samedi 9 août 2014

Sociopathie supérieure

Corey Robin - 28juillet 2014

Dans les annales de la casuistique morale, vous auriez bien du mal à trouver un meilleur exemple des périls du raisonnement moral que cette défense, à nous offerte par The New Republic, du massacre des civils palestiniens à Gaza :

Nous pouvons dire qu'il y a un principe qui mérite qu'on se batte et qu'on meure pour lui : c'est que des civils ne peuvent être employés pour rendre impossibles des guerres justes et qu'on n'utilisera pas la moralité comme instrument de désarmement. Une fois que nous avons ce principe, le calcul de la proportionnalité change. La mort d'innocents n'est pas simplement contrebalancée par le droit des Israéliens à vivre sans roquettes quotidiennes et sans terroristes creusant des tunnels jusque dans la plaine de jeux de kibboutz, mais par la défense d'un monde dans lequel des terroristes ne peuvent pas recourir à la moralité pour obtenir la victoire sur ceux qui essaient de se battre moralement. C'est la protection de ce monde, un monde dans lequel des soldats moraux ont encore une chance, qui justifie les opérations d'Israël aujourd'hui contre le Hamas. Et c'est cette cause supérieure qui l'emporte d'une manière décisive sur le nombre terrible des pertes de vies innocentes.

Il s'agit du dernier paragraphe d'un texte qui tente de se confronter à l'un des nombreux défis portés par la défense de la guerre à Gaza, à savoir : que sur un point critique de la théorie de la guerre juste – le principe de la proportionnalité qui veut que « la valeur militaire d'une cible doit être plus grande que le tort qui pourrait être fait aux civils » – Israël, comme le reconnaît l'auteur, « peut sembler ne pas passer le test. »

Pouvons-nous en confiance dire que le tort que l'on peut anticiper de faire à des innocents est justifié par les gains militaires attendus par Israël ? Casser le potentiel en roquettes du Hamas et, par-dessus tout, détruire son terrifiant réseau de tunnels offensifs (fortifiés avec le ciment qu'Israël a laissé entrer en quantité limitée pour des fins humanitaires) sont des objectifs militaires de grande valeur. Mais quand le décompte des morts palestiniens dépasse les 500 [note de l'éditeur : il est maintenant au-delà de 1000] – dont beaucoup de civils – je me retrouve moi-même perplexe : ces tunnels valent-ils réellement la vie de tous ces enfants ?

Une personne normale pourrait être arrêtée net par une telle question. Une personne normale pourrait répondre que peut-être, juste peut-être, la guerre ne vaut pas ça. Mais une personne normale n'est pas philosophe de la guerre.

Plutôt que d'affronter la réalité, le philosophe de la guerre fait appel à la raison. Si le problème tient dans la disparité entre l'ampleur effroyable des moyens et la pauvreté prosaïque des fins, ne reconsidérez pas vos moyens, moins encore la guerre elle-même : gonfler simplement les fins.

Il y a néanmoins un moyen de sortir de ce paradoxe. Et nous le trouvons dès lors que nous nous rendons compte que les actions du Hamas ont fait de cette guerre quelque chose qui dépasse Israël ou la Palestine et qu'il s'agit d'une guerre portant sur l'avenir de la moralité des conflits armés. Car si Israël refuse de se battre, nous vivons dans un monde où les groupes terroristes utilisent leurs propres civils et faussent la moralité elle-même pour lier les mains de ceux qui cherchent à se battre moralement. Dans ce monde, la cruauté est un avantage et celui qui est moral se retrouve impuissant face à une agression ou une attaque aveugle. Ne vous y trompez pas : les yeux du monde se portent sur le Hamas et, comme ils l'ont fait depuis des générations, les groupes terroristes du monde entier tireront les leçons de la tactique des terroristes de Gaza et de la réaction du monde. Dès lors, si Israël permet aux boucliers humains du Hamas de le vaincre aujourd'hui, nous en récolterons, tous, les conséquences dans les années à venir.

Et c'est ainsi que nous en arrivons à cet abominable dernier paragraphe.

La guerre à Gaza, voyez-vous, n'est pas une guerre pour des tunnels. Ce n'est même pas une guerre pour la défense d'Israël. C'est une guerre pour... la guerre, une guerre de défense de la guerre juste. Il fut un temps où de doux dingues pensaient qu'ils menaient une guerre pour mettre fin à toutes les guerres. C'était sa justification. Maintenant on fait la guerre afin de rendre possible la guerre juste. Et c'est sa justification.

La théorie de la guerre juste est censée imposer des limites au lancement des guerres et à la manière de les mener. C'est une condition et une contrainte mises à la guerre. Mais ici, elle devient la finalité de la guerre – à la fois sa visée et sa justification. Parce que c'est là la visée de la guerre d'Israël, « les civils ne peuvent pas être utilisés » pour rendre une telle guerre impossible. Ils doivent au contraire être utilisés pour la rendre possible.

Hannah Arendt s'en serait donné à cœur joie avec ce genre de raisonnement : comment il prend une action qu'il reconnaît être sale, la fait passer par le cycle de rinçage idéologique et l'en fait sortir tout propre ; et comment il transforme la production de cadavres humains en un instrument d'une loi supérieure. Ce n'est pas, comme un idéaliste pourrait le penser, que la loi pose une condition ou une contrainte à la production de cadavres. Ce n'est pas non plus, comme un cynique l'envisagerait, que la loi fournit une excuse ou une justification à la production de cadavres. C'est quelque chose de plus étrange, de plus terrible : la loi requiert la production de cadavres.

[Traduction de l'anglais : Michel Ghys]