mardi 18 novembre 2008

Il y a une logique au siège de Gaza : il renforce le Hamas

Amira Hass - Haaretz, 17 novembre 2008
Version anglaise - Is Israel deliberately strengthening Hamas?

Gaza

Non, nous ne nous laisserons pas entraîner à compter combien de tonnes de farine, de riz et d’huile il y a dans la Bande de Gaza, dix jours après qu’Israël a de nouveau fermé hermétiquement tous les passages vers la Bande. Nous ne ferons pas le décompte des enfants qui attendent un repas consistant dans les écoles de l’UNRWA, ni le décompte des familles chez qui le mouvement du Hamas dépose des boîtes en carton remplies d’aliments de base sur le seuil de la porte (certains jurent que les bénéficiaires ne sont que des amis et des sympathisants du mouvement au pouvoir). Nous ne ferons pas le décompte des personnes dans le besoin qui dépendent des membres de leurs familles pour subsister. Parce que de la nourriture, il y en a et il y en aura dans la Bande de Gaza. Quelqu'un a-t-il réellement pu penser qu’Israël, l’Etat des Juifs, laisserait un million et demi de personnes être rejetées, s’entasser, se presser derrière les clôtures de fil de fer barbelé et les tours de guet qui dominent l’étroite bande, et mourir de faim ?

Nous laisserons pour le moment les histoires d’obscurité : comment les enfants font (ou ne font pas) leurs devoirs à la lumière d’une bougie ou d’une lampe à gaz. Nous remettrons même à plus tard la discussion sur les dangers graves qui menacent l’environnement, les eaux souterraines, la mer, tout à la fois les habitants de Gaza et d’Ashkelon, dangers qui découlent directement du manque programmé de fuel ou de ce qu’Israël n’autorise pas l’entrée de tuyaux qui permettraient d’améliorer le réseau de distribution d’eau et le réseau d’égouts. Nous ne décrirons pas maintenant comment les eaux usées se déversent directement dans la mer parce qu’il n’y a pas d’électricité pour faire fonctionner l’installation d’épuration et nous ne parlerons pas ici de la peur que les égouts ne débordent, en hiver, au cœur de quartiers d’habitation, parce que les pièces de rechange pour les installations d’épuration n’ont pas pu entrer.

Nous ne nous laisserons pas aller à cette comptabilité, à cette réduction de la vie des Palestiniens au niveau d’une existence quasi animale, à un problème humanitaire dont il est aisé de démontrer qu’il en est de pires.

La discussion à propos des Palestiniens et de leurs façons de faire face au blocus, il y a lieu de la convertir en une discussion sur les Israéliens – ceux qui conçoivent cette politique, ceux, nombreux et diligents, qui la mettent en œuvre, ainsi que les nombreux citoyens qui l’appuient et l’encouragent. Au lieu des quantités de fuel et de farine, c’est de la logique du blocus qu’il faut discuter et de la logique de ceux qui imposent ce blocus.

Dans le gouvernement israélien, au Ministère de la Défense et à la Sûreté Générale (Shabak), sont en poste des gens qui savent parfaitement ce qu’ils font lorsqu’ils interdisent le passage aux checkpoints de tout ce qui n’est pas aliment vital ou médicament (1), lorsqu’ils interdisent l’entrée de matériaux bruts et la sortie de produits industriels et agricoles, et qu’ils empêchent les gens de se déplacer normalement : pour aller étudier, pour recevoir des soins médicaux, pour aller travailler ou rendre visite à de la famille. Ne les sous-estimez pas, ni eux ni leurs évaluations. Ils savaient parfaitement, lorsqu’ils ont décidé, il y a plus de deux ans, la fermeture la plus hermétique de la Bande de Gaza depuis le lancement de la politique des bouclages en 1991, que l’industrie s’effondrerait, que l’agriculture dépérirait, que des dizaines de milliers de jeunes gens rejoindraient le cercle des gens sans travail ni espoir, que les écoles auraient toutes les peines du monde à fonctionner et que le niveau des études en pâtirait, que les égouts seraient pleins à ras bord et percoleraient dans l’eau potable et que l’eau n’arriverait plus aux étages supérieurs.

D’une façon semi-officielle, cette politique a été présentée au public israélien comme une juste sanction à l’encontre des Palestiniens pour avoir élu le Hamas (et au diable le droit international). D’une manière officielle ‘pour un quart’, nous savons qu’il y avait l’espoir ou qu’on estimait que la politique du blocus entraînerait de la répugnance à l’égard du Hamas dans la population et la chute de son gouvernement à Gaza (après qu’il eût perdu sa mainmise officielle sur Gaza). C’est bien évidemment l'espoir nourri au sein du gouvernement de Ramallah.

Les gens à Gaza ont énormément de motifs, et justifiés, de se plaindre du gouvernement du Hamas. Il a déjà fait ses preuves – essentiellement à l’égard des membres du Fatah – comme régime de peur et d’oppression. Mais l’adoption de la tactique de sanction vient justement renforcer le Hamas. Au lieu que le mouvement soit jugé sur sa capacité à diriger un gouvernement et, comme tel, à remplir ses obligations en matière de préoccupation du bien-être de la population, le blocus permet d’imputer à l’état d’urgence ainsi créé toutes les manifestations d’immaturité et de manque de professionnalisme.

La population sent que le gouvernement fait partie d’elle. Que comme elle, il est la cible de la cruauté de l’occupant. Le blocus, avec sa dureté, permet au Hamas d’éviter de se confronter à la contradiction existant entre sa plateforme (libération de toute la Palestine) et son intégration – en dépit de ses dénégations – dans des institutions qui ont été créées par l’accord d’Oslo. Si Israël met en péril la vie de bébés prématurés et provoque l’appauvrissement des hommes d’affaires, dont des sympathisants d’Oslo et d’Arafat, le gouvernement du Hamas peut se présenter comme résistant à l’essence même de l’occupation. Les conditions exceptionnelles d’un blocus radical et d’une coupure entre Gaza et la Cisjordanie (cela aussi relève d’une politique israélienne délibérée) ont très fortement éloigné la possibilité d’organiser de nouvelles élections générales palestiniennes. Dans la Bande de Gaza, le Hamas peut ainsi renforcer son pouvoir : par le biais de la contrainte, par les salaires, la charité et le pouvoir de consolation de la religion.

Et peut-être est-ce précisément ce qu’on souhaite, au sein de la Sûreté israélienne, dans l’armée israélienne et au gouvernement ?

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

(1) A la date du 16 novembre, Ma’an News Agency relayait une information selon laquelle15 camions transportant des médicaments avaient été interdits d’entrée dans la Bande de Gaza, ce dimanche, par la police israélienne des frontières. L’article rapportait également les propos du directeur général des services d’urgence et ambulatoires, Mu’awiyya Hassanein, sur le manque de médicaments dans les hôpitaux de Gaza. (ndt)