samedi 2 août 2014

Gaza et la perte de civilisation

Brian Eno - 28 juillet 2014
via : Mondoweiss

Chers tous,

Je sens bien qu'avec cette lettre, je transgresse une règle non dite, mais je ne peux plus me taire.

J'ai vu aujourd'hui la photo d'un Palestinien tenant un sac de viande. C'était son fils. Il avait – pour reprendre les termes de l'hôpital – été déchiqueté par un missile israélien – une attaque utilisant apparemment leur nouvelle arme extra : les obus à fléchettes. Vous savez probablement de quoi il s'agit : des centaines de petites fléchettes en acier tassées autour d'une charge explosive et qui déchire les chairs humaines. Ce gamin, c'était Mohammed Khalaf el-Nawasra. Il avait quatre ans.

Je me suis trouvé tout à coup à penser que ça aurait pu être un de mes gosses dans ce sac et cette pensée m'a bouleversé comme je ne l'avais plus été depuis longtemps.

J'ai alors lu que l'ONU avait dit qu'Israël pourrait être coupable de crimes de guerre à Gaza et qu'il était question de lancer une commission à ce propos. L'Amérique ne s'y associera pas.

Que se passe-t-il en Amérique ? Je sais d'expérience combien vos médias sont biaisés et combien ils vous donnent peu à entendre l'autre face de cette histoire. Mais – pour l'amour de dieu ! – ce n'est tout de même pas si difficile de se renseigner ! Pourquoi l'Amérique maintient-elle ce soutien aveugle à cet exercice unilatérale de nettoyage ethnique ? POURQUOI ? Je ne saisis pas. Je ne peux pas croire que ce soit juste le pouvoir de l'AIPAC... parce que si c'est le cas, alors vraiment votre gouvernement est fondamentalement corrompu. Non, je ne pense pas que ce soit la raison... mais je n'ai aucune idée de ce que cela pourrait être.

L'Amérique que je connais et que j'aime est capable de compassion, elle est ouverte d'esprit, créative, éclectique, tolérante et généreuse. Vous, mes proches amis américains, vous symbolisez tout cela pour moi. Mais quelle est cette Amérique qui soutient cette horrible guerre unilatérale et colonialiste ? Je n'arrive pas à comprendre : je sais que vous n'êtes pas uniques dans votre genre mais alors d'où vient que toutes ces voix, on ne les entende pas s'exprimer ? D'où vient que ce ne soit pas à votre tournure d'esprit que la plupart des gens dans le monde pensent en entendant le mot « Amérique » ? Quelle désolation de voir que le pays qui plus qu'aucun autre fonde son identité sur les notions de Liberté et de Démocratie s'en va mettre son argent aux antipodes de ce qu'il proclame et soutient une théocratie furieusement raciste.

J'étais, l'année passée, en Israël avec Mary. Sa sœur travaille pour l'UNRWA à Jérusalem. Avec nous pour circuler, il y avait un Palestinien, Shadi, qui est le mari de sa sœur et qui est guide de profession, et Oren Jacobovitch, un Juif israélien, ancien major dans l'armée mais qui a dû quitter le service après avoir refusé de passer des Palestiniens à tabac. C'est avec eux deux que nous avions été amenés à voir des choses pénibles : des maisons palestiniennes enserrées de grillages et de panneaux pour empêcher les colons de lancer de la merde, de la pisse ou des serviettes hygiéniques sur ses habitants ; des gosses palestiniens frappés, sur le chemin de l'école, à coups de battes de base-ball par des gosses israéliens sous les applaudissements et les rires de leurs parents ; un village entier évincé et obligé de vivre dans des grottes, trois familles de colons étant venues s'installer sur sa terre ; une colonie israélienne établie au sommet d'une colline et qui détourne ses eaux d’égouts pour qu'elles se déversent directement sur les terres agricoles palestiniennes en contre-bas ; le Mur ; les checkpoints... et les humiliations quotidiennes à l'infini. J'ai poursuivi ma réflexion : « Les Américains cautionnent-ils vraiment tout ça ? Trouvent-ils réellement que c'est bien comme ça ? Ou bien n'en savent-ils juste rien ? »

Pour ce qui est du Processus de Paix : Israël veut le Processus mais pas la Paix. Pendant que le « processus » se poursuit, les colons continuent de s'emparer des terres et de construire leurs colonies... et quand finalement les Palestiniens se déchaînent avec leurs pathétiques feux d'artifices, ils se retrouvent martelés, déchiquetés par des missiles dernier cri et des obus à l'uranium enrichi parce qu'Israël « a le droit de se défendre » (droit que la Palestine n'a à l'évidence pas). Et les milices de colons sont toujours heureuses de faire le coup de poing ou de ravager une oliveraie pendant que l'armée détourne les yeux. Soit dit en passant, la plupart d'entre eux ne sont pas des Israéliens natifs : ce sont des Juifs du « droit au retour », venus récemment de Russie, d'Ukraine, de Moravie, d'Afrique du Sud, de Brooklyn, avec en tête l'idée qu'ils ont un droit inviolable (don de Dieu!) sur cette terre et que « Arabe » égale « vermine » – pur racisme de la vieille école exprimé avec cette même fanfaronnade arrogante, éhontée qu'affectaient les bons vieux gars de Louisiane. C'est cette culture-là que nos impôts soutiennent. C'est comme envoyer de l'argent au Ku Klux Klan.

Mais au-delà de cela, ce qui me trouble réellement, c'est le tableau plus général. Que vous le vouliez ou non, aux yeux de la plupart des gens dans le monde, l'Amérique représente « l'Occident ». Dès lors, c'est l'Occident qui est perçu comme soutenant cette guerre en dépit de nos beaux discours autoritaires sur la moralité et la démocratie. Je crains qu'avec cette hypocrisie flagrante, on ne soit en train de discréditer tous les acquis civilisationnels des Lumières et de la Culture occidentale – à la grande joie des furieux mollahs. La guerre n'a pas de justification morale que je puisse apercevoir – mais elle n'a pas même la moindre valeur pragmatique, ni de sens de « Realpolitik » à la Kissinger ; elle nous donne juste un air moche.

Je suis désolé de vous accabler tous avec cela. Je sais bien que vous êtes très occupés et, à des degrés divers, allergiques à la politique, mais c'est au-delà de la politique. C'est nous qui sommes là occupés à dilapider le capital civilisationnel que nous avons bâti sur des générations. Aucune des questions de cette lettre n'est rhétorique : je ne comprends vraiment pas, alors que j'aimerais bien comprendre.

(Traduction de l'anglais : Michel Ghys)