vendredi 29 août 2014

Héroïques sur le dos des enfants du Sud d'Israël

Avirama Golan - Haaretz, 27 août 2014


Celui qui cherchait encore une confirmation de la complète faillite du gouvernement, la trouvera dans l'abandon – tant au niveau de la sécurité que sur le plan socio-économique – des citoyens des localités proches de la Bande de Gaza et dans le double standard qui caractérise le rapport à eux.

L'abandon des habitants du Sud n'a pas commencé avec cette guerre ni avec ce gouvernement. Le souvenir est encore brûlant des images honteuses de ces enfants de Sderot poussés dans un bus devant les emmener dans un camp de vacances organisé pour eux par Arkadi Gaidamek, alors que les ministères de l’Éducation, des Finances et celui des Affaires sociales délibéraient encore pour savoir s'il convenait ou non d'évacuer les enfants de chez eux – et finalement pour ne rien décider du tout. Pourtant, le gouvernement actuel a battu les records de ses prédécesseurs par la manière dont il a mêlé à l'absence de considération pour la détresse du Sud, l'utilisation de cette détresse à des fins de propagande. Voyez par exemple les propos embarrassants tenus par le Premier Ministre Benjamin Netanyahou à l'adresse des enfants de Sderot lors de sa visite là-bas, la semaine dernière. Par leur ténacité, leur a-t-il déclaré, ils disent au Hamas : « Vous ne nous ferez pas partir d'ici ».

Deux jours plus tard, les commentateurs de la télévision obéissaient à l'esprit du commandant et, avec une hypocrisie choquante, sermonnaient les familles qui abandonnaient kibboutz et moshav dans la zone bordant Gaza, tandis que les éditorialistes de la droite colon accusaient ceux qui partaient d'offrir la victoire au Hamas. Tous autant de héros formidables sur le dos d'enfants nés dans les incessantes alertes rouges, les tirs de mortiers sans alertes, eux, et les tunnels du terrorisme. Des enfants qui ne peuvent se figurer un monde sans guerre permanente et pour qui la peur existentielle est pain quotidien. Il n'y a pas de comparaison possible entre cette situation inhumaine et ce qui se passe dans le Centre du pays avec les alertes et les interceptions de roquettes.

Mais même la mort du petit Daniel Tragerman – dont les parents étaient retournés dans le kibboutz parce qu'on leur avait dit qu'ils le pouvaient – n'a rien changé. C'est avec des contorsions et des hésitations que les ministres ont commencé à parler de l'opération « Pension de familles » (ce gouvernement est très fort pour donner un nom aux opérations), l'idée étant d'organiser le transfert de familles de localités frontalières dans des auberges de jeunesse. Pourquoi des auberges et pas de bons hôtels dans le Centre du pays dans lesquels un réseau d'enseignants et d'assistants sociaux pourrait travailler pour permettre à ces gens réfugiés, sur leurs maigres ressources, à l'intérieur de leur propre pays, de mener une vie en commun aussi normale que possible ?

L'abandon de ces familles n'est pas dû à un manque de moyens. Cela relève d'un système. Ce n'est pas seulement la vie des citoyens israéliens du Sud qui est en danger, mais aussi leurs maisons et leurs biens, leurs productions agricoles, leurs emplois, la capacité pour eux de gagner leur vie, leur santé physique et psychique. Tout leur labeur s'effondre après des années de fragilisation et d'abandon à eux-mêmes systématiques inscrits dans la politique néo-libérale agressive du gouvernement.

Apparemment, les gens de l' «  Enveloppe de Gaza » ne sont pas différents de n'importe quel autre citoyen qui doit supporter les dommages de la politique néo-libérale et de la manière dont le gouvernement se défile de ses responsabilités à leur égard. Sauf qu'à leur malheur, s'ajoute encore un autre facteur qui est lui aussi la conséquence de la politique gouvernementale.

Les gouvernements de droite ont à ce point fragmenté la société en sous-groupes qu'on ne voit plus ici des citoyens mais une image anachronique et superficielle de kibboutzniks. Il est clair que ni Benjamin Netanyahou, ni Naphtali Bennett ni Ouri Ariel ne les prennent en compte mais on aurait pu attendre des médias qu'ils discernent le vrai profil de cette population fragilisée, en majorité d'origine moyen-orientale ou sud-américaine, et pas le shmutznik* imaginaire avec sa belle mèche de cheveux.

Les médias doivent s'opposer à ce système, se rebeller contre lui. Pas le suivre à la traîne. Sans cela, ils s'associent à l'abandon des habitants proches de la frontière avec Gaza, à leur présentation comme symbole de l'éternelle souffrance à la guerre du peuple d'Israël, à leur aliénation et à l'exigence révoltante qu'ils en paient eux-mêmes tout le prix.

* [Membre d'un kibboutz rattaché au mouvement Hashomer Hatzaïr.- ndt]

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)