vendredi 26 septembre 2008

Arabes de cour

Gideon Lévy - Haaretz, 18 septembre 2008
Version anglaise - The court Arabs

Lorsque venait de l’étranger une délégation distinguée, Shimon Peres nous demandait, à nous qui étions ses assistants, de veiller à inviter les cheiks Jabr Moade et Hamad Abou Rabiah ; Peres souhaitait que « l’on voie des keffiehs dans l’assistance ».

C’était il y a longtemps ; beaucoup de mots, beaucoup de sang versé depuis lors. Rabiah a été assassiné par les fils de Moade pour un siège au parlement israélien, et les Arabes d’Israël ont créé leurs propres partis nationalistes. Pourtant treize mille d’entre eux ont rejoint le parti Kadima, des clans entiers, qui ont élu hier le prochain chef du gouvernement. Ce sont nos Arabes de cour, à la manière des Juifs de cour de la diaspora. Ils font une mauvaise réputation à l’opportunisme et une plus mauvaise réputation encore à leur peuple.

Un bon Arabe n’est pas un Arabe membre de Kadima, du Likoud ou même du parti Travailliste. Une partie importante de ces membres de Kadima sont passés par les trois partis, les relations entre minorités nationales et pouvoir étant ce qu’elles sont. Un bon Arabe ne peut soutenir ces partis qui sont directement responsables de discrimination, de l’occupation et de la mort de gens de leur peuple. Mais la détresse engendre la disgrâce : la corruption électorale plutôt que la lutte, la collaboration plutôt que l’honneur national. Il y a moyen de croire en la paix et la coexistence sans flagornerie, sans ramper ; il y a moyen de faire avancer les problèmes du secteur arabe sans se corrompre et il est même possible de se préoccuper de l’égalité des droits sans les grotesques séances de photos avec Shaul Mofaz et Avi Dichter.

C’est vrai que le soutien accordé à Mofaz a conduit à l’ouverture d’une antenne du bureau d’enregistrement des licences automobiles à Daliat al-Carmel et peut-être l’entrepreneur du Triangle qui a rejoint le parti Kadima afin de promouvoir la création d’un centre commercial dans sa ville arrivera-t-il à ses fins lui aussi. Mais à la vue de ces entrepreneurs fournisseurs de voix et de ces chefs de clans, affairés à acheter et vendre des voix et à faire bon marché de l’honneur national, le cœur s’aigrit de honte.

Il n’est pas facile d’être un Arabe israélien. Avec un Etat qui n’est pas loyal à leur égard et une armée qui tue des gens de leur peuple, mais avec l’ambition de s’intégrer et de tirer le maximum d’un Etat qui leur a été imposé, ils se retrouvent entre le marteau et l’enclume. La visite d’un ministre chez eux, dans leur salon, à la veille des élections – toujours à la veille des élections seulement – n’y changera rien. Au contraire. Cette façon de se brader ne fera que perpétuer l’attitude humiliante à leur égard qui devient, de leur fait, l’attitude qu’ils méritent.

Personne ne soupçonne le moindre Arabe d’avoir rejoint Kadima pour son idéologie. Mais même s’il s’agit d’intérêts personnels et des intérêts du secteur arabe, il est permis de rappeler que l’énorme contribution financière à la construction du stade de football de Sakhnin, c’est Ahmed Tibi [député Ra'am-Ta'al – Mouvement Arabe pour le Renouveau et Liste Arabe Unifiée - ndt] qui l’a collectée, et pas Raleb Majadele [Ministre travailliste de la science, de la culture et du sport - ndt]. Peut-être Mofaz apportera-t-il un centre commercial et Dichter un parking, mais la puanteur sera perceptible de loin et les droits continueront à être foulés au pied.

Nous pensions que le temps de ces bons Arabes était révolu. Qu’une nouvelle génération s’était levée, pénétrée d’une conscience politique et nationale et qui ne courbe pas la tête face aux autorités comme l’avaient fait ses parents, marqués par le traumatisme de la Nakba. C’était se réjouir trop vite, visiblement : il y a encore une population arabe importante qui ne s’en est pas encore remise.

La génération des parents, il serait difficile de la juger, mais leur « génération de l’Etat » doit se libérer de ces modèles corrompus. Il suffirait que ces Arabes chéris écoutent avec quel cynisme parlent d’eux leurs patrons, les arrivistes juifs qui ont acheté leurs voix à très bon marché lors des soldes, les soldes de l’honneur national.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)