniers mois, un Israélien est mort des suites d’une attaque de roquettes du Hamas, il est parfaitement logique qu’en une semaine, 500 Palestiniens perdent la vie et que des milliers d’autres soient blessés. C’est ce que les Israéliens [juifs] tiennent pour une politique de dissuasion.

Nous ne devrions cependant pas oublier que derrière ce cruel dispositif de jeux vidéo de guerre, de sexe et de mensonges, opère une cruauté plus « primitive », « organique » et tribale, habituellement bien dissimulée au regard du monde extérieur. La plupart des gens, en Occident, ne se rendent pas compte de l’indifférence et, ce qui est plus troublant, de la joie avec laquelle les Israéliens [juifs] accueillent les nouvelles portant sur les souffrances vécues par des Arabes et en particulier des Palestiniens. Il est plus courant, en Occident, de voir des foules arabes et musulmanes « danser sur les toits » lorsque des missiles ou des roquettes frappent Israël (comme ce fut le cas durant la guerre du Golfe de 1991) mais moins courant de voir ou entendre des Israéliens [juifs] égayés par la situation désespérée de Palestiniens et d’Arabes souffrants. Plus d’une fois, je suis tombée sur un chauffeur de taxi jovial, applaudissant les bonnes nouvelles qu’il venait d’entendre. « Qu’ils meurent tous dans d’atroces souffrances » constituait une réaction standard que j’avais pris l’habitude d’entendre au jour le jour quand je vivais encore en Israël.

Il n’était pas non plus inhabituel, dans mon quartier de Jérusalem – même avant que n’éclate la seconde Intifada palestinienne – de voir la police israélienne des frontières harceler brutalement de pauvres vieux Palestiniens venus ramasser quelque « objet de valeur » dans les poubelles des Juifs aisés. Maintes et maintes fois, cela s’est produit devant un café populaire de Jérusalem où les gens sirotaient leur Caffè Latte, complètement indifférents au drame qui se déroulait. Personne parmi ces belles gens ne semblait dérangé par ces scènes ni ne paraissait souffrir de quelconques réflexions dérangeantes à propos du transfert de culpabilité.

La cruauté d’Israël – manifestée à travers son usage (ou plutôt son abus) du langage et sa « stratégie » créative de « ré-étiquetage » de ses assauts continus contre les Palestiniens comme guerre de défense, usant de sa logique tautologique pour justifier l’extermination d’une « entité » désignée comme « hostile » – devrait être interprétée dans l’esprit de Giorgio Agamben. A propos des camps de la mort nazis, ce philosophe italien influent a soutenu que « la question qu’il convient de poser à propos des horreurs commises dans les camps était dès lors non pas celle, hypocrite, de savoir comment des crimes d’une telle atrocité pouvaient être commis à l’encontre d’êtres humains » mais bien ce qu’avaient été « les procédures juridiques et les déploiements de force par lesquels des êtres humains pouvaient être si complètement privés de leurs droits et prérogatives qu’aucun acte commis à leur encontre ne pût plus apparaître comme un crime. »

Nous pouvons très bien poser la même question aujourd’hui, en entendant les blondes bombes d’Israël justifier les bombes qui déchirent le peuple de Gaza.

* Yosefa Loshitzky est professeur d’étude du film, des médias et de la culture à la University of East London. Ses livres les plus récents sont “Identity Politics on the Israeli Screen” (2001) et (comme éditrice) “Spielberg’s Holocaust: Critical Perspectives on Schindler’s List” (1997)

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)
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(1) Ari Shavit : “Israelis who blame Israel are not helping the Palestinians” – Haaretz, 1er janvier 2009 (hébreu : www.haaretz.com/hasen/spages/1051661.html /
anglais : www.haaretz.com/hasen/spages/1051661.html )
(2) David Grossman : “Fight Fire With a Cease-Fire” www.nytimes.com/2008/12/31/opinion/31grossman.html?_r=1&ref=opinion