Version anglaise - Acre Jews warn 'The Arabs will kill you with knives'
D’un coup, Acre s’est embrasé. Confrontation entre pauvres et pauvres, Juifs et Arabes, encouragée par des agitateurs nationalistes et avec un événement religieux pour détonateur. La vie au bord du volcan.
Hier après-midi, une jeune femme d’origine caucasienne qui se tenait, foulard sur la tête, un bébé dans les bras, derrière le grillage de son appartement, nous a crié, d’une voix étranglée : « Emmenez d’ici tous les Arabes (…) On ne veut pas d’eux ici (…) Ils nous dégoûtent ». Sur le grillage de son misérable appartement est accrochée une affiche : « A vendre ». Les persiennes du balcon de l’appartement adjacent au sien sont cassées. C’est là qu’habitait sans plaisir la famille Mahmoud Samari. Les Samari ont fui d’ici, temporairement, après que leur appartement a essuyé des jets de pierres. La Caucasienne dit : « Qu’ils s’en aillent ; les Arabes nous prennent toutes nos filles ».
Samedi après-midi, 18 rue Bourla, Shikoun Hamizrah, à Acre. Un immeuble à appartements surpeuplé, bondé, honteusement négligé, avec trois familles arabes et 29 familles juives, Samari avec Shemtov, Shmuelov, Yakobov et Rahmanov – la Bosnie, c’est ici. A l’entrée qui mène à la maison, un groupe de policiers est là à ne rien faire. La voisine Tsila Lévy, depuis huit ans dans ce bloc, dit que tout est la faute de la Honda Civic qui est entrée ici le jour de Kippour. Face au bloc des Caucasiens, se trouve l’enceinte d’une vieille mosquée fermée. Dans la rue, stationne une rangée de voitures aux vitres brisées déjà recouvertes de plastique.
Hier, Acre ne ressemblait pas seulement à la Bosnie, mais aussi à Naplouse, avec des barrages à tous les coins. Des centaines de policiers sous chacun des arbres malingres de cette ville qui pourrait être une perle touristique et qui est parmi les plus misérables de nos villes. Mon confrère Jack Khoury, un Arabe israélien, me dit, dans sa Mazda, au moment où nous entrons dans ce quartier du Shikoun Hamizrah : « Je n’arrive pas à croire que je circule ici avec une telle peur au ventre et une telle tension ». Des Caucasiens jouent aux cartes sur de petites tables de bois, dans une cour. Un des jeunes gens du bloc nous dit, sur un ton agressif : « Ne vous aventurez pas dans la Vieille Ville. Les Arabes vous tueraient au couteau. » De son quartier aussi, il voudrait que nous déguerpissions. Mais dans la Vieille Ville, à quelques minutes de là en voiture, la réalité est tout autre : là, on se lamente de l’annulation du festival de théâtre et on tient des boniments sur la paix et la coexistence, dans ce quartier magnifique et négligé qui, hier, était désert.
Acre s’est embrasé d’un coup. Confrontation entre des pauvres et des pauvres, Juifs et Arabes, encouragée par des agitateurs nationalistes et avec un événement religieux pour détonateur, ce qui se fait de plus dangereux en matière de confrontations, et qui fait peser la menace d’un embrasement. Peut-être l’incendie sera-t-il maîtrisé dès les premières flammes ; hier, il paraissait susceptible de redémarrer : des jeunes gens du quartier Shikoun Mizrahi avaient décidé de se rencontrer à sept heures et demie du soir, près du centre communautaire, dieu sait pourquoi. Mais même si le feu s’éteint, il éclatera encore. Cette ville binationale est au bord d’un volcan, celui du nationalisme et de la misère, de la peur et de la haine.
La tension est très grande dans le Shikoun Hamizrah, comme la tristesse dans les salles des Templiers de la Vieille Ville. Les décors ont été démontés, les acteurs et les metteurs en scène sont partis, et sur la pelouse centrale, les tables du café sont restées repliées. Ici, était censée se tenir la semaine de festival – au lieu de quoi, un scandale : le scandale de son annulation. Les membres des équipes techniques, avec à leur tête Asfari Khalil, portant les T-shirts du festival précédent, disent qu’il n’est pas possible que « à cause de 100 ou 200 cinglés », on annule l’événement le plus important de leur ville solitaire. Ils proposent d’organiser un festival de réconciliation, avec des fleurs. Ils sont prêts à garantir la sécurité des invités. Asfari Khalil dit que « avec ta femme aussi, tu te disputes mais après ça, tu couches avec elle ».
