mercredi 17 décembre 2008

Dans une yeshiva au cœur du quartier Ajami, on planifie l’occupation du Mont du Temple

Kobi Ben-Simhon - Haaretz, 21 novembre 2008
Version anglaise - God's little acre

Le rabbin Eliyahou Mali, l’un des dirigeants de la yeshiva Atèrèt Cohanim, désire s’installer dans les cœurs. Il a établi dans le quartier Ajami, au cœur de Jaffa, une yeshiva avec des dizaines d’étudiants de Beit El, dont certains s’étaient déjà trouvés impliqués dans des échauffourées avec les voisins arabes. Provocation ? En fin de compte, avec ses étudiants, Mali nourrit des idées théoriques d’occupation du Mont du Temple. Et c’est dans cet esprit de coexistence que sera prochainement établi à Jaffa un quartier national-religieux.

Au lendemain de son entrée en fonction comme membre du conseil municipal de Tel Aviv - Jaffa, Omar Siksek n’est pas en mesure de sourire. Des gens entrent dans le bureau du président de l’Association pour les Arabes de Jaffa, rue Yefet, voulant fêter sa victoire, mais il n’a pas l’humeur à la fête. Il a le visage fermé. « Des arabophobes sont venus s’installer à Jaffa », dit-il. « Ils sont dangereux, ils sont capables d’embraser la rue à tout moment. Je crois que l’embrasement est tout proche. Si pas dans le mois, dans les deux mois à venir. Nous nous attendons à la répétition, ici, des incidents d’Acre. Ça ne fait pas de doute pour moi. »

Il y a environ un mois, a été établie au cœur du quartier Ajami une yeshiva appartenant au courant sioniste religieux. Depuis lors, Omar Siksek sent qu’il se trouve au seuil d’une nouvelle guerre de culture qui lui est imposée : « Nous n’avons pas de problème avec la religion juive », explique-t-il. « Il y a à Jaffa un grand nombre de synagogues et il y a toujours eu ici un respect mutuel entre les religions. Mais je n’ai pas envie que viennent habiter dans mon quartier des gens avec des idées extrémistes, qui veulent me faire partir de chez moi. Pendant que les étudiants de la yeshiva viennent résider à Jaffa, 500 ordres de démolition et d’expulsion pèsent sur les maisons d’habitants arabes, à Ajami pour la plupart. C’est un paradoxe troublant qui ne peut que conduire à un désastre. Cela fait 60 ans que nous vivons dans la coexistence – qu’avons-nous besoin maintenant de ce foutoir venu du Yesha [la Judée-Samarie, Cisjordanie des colons - ndt] ? »

Sur le toit de la yeshiva, située au bout de la rue de Toulouse, flotte le drapeau israélien. Le directeur et fondateur de la yeshiva, le rabbin Eliyahou Mali, se tient à côté de la porte en fer rouillé. Il ne paraît pas troublé. Ferme et décidé, il a quitté il y a deux mois sa maison de Beit El [colonie de Cisjordanie - ndt] et il habite aujourd’hui, avec son épouse Mical et leurs neuf enfants, rue de l’Etrog dans le quartier Ajami. Une quarantaine de jeunes étudiants l’ont suivi et, dès l’après-midi, ils remplissent la yeshiva et s’occupent de l’étude de la Guémara, de la Bible et de la loi rabbinique. Eliyahou Mali, leur professeur vénéré, compte bien en entraîner encore des centaines derrière lui.

La lutte change d’orientation

Le rabbin Eliyahou Mali, 51 ans, ancien membre du kibboutz religieux de Shlouhot, dans la vallée de Beit She’an, a enseigné durant dix ans dans la yeshiva Mercaz Harav, à Jérusalem. En 88, il a été nommé à la tête de la yeshiva Bnei David, préparatoire à l’armée, dans la colonie d’Ali, en Samarie. Il compte aujourd’hui parmi les dirigeants de la yeshiva Atèrèt Cohanim, à Jérusalem-Est, à la tête de laquelle se trouve le rabbin Shlomo Aviner, une yeshiva dont les membres se sont beaucoup occupés du peuplement par des Juifs et de la prise de contrôle de propriétés dans des quartiers arabes de la Vieille Ville de Jérusalem dans les années 80 et au début des années 90. Son frère, le rabbin Yehouda Mali, est l’un des dirigeants de l’association « Elad » qui œuvre au peuplement et au renouveau de la zone de la Cité de David biblique qui constitue aujourd’hui une partie du quartier de Silwan.

