Brian Eno - 28 juillet 2014
via :
Mondoweiss
Chers tous,
Je sens bien qu'avec cette lettre, je transgresse
une règle non dite, mais je ne peux plus me taire.
J'ai vu aujourd'hui la photo d'un Palestinien tenant
un sac de viande. C'était son fils. Il avait – pour reprendre les
termes de l'hôpital – été déchiqueté par un missile israélien
– une attaque utilisant apparemment leur nouvelle arme extra :
les obus à fléchettes. Vous savez probablement de quoi il s'agit :
des centaines de petites fléchettes en acier tassées autour d'une
charge explosive et qui déchire les chairs humaines. Ce gamin,
c'était Mohammed Khalaf el-Nawasra. Il avait quatre ans.
Je me suis trouvé tout à coup à penser que ça
aurait pu être un de mes gosses dans ce sac et cette pensée m'a
bouleversé comme je ne l'avais plus été depuis longtemps.
J'ai alors lu que l'ONU avait dit qu'Israël
pourrait être coupable de crimes de guerre à Gaza et qu'il était
question de lancer une commission à ce propos. L'Amérique ne s'y
associera pas.
Que se passe-t-il en Amérique ? Je sais
d'expérience combien vos médias sont biaisés et combien ils vous
donnent peu à entendre l'autre face de cette histoire. Mais – pour
l'amour de dieu ! – ce n'est tout de même pas si difficile de
se renseigner ! Pourquoi l'Amérique maintient-elle ce soutien
aveugle à cet exercice unilatérale de nettoyage ethnique ?
POURQUOI ? Je ne saisis pas. Je ne peux pas croire que ce soit
juste le pouvoir de l'AIPAC... parce que si c'est le cas, alors
vraiment votre gouvernement est fondamentalement corrompu. Non, je ne
pense pas que ce soit la raison... mais je n'ai aucune idée de ce
que cela pourrait être.
L'Amérique que je connais et que j'aime est capable
de compassion, elle est ouverte d'esprit, créative, éclectique,
tolérante et généreuse. Vous, mes proches amis américains, vous
symbolisez tout cela pour moi. Mais quelle est cette Amérique qui
soutient cette horrible guerre unilatérale et colonialiste ? Je
n'arrive pas à comprendre : je sais que vous n'êtes pas
uniques dans votre genre mais alors d'où vient que toutes ces voix,
on ne les entende pas s'exprimer ? D'où vient que ce ne soit
pas à votre tournure d'esprit
que la plupart des gens dans le monde pensent en entendant le mot
« Amérique » ? Quelle désolation de voir que le
pays qui plus qu'aucun autre fonde son identité sur les notions de
Liberté et de Démocratie s'en va mettre son argent aux antipodes de
ce qu'il proclame et soutient une théocratie furieusement raciste.
J'étais, l'année passée, en Israël avec Mary. Sa
sœur travaille pour l'UNRWA à Jérusalem. Avec nous pour circuler,
il y avait un Palestinien, Shadi, qui est le mari de sa sœur et qui
est guide de profession, et Oren Jacobovitch, un Juif israélien,
ancien major dans l'armée mais qui a dû quitter le service après
avoir refusé de passer des Palestiniens à tabac. C'est avec eux
deux que nous avions été amenés à voir des choses pénibles :
des maisons palestiniennes enserrées de grillages et de panneaux
pour empêcher les colons de lancer de la merde, de la pisse ou des
serviettes hygiéniques sur ses habitants ; des gosses
palestiniens frappés, sur le chemin de l'école, à coups de battes
de base-ball par des gosses israéliens sous les applaudissements et
les rires de leurs parents ; un village entier évincé et
obligé de vivre dans des grottes, trois familles de colons étant
venues s'installer sur sa terre ; une colonie israélienne
établie au sommet d'une colline et qui détourne ses eaux d’égouts
pour qu'elles se déversent directement sur les terres agricoles
palestiniennes en contre-bas ; le Mur ; les checkpoints...
et les humiliations quotidiennes à l'infini. J'ai poursuivi ma
réflexion : « Les Américains cautionnent-ils vraiment
tout ça ? Trouvent-ils réellement que c'est bien comme ça ?
Ou bien n'en savent-ils juste rien ? »
Pour ce qui est du Processus de Paix : Israël
veut le Processus mais pas la Paix. Pendant que le « processus »
se poursuit, les colons continuent de s'emparer des terres et de
construire leurs colonies... et quand finalement les Palestiniens se
déchaînent avec leurs pathétiques feux d'artifices, ils se
retrouvent martelés, déchiquetés par des missiles dernier cri et
des obus à l'uranium enrichi parce qu'Israël « a le droit de
se défendre » (droit que la Palestine n'a à l'évidence pas).
Et les milices de colons sont toujours heureuses de faire le coup de
poing ou de ravager une oliveraie pendant que l'armée détourne les
yeux. Soit dit en passant, la plupart d'entre eux ne sont pas des
Israéliens natifs : ce sont des Juifs du « droit au
retour », venus récemment de Russie, d'Ukraine, de Moravie,
d'Afrique du Sud, de Brooklyn, avec en tête l'idée qu'ils ont un
droit inviolable (don de Dieu!) sur cette terre et que « Arabe »
égale « vermine » – pur racisme de la vieille école
exprimé avec cette même fanfaronnade arrogante, éhontée
qu'affectaient les bons vieux gars de Louisiane. C'est cette
culture-là que nos impôts soutiennent. C'est comme envoyer de
l'argent au Ku Klux Klan.
Mais au-delà de cela, ce qui me trouble réellement,
c'est le tableau plus général. Que vous le vouliez ou non, aux yeux
de la plupart des gens dans le monde, l'Amérique représente
« l'Occident ». Dès lors, c'est l'Occident qui est perçu
comme soutenant cette guerre en dépit de nos beaux discours
autoritaires sur la moralité et la démocratie. Je crains qu'avec
cette hypocrisie flagrante, on ne soit en train de discréditer tous
les acquis civilisationnels des Lumières et de la Culture
occidentale – à la grande joie des furieux mollahs. La guerre n'a
pas de justification morale que je puisse apercevoir – mais elle
n'a pas même la moindre valeur pragmatique, ni de sens de
« Realpolitik » à la Kissinger ; elle nous donne
juste un air moche.
Je suis désolé de vous accabler tous avec cela. Je
sais bien que vous êtes très occupés et, à des degrés divers,
allergiques à la politique, mais c'est au-delà de la politique.
C'est nous qui sommes là occupés à dilapider le capital
civilisationnel que nous avons bâti sur des générations. Aucune
des questions de cette lettre n'est rhétorique : je ne
comprends vraiment pas, alors que j'aimerais bien comprendre.
(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)
(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)