Le marchand de jus de grenade, Mounir Abou al-Tayir, n’en a vendu que deux verres depuis ce matin. Près du stand de falafels, un jeune Arabe nous dit que les Juifs buvaient de la bière ici pendant le Ramadan et que les Arabes n’ont pas bougé. Le barbier, Issam Jalem, dit que si le festival n’a pas lieu, « ça n’ira pas bien ». Il est clair pour tout le monde ici que la décision hâtive du maire, Shimon Lankri, d’annuler le festival – et qui fait l’objet de toutes les conversations aujourd’hui dans la Vieille Ville – n’avait qu’un seul et unique but : sanctionner les Arabes qui vivent de ce Théâtre Alternatif. Un guide explique à sa troupe de touristes américains – les seuls touristes à s’être rendus, hier, dans la Vieille Ville : « En raison d’un petit problème, le festival a été annulé ». Une policière se tient derrière la pompe à bière délaissée.
« Chawarma Shalom » est désert, lui aussi. Avec sa femme et ses enfants, F’, un Arabe, a fui sa maison située dans la rue juive Kibboutz Galouyot ; et maintenant, il redoute qu’on ne mette le feu à sa maison. Salim Najami, qui est membre du conseil municipal, blâme les extrémistes, juifs et arabes. Daoud Haliala, qui dirige une organisation arabe, accuse la police « d’être trop indulgente avec les Juifs » et Salem Atrash, un vieux communiste, accuse, lui, le désengagement [de la Bande de Gaza]. Selon lui, les « colons du quartier 3 », des étudiants d’une yéshiva qui s’est ouverte là après le désengagement, attisent le feu. Salem Atrash extrait d’une enveloppe une proclamation qui circule sur l’Internet : « On n’achète plus rien aux Arabes, on ne respecte aucune de leurs fêtes, aucun de leur lieu. Arabes d’Acre, allez-vous en trouver votre place dans les villages ». Et la proclamation s’achève par cette épigramme : « Un Juif est fils de roi, un Arabe est fils de chien ». Les charmes du shabbat à Acre. Bienvenue dans la petite Bosnie naissante.
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
Hier après-midi, une jeune femme d’origine caucasienne qui se tenait, foulard sur la tête, un bébé dans les bras, derrière le grillage de son appartement, nous a crié, d’une voix étranglée : « Emmenez d’ici tous les Arabes (…) On ne veut pas d’eux ici (…) Ils nous dégoûtent ». Sur le grillage de son misérable appartement est accrochée une affiche : « A vendre ». Les persiennes du balcon de l’appartement adjacent au sien sont cassées. C’est là qu’habitait sans plaisir la famille Mahmoud Samari. Les Samari ont fui d’ici, temporairement, après que leur appartement a essuyé des jets de pierres. La Caucasienne dit : « Qu’ils s’en aillent ; les Arabes nous prennent toutes nos filles ».
Samedi après-midi, 18 rue Bourla, Shikoun Hamizrah, à Acre. Un immeuble à appartements surpeuplé, bondé, honteusement négligé, avec trois familles arabes et 29 familles juives, Samari avec Shemtov, Shmuelov, Yakobov et Rahmanov – la Bosnie, c’est ici. A l’entrée qui mène à la maison, un groupe de policiers est là à ne rien faire. La voisine Tsila Lévy, depuis huit ans dans ce bloc, dit que tout est la faute de la Honda Civic qui est entrée ici le jour de Kippour. Face au bloc des Caucasiens, se trouve l’enceinte d’une vieille mosquée fermée. Dans la rue, stationne une rangée de voitures aux vitres brisées déjà recouvertes de plastique.