« Je veux le calme et ça ne m’intéresse pas de faire mousser l’ambiance. Même à Aroutz 7­ [radio et site Internet liés aux colons - ndt] j’ai refusé une interview », a dit le rabbin Eliyahou Mali qui a refusé d’être interviewé pour cet article. Au cours de deux brèves rencontres avec lui, il n’a cessé d’insister sur le fait que ses étudiants et lui « œuvrent à Jaffa sur les voies de la paix. Cela ne nous intéresse absolument pas de porter atteinte à quelqu'un ou d’entrer en conflit avec les Arabes, même s’il y en a parmi eux qui essaient de nous provoquer, qui s’approchent en voiture de la yeshiva et lancent des injures ».

Cependant, à suivre les déclarations d’Eliyahou Mali au fil des derniers mois, on découvre qu’Omar Siksek a effectivement quelques bonnes raisons de s’inquiéter du nouveau résident. Dans une interview accordée en avril dernier à « HaTzofeh » [le ‘journal du sionisme religieux’ - ndt], Eliyahou Mali racontait que « suite à l’expulsion du Goush Katif [colonies de la Bande de Gaza - ndt], on m’a proposé de fonder la yeshiva. Pendant cette même période, mon épouse et moi nous étions engagés dans notre examen de conscience. Nous réfléchissions à ce que nous pourrions faire dorénavant comme amendement après ce qui s’était produit là-bas. Durant la période du ‘désengagement’, nous sommes descendus dans la plaine côtière, à Ramat Hasharon, pour discuter avec des gens à l’approche des moments décisifs du processus de ‘désengagement’. Nous avons pris conscience de ce que la majorité du peuple d’Israël est installée entre Hadera et Guedéra. C’est là aussi que sont prises les décisions… Notre conclusion fut alors, sans avoir pris encore de décision concrète, de déménager de Beit El vers le Goush Dan [région de Tel Aviv], avec d’autres familles et de commencer à agir. Nous avons discuté avec des amis et l’idée s’est enracinée chez de nombreuses familles. Nous leur avons expliqué que nous avions mené une grande entreprise dans les ‘localités’, durant les 30 dernières années, mais qu’il fallait aujourd’hui déplacer la lutte vers un autre lieu. »

Dans ses cours, qui sont diffusés sur le site Internet de la yeshiva Atèrèt Cohanim, Eliyahou Mali fournit une explication de son nouveau projet à Ajami. C’est ainsi que dans un cours portant sur les caractéristiques des guerres de Saul et leurs racines spirituelles, il explique à ses étudiants que « il y a un royaume de préparation et il y a un royaume d’éternité. Bien sûr, lorsque vous avancez d’une manière graduelle, vous commencez par des guerres défensives et ensuite, vous vous lancez dans des guerres offensives. Et bien sûr, lorsque vous construisez une conscience nationale, vous la construisez avant tout au niveau de ses fondations – au niveau existentiel. Il y a une guerre de nécessité existentielle par opposition à une guerre de mission.

« Par exemple toi », dit Eliyahou Mali en s’adressant à un de ses étudiants, « tu n’as pas de problème avec l’idée d’occuper le Mont du Temple, de révoquer le waqf, d’enlever la mosquée d’Omar et de commencer à bâtir le Temple, d’accord ? Mais quelqu'un d’autre qui habite le nord de Tel Aviv te dira : ‘Tu es tombé sur la tête ?’ Il te dira que tu mets en danger toute l’entreprise sioniste, par ton comportement irresponsable. Il pense que le fanatisme qui ne prend pas en compte la réalité peut aisément amener sur nous la destruction. C’est pourquoi tu es, selon lui, extrêmement dangereux et il faut te mettre en prison pour sauvegarder l’Etat que nous avons obtenu après deux mille ans, parce que nous n’avons pas écouté les religieux, les rabbins. Tu comprends quel regard ils portent là-dessus ? »

La conquête du pays est plus vivante que jamais dans les cours d’Eliyahou Mali. « Construire la conscience nationale, c’est un processus progressif et lent », dit-il, « et d’ici que tu arrives à ce que le peuple tout entier soit avec toi, tu ne fais pas cela sans descendre à Tel Aviv. Il n’y a rien à faire. Si tu continues à t’enfermer à Jérusalem et dans les colonies, et à parler d’une manière arrogante, cela ne t’aidera à rien. Tu restes de ton côté et eux du leur, sans connexion et sans changement général au sein du peuple et de la conscience du peuple. Nous nous trouvons devant un problème. »

