Abir Kopty (Kobty) - Walla, 15 octobre 2008
A Acre, la coexistence est brisée ? Abir Kobty affirme qu’elle n’a jamais existé et n’existera pas. Du moins pas tant que les Arabes n’auront pas obtenu une égalité de droits.
Les descriptions qui ne cessent de se répéter, ces derniers jours, dans le contexte des rudes incidents d’Acre, sont passablement divertissantes. « La coexistence est brisée, à Acre » ! Pour ma part, j’ai la forte impression d’halluciner : y avait-il jamais eu coexistence auparavant ?
Cela fait déjà bien des années que cette notion a perdu toute pertinence, s’agissant des citoyens arabes, au point même d’être tournée en dérision en se voyant donné le petit nom de « douki » [pour doukioum, coexistence - ndt]. Cette « douki », que la majorité juive a tenté de nous imposer, à ses conditions et à sa mesure, nous est inacceptable. La « douki » du cheval et de son cavalier ne nous convient pas.
Un pourcentage important de citoyens juifs (selon des enquêtes) détestent les Arabes ; une autre fraction croit en la coexistence. Ces derniers, malheureusement, vivent dans l’illusion – pour eux, la « douki » tient dans une certaine connaissance de quelques mots d’arabe ou dans la rencontre avec un Arabe comme client ou fournisseur, employé-employeur etc. Il y a aussi ceux qui ont l’habitude de faire leurs achats à bon marché chez des Arabes ou d’aller manger du houmous chez des Arabes. Ce sont tous ces cas-là que reprend la petite phrase sympathique : « J’ai un ami arabe ». C’est à cela que se résume la « douki ».
Depuis bien des années, nous avons été témoins de rencontres en tous genres entre Arabes et Juifs. Des enfants arabes à qui on imposait une rencontre avec des enfants juifs, sous prétexte de programmes de « coexistence », mais où ils ne pouvaient pas s’exprimer d’une manière satisfaisante (évidemment l’hébreu sera toujours la langue de la communication). Certains ont même joué au football ensemble ou joué ensemble de la musique. D’autres rencontres avaient lieu entre familles arabes et juives – pour manger ensemble, écouter de la musique ensemble, organiser des excursions, que n’a-t-on pas fait ensemble ? Juste une chose : parler politique. La politique, et à juste titre, casse toujours l’ambiance de la « douki ».
Ces rencontres de la « douki » mettent en présence deux réalités totalement différentes, avec des narrations différentes et un fossé profond dans tous les domaines de la vie, mais de ces réalités-là – auxquelles, en fin de compte, chacun retournera – il n’y absolument pas lieu de parler. Elles changeront d’elles-mêmes – l’essentiel c’est que « j’aie un ami arabe ». Des tonnes d’argent ont été versées, des milliers de rencontres de ce genre ont été organisées, et ont échoué. Ces rencontres ont évité les vraies questions – les questions politiques, oui – et ont oublié qu’avec tout le respect pour les bonnes intentions, il y a une politique qui opère une séparation entre les deux côtés et qu’il faut en changer. Même les rencontres qui ont réussi à se construire d’une manière approfondie et sensible, et à parler de politique, ont été trop rares pour faire la différence.
Il n’y a pas coexistence sans existence
A Acre comme dans d’autres villes mixtes, jamais il n’y a eu coexistence. Même à Haïfa qui se targue d’être la reine de la coexistence, un petit tour de 30 minutes offrant de faire la comparaison entre les conditions de vie des quartiers arabes et juifs, pourra témoigner du type de « douki » existant.
Pareil pour Ramleh, Lod, Yafo, et d’autres villes. Pareil aussi pour Nazareth Ilit où la « menace arabe » est devenue une contrariété de nature à faire perdre le sommeil aux habitants, à tel point que ceux-ci ont mis sur pied une liste électorale dans le but de repousser la « menace arabe » qui rampe vers leur ville. Une ville elle-même bâtie sur les terres des villages arabes voisins et des terrains de la ville de Nazareth. Et nous n’avons pas encore évoqué les clôtures qui ont été dressées à Ramleh et à Lod entre des quartiers arabes et juifs, parce que ces quartiers arabes gâchent le paysage ! La « douki » présente décidément des aspects multiples et variés.
