Yitzhak Laor - Haaretz, 28 juillet 2014
« Palestiniens, si
vous êtes prêts à laisser un instant de côté vos monceaux de
cadavres, à arrêter les jérémiades du deuil, l'affairement
hystérique autour des blessés et la recherche de chaque grand-mère
disparue parmi les ruines, et à ne pas perdre du temps à chaque
bracelet en plastique d'une petite fille qui s'entête à vouloir
retrouver sa poupée dans les gravats ; si vous êtes capables
de faire cesser les pleurs énervants des enfants et de calmer un peu
les femmes qui n'ont pas pu décider quoi sauver de la maison qui
brûle et quoi y laisser ; bref, si vous êtes capables d'être
rationnels un instant, alors prêtez attention aux quelques conseils
que voici formulés pour vous.
« Avant tout,
arrêtez de filmer des blessés et des morts. De toute façon, nous
ne regardons pas vos images de destruction. Nos médias à nous sont
les médias les plus responsables du monde libre. Chacun de nos
journaliste est un crieur sur le marché en gros de la viande ;
chaque annonceur un enseignant de l'enseignement spécial. Quant au
monde, c'est-à-dire l'Occident, même quand il écoute, il ne vous
entend pas. Pour lui, vous prenez place parmi toutes sortes d'images
de massacres – Pakistan, Afghanistan, Irak, Syrie – et on ne
parle de vous que quand vous tirez sur Sderot ou Ashkelon.
« Pensez un
instant : de janvier à juillet 2014, nous avons tué des
dizaines d'entre vous en Cisjordanie. Et quoi ? Est-on venu se
plaindre à nous ? Imaginez – par un effort de pensée – que
vous, à Tel Aviv ou à Haïfa, disons, vous ayez tué dix civils,
des Juifs : quels grands titres pleins de soutien et de
sympathie n'aurions-nous pas ! Et quelle permission de tuer !
Pourquoi ? Parce que vous êtes les autochtones et nous les
colons dans un monde qui n'a jamais abandonné cette hiérarchie et
qui distingue parfaitement entre le sang de l'un et le sang de
l'autre. Bien sûr nous avons été un peu choqués par ce que nous
avons fait à Chadjaiya et à vos hôpitaux, aux écoles, et tous les
enfants morts mais votre sang séchera et sera oublié. Se souvenir
n'est permis qu'à nous. Votre mémoire à vous n'est que
provocation.
« Comment
n'avez-vous pas déjà compris cela ? Gaza est justement un
excellent exemple. Il vous est interdit de vous approcher de la
frontière alors qu'il nous est permis de la franchir. Il vous
est interdit de pêcher en mer et nous pouvons aller jusqu'à
vos plages. Il vous est interdit de travailler la terre à moins d'un
kilomètre de la frontière, alors que nous travaillons chaque
centimètre jusqu'à la frontière. Il vous est interdit d'enlever
des gens de chez nous ; nous, nous pouvons mettre en prison des
gens de chez vous. Parce que nous sommes plus forts. Nous pouvons
violer n'importe quel accord, y compris l'engagement maintenant
oublié d'une jonction terrestre entre Gaza et la Cisjordanie.
« D'ailleurs, il
est depuis toujours entendu chez nous qu'un accord conclu avec des
Arabes est quelque chose de temporaire. 'Jusqu'à nouvel ordre' comme
on dit en riant, au sein de l'armée. Nous vous avions promis ainsi
qu'aux Américains une 'quatrième
phase' [de libération de prisonniers palestiniens] ? Oui,
nous avions promis. Et qu'avez-vous retiré de l'enlèvement et de
l'assassinat de trois Juifs ? Vous avez eu droit à 'Falaise
solide'. Croyez-nous : nous savons combien vous souffrez, nous
sommes moraux, mais nous vivons au 21e siècle. Alors que vous ?
À la traîne. Sinon, nous n'irions
pas au niveau du sol et vous dans des tunnels. Ou plutôt :
sinon vous ne demanderiez pas pourquoi cela nous est permis et pas à
vous.
« Cela
nous est permis parce que nous sommes plus forts. Nos chars
sont meilleurs, nos avions sont meilleurs, nos missiles sont
meilleurs, notre force navale est meilleure. C'est la Loi morale,
toute entière. Nous sommes la Loi et vous êtes en dehors d'elle.
Vous êtes les détenus et nous sommes les geôliers. Peu importe ce
que vous ferez ou ne ferez pas. Peu importe que vous tiriez ou non :
vous ne serez pas libres. Vous n'aurez pas l'indépendance. Et
qu'importe qui vous dirige, Mahmoud Abbas ou Ismail Haniyeh. Berl
Katznelson ou Zeev Jabotinsky : nous ne voulons simplement pas
de vous, parce que ce que nous avons déjà pris ne nous suffit pas.
Votre existence nous dérange et nous sommes prêts à sacrifier pas
mal pour vous ignorer. Et s'il est vrai que vous n'avez nulle part où
aller, cela vaut la peine que
vous répétiez notre slogan :
'ce n'est pas le char qui gagnera mais l'homme
soutenu financièrement par les Etats-Unis'. »
(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)