Hier, Acre ne ressemblait pas seulement à la Bosnie, mais aussi à Naplouse, avec des barrages à tous les coins. Des centaines de policiers sous chacun des arbres malingres de cette ville qui pourrait être une perle touristique et qui est parmi les plus misérables de nos villes. Mon confrère Jack Khoury, un Arabe israélien, me dit, dans sa Mazda, au moment où nous entrons dans ce quartier du Shikoun Hamizrah : « Je n’arrive pas à croire que je circule ici avec une telle peur au ventre et une telle tension ». Des Caucasiens jouent aux cartes sur de petites tables de bois, dans une cour. Un des jeunes gens du bloc nous dit, sur un ton agressif : « Ne vous aventurez pas dans la Vieille Ville. Les Arabes vous tueraient au couteau. » De son quartier aussi, il voudrait que nous déguerpissions. Mais dans la Vieille Ville, à quelques minutes de là en voiture, la réalité est tout autre : là, on se lamente de l’annulation du festival de théâtre et on tient des boniments sur la paix et la coexistence, dans ce quartier magnifique et négligé qui, hier, était désert.
Acre s’est embrasé d’un coup. Confrontation entre des pauvres et des pauvres, Juifs et Arabes, encouragée par des agitateurs nationalistes et avec un événement religieux pour détonateur, ce qui se fait de plus dangereux en matière de confrontations, et qui fait peser la menace d’un embrasement. Peut-être l’incendie sera-t-il maîtrisé dès les premières flammes ; hier, il paraissait susceptible de redémarrer : des jeunes gens du quartier Shikoun Mizrahi avaient décidé de se rencontrer à sept heures et demie du soir, près du centre communautaire, dieu sait pourquoi. Mais même si le feu s’éteint, il éclatera encore. Cette ville binationale est au bord d’un volcan, celui du nationalisme et de la misère, de la peur et de la haine.
La tension est très grande dans le Shikoun Hamizrah, comme la tristesse dans les salles des Templiers de la Vieille Ville. Les décors ont été démontés, les acteurs et les metteurs en scène sont partis, et sur la pelouse centrale, les tables du café sont restées repliées. Ici, était censée se tenir la semaine de festival – au lieu de quoi, un scandale : le scandale de son annulation. Les membres des équipes techniques, avec à leur tête Asfari Khalil, portant les T-shirts du festival précédent, disent qu’il n’est pas possible que « à cause de 100 ou 200 cinglés », on annule l’événement le plus important de leur ville solitaire. Ils proposent d’organiser un festival de réconciliation, avec des fleurs. Ils sont prêts à garantir la sécurité des invités. Asfari Khalil dit que « avec ta femme aussi, tu te disputes mais après ça, tu couches avec elle ».
Le marchand de jus de grenade, Mounir Abou al-Tayir, n’en a vendu que deux verres depuis ce matin. Près du stand de falafels, un jeune Arabe nous dit que les Juifs buvaient de la bière ici pendant le Ramadan et que les Arabes n’ont pas bougé. Le barbier, Issam Jalem, dit que si le festival n’a pas lieu, « ça n’ira pas bien ». Il est clair pour tout le monde ici que la décision hâtive du maire, Shimon Lankri, d’annuler le festival – et qui fait l’objet de toutes les conversations aujourd’hui dans la Vieille Ville – n’avait qu’un seul et unique but : sanctionner les Arabes qui vivent de ce Théâtre Alternatif. Un guide explique à sa troupe de touristes américains – les seuls touristes à s’être rendus, hier, dans la Vieille Ville : « En raison d’un petit problème, le festival a été annulé ». Une policière se tient derrière la pompe à bière délaissée.
« Chawarma Shalom » est désert, lui aussi. Avec sa femme et ses enfants, F’, un Arabe, a fui sa maison située dans la rue juive Kibboutz Galouyot ; et maintenant, il redoute qu’on ne mette le feu à sa maison. Salim Najami, qui est membre du conseil municipal, blâme les extrémistes, juifs et arabes. Daoud Haliala, qui dirige une organisation arabe, accuse la police « d’être trop indulgente avec les Juifs » et Salem Atrash, un vieux communiste, accuse, lui, le désengagement [de la Bande de Gaza]. Selon lui, les « colons du quartier 3 », des étudiants d’une yéshiva qui s’est ouverte là après le désengagement, attisent le feu. Salem Atrash extrait d’une enveloppe une proclamation qui circule sur l’Internet : « On n’achète plus rien aux Arabes, on ne respecte aucune de leurs fêtes, aucun de leur lieu. Arabes d’Acre, allez-vous en trouver votre place dans les villages ». Et la proclamation s’achève par cette épigramme : « Un Juif est fils de roi, un Arabe est fils de chien ». Les charmes du shabbat à Acre. Bienvenue dans la petite Bosnie naissante.
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)