Ce qui était drôle également, c’était la réaction d’un de mes amis juifs aux événements de la semaine dernière à Acre. Nous tentions de réfléchir à ce qu’il y aurait moyen de faire, et il avait proposé de penser à une action de reconstruction de la confiance entre les habitants arabes et juifs. Ma réponse avait été : pourquoi cela intéresserait-il les Arabes d’Acre maintenant ? En ce moment où une menace existentielle pèse sur eux, où un certain nombre de familles se retrouvent sans toit et qu’on les empêche de retourner chez elles – en quoi la reconstruction de la confiance intéresserait-elle des gens placés dans pareille situation ? Une fois encore, c’est le luxe juif qui prend le dessus ! Et en outre, comment construit-on la confiance après une telle crise ? Va-t-on proposer des rencontres entre Juifs et Arabes, d’autres excursions en commun, d’autres matches de football ? Peut-être aussi fera-t-on venir du monde entier des spécialistes en résolution de conflits ?
Nous l’avons toujours dit : avant la coexistence, il faut l’existence ! L’existence dans son sens large, autrement dit l’existence collective en tant que groupe national autochtone de cette terre, qui exige l’égalité pleine, civile et nationale, des droits civils et collectifs, un partage juste des ressources, suggérant une participation véritable et entière dans l’Etat, et non pas l’extermination des Juifs, comme il est confortable pour beaucoup de le penser.
Tant que les institutions n’intérioriseront pas ce fait, et que la majorité juive continuera de se cacher derrière un sentiment de menace permanente, tant que nous continuerons de nous incliner devant la politique de séparation raciste d’apartheid, créatrice d’une ghettoïsation, et tant que nous ne résoudrons pas les questions politiques centrales qui sont liées aux droits légitimes du peuple palestinien où qu’il soit (dans les Territoires, en Israël et dans la diaspora), la « douki » que l’on cherche ici continuera d’être une illusion qui, de loin en loin, volera en éclat en chacun de nous.
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)
A Acre, la coexistence est brisée ? Abir Kobty affirme qu’elle n’a jamais existé et n’existera pas. Du moins pas tant que les Arabes n’auront pas obtenu une égalité de droits.
Les descriptions qui ne cessent de se répéter, ces derniers jours, dans le contexte des rudes incidents d’Acre, sont passablement divertissantes. « La coexistence est brisée, à Acre » ! Pour ma part, j’ai la forte impression d’halluciner : y avait-il jamais eu coexistence auparavant ?
Cela fait déjà bien des années que cette notion a perdu toute pertinence, s’agissant des citoyens arabes, au point même d’être tournée en dérision en se voyant donné le petit nom de « douki » [pour doukioum, coexistence - ndt]. Cette « douki », que la majorité juive a tenté de nous imposer, à ses conditions et à sa mesure, nous est inacceptable. La « douki » du cheval et de son cavalier ne nous convient pas.
Un pourcentage important de citoyens juifs (selon des enquêtes) détestent les Arabes ; une autre fraction croit en la coexistence. Ces derniers, malheureusement, vivent dans l’illusion – pour eux, la « douki » tient dans une certaine connaissance de quelques mots d’arabe ou dans la rencontre avec un Arabe comme client ou fournisseur, employé-employeur etc. Il y a aussi ceux qui ont l’habitude de faire leurs achats à bon marché chez des Arabes ou d’aller manger du houmous chez des Arabes. Ce sont tous ces cas-là que reprend la petite phrase sympathique : « J’ai un ami arabe ». C’est à cela que se résume la « douki ».
Depuis bien des années, nous avons été témoins de rencontres en tous genres entre Arabes et Juifs. Des enfants arabes à qui on imposait une rencontre avec des enfants juifs, sous prétexte de programmes de « coexistence », mais où ils ne pouvaient pas s’exprimer d’une manière satisfaisante (évidemment l’hébreu sera toujours la langue de la communication). Certains ont même joué au football ensemble ou joué ensemble de la musique. D’autres rencontres avaient lieu entre familles arabes et juives – pour manger ensemble, écouter de la musique ensemble, organiser des excursions, que n’a-t-on pas fait ensemble ? Juste une chose : parler politique. La politique, et à juste titre, casse toujours l’ambiance de la « douki ».
