Yitzhak Laor - Haaretz, 26 août 2014
Sitôt réalisée
l'occupation des Territoires,
les discussions ont démarré
bon train au sein de
la hiérarchie politique et du renseignement, autour de l'expulsion
de centaines de milliers de réfugiés de la Bande de Gaza, dans
l'hypothèse où la région resterait sous contrôle israélien :
vers El-Arsh, vers l'Irak, vers le Maroc. Comme toujours, y prirent
part également des professeurs, pour consultation. Le professeur
Aryeh Dvoretzky proposa de transférer les Gazaouis dans les maisons
de ceux qui avaient fui la Cisjordanie en 67. « Vous provoquez
(ainsi) des dissensions internes entre les habitants eux-mêmes parce
qu'ils ne voudront pas d'un afflux de population sur leurs
territoires. De cette façon, vous vous débarrassez d'un surplus
d'habitants dans la Bande de Gaza et vous empêchez le retour des
réfugiés en Cisjordanie. »
La Bande de Gaza était
fichée comme une épine dans l'imaginaire sioniste. On ne savait
quoi en faire. Dans une tentative des plus « sérieuse »,
le Premier Ministre, Levi Eshkol, nomma Ada Sereni, qui avait
déjà un certain passé dans l'activité secrète, à la tête d'une
équipe chargée d'envisager comment se débarrasser de cette
population. Sereni croyait possible d' « évacuer »
un quart de million de personnes vers la Jordanie, pour un coût –
relativement – insignifiant. Lors d'une des discussions, Eshkol
déclara : « Je les verrais bien s'en aller tous, et même
sur la lune » (Tom Segev, « 1967.
Six jours qui ont changé le monde »). Si ce n'est
qu'Israël n'est pas totalement libre de faire ce qu'il veut et
qu'aucune autorité extérieure ne lui aurait permis de concrétiser
son désir de se débarrasser d'une population. C'est de là qu'ont
germé ces délires de destruction qui ont pris forme avec les
années.
Une occupation fait
naître de la résistance. Une occupation
brutale engendre une résistance brutale. Et aussi du
terrorisme. Israël – qui ne permettait pas même que des grèves
commerciales aient lieu dans les Territoires sans les frapper de lourdes sanctions :
fermeture de magasins, arrestations, torture – a bâti au fil des
années la seule voie sur laquelle il se réjouissait d'aller en
découdre : celle des « opérations ». Le meurtre
de deux enfants israéliens à Gaza au début de l'année 1971
constitua le signal pour l'unité « Shaked ». L'unité
« Rimon », placée sous le commandement de Meir Dagan,
fut elle aussi créée pour cette « opération ».
Torture, chasses à l'homme, emprisonnement, démolitions, assassinat
de civils dans leurs
baraquements ainsi que de quelques dizaines de membres de la
résistance armée. Cette glorieuse
« guerre contre le terrorisme », c'est Ariel Sharon qui
l'a menée. Des soldats qui avaient pris part à ce débroussaillage
en revinrent horrifiés. Notamment, par la vue de cadavres au
pare-choc des jeeps dans les rues.
Pourtant,
le consensus sur l'oppression dans la Bande de Gaza était solide,
parce qu'aucun parti sioniste ne soutenait une indépendance
palestinienne et moins encore une indépendance intégrant la Bande
de Gaza. D'où, très tôt, son enfermement et son lent étranglement.
D'où aussi la duperie sur la question du lien terrestre entre la
Bande de Gaza et la Cisjordanie, promis dans les accords d'Oslo. D'où
encore les compliments adressés à Sharon pour son plan de
« désengagement » (se débarrasser de Gaza). Des
massacres le précédèrent et d'autres vinrent ensuite. Des
centaines de Palestiniens ont été tués et des milliers ont été
blessés depuis 2004 dans les opérations « Arc-en-ciel »
(mai), « Jours de pénitence » (septembre – octobre),
« Pluies d'été » (de juin à novembre 2006), « Hiver
chaud » (février - mars 2008). Même ceux qui font profession
de victimes et ceux qui ont la mémoire courte et ne vivent que la
dernière guerre en date se souviennent de l'horreur que le
gouvernement Olmert a portée à un nouveau sommet avec l'opération
« Plomb durci » (hiver 2008-2009). Jamais il n'y a eu de
lien réel entre les événements et les coups portés par l'armée
israélienne en « riposte » : ils ne furent jamais
que des occasions de dévastations. La politique [israélienne] des
assassinats fournissant son déclencheur habituel.
Plus
l'oppression était féroce, plus la résistance se faisait radicale.
En comparaison avec le Hamas, le « Front populaire de
Libération de la Palestine » d'autrefois apparaît maintenant comme
un cercle de marxisme humanitaire. Mais la ténacité du Hamas dans
l'engagement actuel ne témoigne pas seulement de l'aveuglement de
nos dirigeants mais aussi du degré d'absence de choix des habitants
du ghetto assiégé et bombardé depuis des années.
Ceux
qui multiplient les vexations à l'adresse de Benjamin Netanyahou
pour son échec feraient bien de se détendre. Même si on nous a
présenté les « objectifs de l'opération » et même
s'ils n'ont pas été atteints, les planificateurs font toujours au
moins l'hypothèse d'un résultat concret : Gaza ne disparaîtra
pas ? Alors, nous tuerons là-bas, nous détruirons, « nous
les ramènerons à l'âge de la pierre », qu'ils passent encore
des années à se confronter au deuil, à la douleur de vivre parmi
des ruines, sans électricité ni eau. Après cela, ils tireront de
nouveau depuis leurs taudis, et nous dévasterons. Ils tireront. Nous
dévasterons. Mais les gens de « l'enveloppe de Gaza »
alors ? Le peuple est avec vous. Il n'y a pas d'appâts plus
formidables que vous !
(Traduction
de l'hébreu : Michel Ghys)