Corey Robin - 28juillet 2014
Dans
les annales de la casuistique morale, vous auriez bien du mal à
trouver un meilleur exemple des périls du raisonnement moral que
cette défense, à nous offerte par The
New Republic, du massacre des civils palestiniens à Gaza :
Nous pouvons dire qu'il y a un principe qui mérite qu'on se batte
et qu'on meure pour lui : c'est que des civils ne peuvent être
employés pour rendre impossibles des guerres justes et qu'on
n'utilisera pas la moralité comme instrument de désarmement. Une
fois que nous avons ce principe, le calcul de la proportionnalité
change. La mort d'innocents n'est pas simplement contrebalancée par
le droit des Israéliens à vivre sans roquettes quotidiennes et sans
terroristes creusant des tunnels jusque dans la plaine de jeux de
kibboutz, mais par la défense d'un monde dans lequel des terroristes
ne peuvent pas recourir à la moralité pour obtenir la victoire sur
ceux qui essaient de se battre moralement. C'est la protection de ce
monde, un monde dans lequel des soldats moraux ont encore une chance,
qui justifie les opérations d'Israël aujourd'hui contre le Hamas.
Et c'est cette cause supérieure qui l'emporte d'une manière
décisive sur le nombre terrible des pertes de vies innocentes.
Il
s'agit du dernier paragraphe d'un texte qui tente de se confronter à
l'un des nombreux défis portés par la défense de la guerre à
Gaza, à savoir : que sur un point critique de la théorie de la
guerre juste – le principe de la proportionnalité qui veut que
« la valeur militaire d'une cible doit être plus grande que le
tort qui pourrait être fait aux civils » – Israël, comme le
reconnaît l'auteur, « peut sembler ne pas passer le test. »
Pouvons-nous en confiance dire que le tort que l'on peut anticiper
de faire à des innocents est justifié par les gains militaires
attendus par Israël ? Casser le potentiel en roquettes du Hamas
et, par-dessus tout, détruire son terrifiant réseau de tunnels
offensifs (fortifiés avec le ciment qu'Israël a laissé entrer en
quantité limitée pour des fins humanitaires) sont des objectifs
militaires de grande valeur. Mais quand le décompte des morts
palestiniens dépasse les 500 [note de l'éditeur : il est
maintenant au-delà de 1000] – dont beaucoup de civils – je me
retrouve moi-même perplexe : ces tunnels valent-ils réellement
la vie de tous ces enfants ?
Une
personne normale pourrait être arrêtée net par une telle question.
Une personne normale pourrait répondre que peut-être, juste
peut-être, la guerre ne vaut pas ça. Mais une personne normale
n'est pas philosophe de la guerre.
Plutôt
que d'affronter la réalité, le philosophe de la guerre fait appel à
la raison. Si le problème tient dans la disparité entre l'ampleur
effroyable des moyens et la pauvreté prosaïque des fins, ne
reconsidérez pas vos moyens, moins encore la guerre elle-même
: gonfler simplement les fins.
Il
y a néanmoins un moyen de sortir de ce paradoxe. Et nous le
trouvons dès lors que nous nous rendons compte que les actions du
Hamas ont fait de cette guerre quelque chose qui dépasse Israël ou
la Palestine et qu'il s'agit d'une guerre portant sur l'avenir de la
moralité des conflits armés. Car si Israël refuse de se battre,
nous vivons dans un monde où les groupes terroristes utilisent leurs
propres civils et faussent la moralité elle-même pour lier les
mains de ceux qui cherchent à se battre moralement. Dans ce monde,
la cruauté est un avantage et celui qui est moral se retrouve
impuissant face à une agression ou une attaque aveugle. Ne vous y
trompez pas : les yeux du monde se portent sur le Hamas et,
comme ils l'ont fait depuis des générations, les groupes
terroristes du monde entier tireront les leçons de la tactique des
terroristes de Gaza et de la réaction du monde. Dès lors, si Israël
permet aux boucliers humains du Hamas de le vaincre aujourd'hui, nous
en récolterons, tous, les conséquences dans les années à venir.
Et
c'est ainsi que nous en arrivons à cet abominable dernier
paragraphe.
La
guerre à Gaza, voyez-vous, n'est pas une guerre pour des tunnels. Ce
n'est même pas une guerre pour la défense d'Israël. C'est une
guerre pour... la guerre, une guerre de défense de la guerre juste.
Il fut un temps où de doux dingues pensaient qu'ils menaient une
guerre pour mettre fin à toutes les guerres. C'était sa
justification. Maintenant on fait la guerre afin de rendre possible
la guerre juste. Et c'est sa justification.
La
théorie de la guerre juste est censée imposer des limites au
lancement des guerres et à la manière de les mener. C'est une
condition et une contrainte mises à la guerre. Mais ici, elle
devient la finalité de la guerre – à la fois sa visée et sa
justification. Parce que c'est là la visée de la guerre d'Israël,
« les civils ne peuvent pas être utilisés » pour rendre
une telle guerre impossible. Ils doivent au contraire être utilisés
pour la rendre possible.
Hannah
Arendt s'en serait donné à cœur joie avec ce genre de
raisonnement : comment il prend une action qu'il reconnaît être
sale, la fait passer par le cycle de rinçage idéologique et l'en
fait sortir tout propre ; et comment il transforme la production
de cadavres humains en un instrument d'une loi supérieure. Ce n'est
pas, comme un idéaliste pourrait le penser, que la loi pose une
condition ou une contrainte à la production de cadavres. Ce n'est
pas non plus, comme un cynique l'envisagerait, que la loi fournit une
excuse ou une justification à la production de cadavres. C'est
quelque chose de plus étrange, de plus terrible : la loi
requiert la production de cadavres.
[Traduction
de l'anglais : Michel Ghys]