Ces rencontres de la « douki » mettent en présence deux réalités totalement différentes, avec des narrations différentes et un fossé profond dans tous les domaines de la vie, mais de ces réalités-là – auxquelles, en fin de compte, chacun retournera – il n’y absolument pas lieu de parler. Elles changeront d’elles-mêmes – l’essentiel c’est que « j’aie un ami arabe ». Des tonnes d’argent ont été versées, des milliers de rencontres de ce genre ont été organisées, et ont échoué. Ces rencontres ont évité les vraies questions – les questions politiques, oui – et ont oublié qu’avec tout le respect pour les bonnes intentions, il y a une politique qui opère une séparation entre les deux côtés et qu’il faut en changer. Même les rencontres qui ont réussi à se construire d’une manière approfondie et sensible, et à parler de politique, ont été trop rares pour faire la différence.
Il n’y a pas coexistence sans existence
A Acre comme dans d’autres villes mixtes, jamais il n’y a eu coexistence. Même à Haïfa qui se targue d’être la reine de la coexistence, un petit tour de 30 minutes offrant de faire la comparaison entre les conditions de vie des quartiers arabes et juifs, pourra témoigner du type de « douki » existant.
Pareil pour Ramleh, Lod, Yafo, et d’autres villes. Pareil aussi pour Nazareth Ilit où la « menace arabe » est devenue une contrariété de nature à faire perdre le sommeil aux habitants, à tel point que ceux-ci ont mis sur pied une liste électorale dans le but de repousser la « menace arabe » qui rampe vers leur ville. Une ville elle-même bâtie sur les terres des villages arabes voisins et des terrains de la ville de Nazareth. Et nous n’avons pas encore évoqué les clôtures qui ont été dressées à Ramleh et à Lod entre des quartiers arabes et juifs, parce que ces quartiers arabes gâchent le paysage ! La « douki » présente décidément des aspects multiples et variés.
Ce qui était drôle également, c’était la réaction d’un de mes amis juifs aux événements de la semaine dernière à Acre. Nous tentions de réfléchir à ce qu’il y aurait moyen de faire, et il avait proposé de penser à une action de reconstruction de la confiance entre les habitants arabes et juifs. Ma réponse avait été : pourquoi cela intéresserait-il les Arabes d’Acre maintenant ? En ce moment où une menace existentielle pèse sur eux, où un certain nombre de familles se retrouvent sans toit et qu’on les empêche de retourner chez elles – en quoi la reconstruction de la confiance intéresserait-elle des gens placés dans pareille situation ? Une fois encore, c’est le luxe juif qui prend le dessus ! Et en outre, comment construit-on la confiance après une telle crise ? Va-t-on proposer des rencontres entre Juifs et Arabes, d’autres excursions en commun, d’autres matches de football ? Peut-être aussi fera-t-on venir du monde entier des spécialistes en résolution de conflits ?
Nous l’avons toujours dit : avant la coexistence, il faut l’existence ! L’existence dans son sens large, autrement dit l’existence collective en tant que groupe national autochtone de cette terre, qui exige l’égalité pleine, civile et nationale, des droits civils et collectifs, un partage juste des ressources, suggérant une participation véritable et entière dans l’Etat, et non pas l’extermination des Juifs, comme il est confortable pour beaucoup de le penser.
Tant que les institutions n’intérioriseront pas ce fait, et que la majorité juive continuera de se cacher derrière un sentiment de menace permanente, tant que nous continuerons de nous incliner devant la politique de séparation raciste d’apartheid, créatrice d’une ghettoïsation, et tant que nous ne résoudrons pas les questions politiques centrales qui sont liées aux droits légitimes du peuple palestinien où qu’il soit (dans les Territoires, en Israël et dans la diaspora), la « douki » que l’on cherche ici continuera d’être une illusion qui, de loin en loin, volera en éclat en chacun de nous.
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)