Selon lui, les dirigeants du courant national-religieux ont, eux aussi, échoué. « L’attitude dominante quand il s’agit d’affronter les problèmes, c’est un coup ‘bang’ et puis fini. Avec la méthode d’extinction des incendies, solution superficielle. Si le gouvernement veut retirer des ‘localités’, quelle est la méthode adoptée ? Des manifestations monstres. Mais avez-vous ainsi guéri la génération, quand vous avez essayé d’amener des milliers et des milliers de personnes pour faire obstacle, de manière ponctuelle, à cet acte qui découle en réalité d’un échec spirituel général auquel vous n’avez pas tenté de remédier ? Vous êtes descendus à Tel Aviv, mais quand ? A l’occasion d’une manifestation sur la place Rabin ? Pendant que toute la population était assise chez elle, à regarder la télévision ? Ou bien êtes-vous entrés dans les quartiers et avez-vous enseigné la Torah à la masse et propagé la Torah ? Il faut changer de méthode et le changement de méthode est psychologique. Ce n’est qu’alors que nous obtiendrons des résultats. En ce moment, nous ne pouvons nous dissimuler le fait désolant que nous avons perdu la bataille. C’est la réalité. Et cela ne servira à rien de se raconter que nous avons gagné avec l’amour. Chers amis, nous avons perdu. Et il faut analyser la cause et en tirer les conséquences. »

Un cocktail déplaisant

Ces paroles tenues par Eliyahou Mali devant ses étudiants relèvent d’un long examen de conscience mené au sein du sionisme religieux. Le phénomène de la création de noyaux d’étude de la Torah dans des localités présentant un caractère laïque à l’intérieur de la Ligne Verte a commencé parallèlement au démarrage de l’installation dans le Yesha [Judée - Samarie - Gaza / ndt] – dès 1968, des étudiants du Mercaz Harav ont fondé un noyau de familles religieuses et une yeshiva offrant un programme combiné avec le service militaire à Kiryat Shmona ; dès les années 80, des noyaux d’étude de la Torah arrivaient à Yerouham, Eilat, Tsfat et Beit Shemesh, et dans les années 90, dans des villes comme Tel Aviv et Ramat Gan. L’orientation prise par ces noyaux et yeshivot de pénétrer dans des villes mixtes est un phénomène marginal et plus tardif qui s’est renforcé ces dernières années.

« Aujourd’hui, plus que dans le passé, il y a dans les villes mixtes, une sévère escalade dans les rapports entre Juifs et Arabes », dit Elie Rekhess, chercheur au Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel Aviv et éditeur du livre « Villes mixtes en Israël ». « La situation est extrêmement explosive. Il se déroule ici un processus où un mélange de problèmes socio-économiques au sein de la population arabe se heurte à un réveil national-religieux juif. Cela fait un cocktail déplaisant. »

Elie Rekhess est opposé au phénomène de création de noyaux d’étude de la Torah et de yeshivot dans les villes mixtes. « L’entrée d’une yeshiva à Ajami est clairement une provocation, c’est une nouvelle colonie, modèle 2008. La présence juive dans les Territoires [occupés] est déjà organisée et maintenant, ces mêmes gens qui entrent dans les quartiers arabes veulent s’assurer qu’à l’intérieur de la Ligne Verte, le caractère juif sera préservé. Ils s’amènent sciemment sur un baril de poudre où la première allumette peut provoquer une énorme déflagration. Une telle yeshiva à Jaffa ne crée pas la base d’une coexistence, au contraire, quand un rabbin de [la colonie de] Beit El se fait une place au cœur d’un quartier arabe, il pose un geste politique. Son message est très clair. »

Le député Arieh Eldad [Union Nationale - Parti National Religieux – ndt] voit les choses autrement. « Le fait même de cette opposition des Arabes à l’entrée de Juifs dans un quartier, c’est un culot arabe comme il n’en est pas, c’est d’un racisme fou », répond-il aux critiques. « Celui qui vient dire que Jaffa est une ville arabe et qu’il est interdit à des Juifs de s’y installer est un antisémite et un raciste islamiste. Des Juifs qui critiquent une yeshiva comme celle-là sont des anti-sionistes. Je ne comprends pas pourquoi il est permis à des Arabes de déménager de Nazareth à Nazareth-Ilit, de quartiers de Jérusalem-Est à la Colline Française, de venir à Carmiel, et interdit à des Juifs de venir à Ajami. Les déclarations contre la yeshiva caractérisent une partie de la population arabe qui souhaite effacer le caractère juif de l’Etat. Des gens comme ça, il faut les expédier d’ici, il faut tuer dans l’œuf ce phénomène. Je ne pense même pas que ce sont des traîtres, ce sont tout simplement des ennemis. Et les ennemis, on les combat. »

La cérémonie d’inauguration de la yeshiva, il y a un mois, avec pour apogée l’entrée du rouleau de la Torah, s’est accompagnée des protestations d’une quarantaine de manifestants arabes. Le président du quartier d’Ajami, Kamal Agbariya, dont la maison est adjacente à la yeshiva, était parmi les manifestants. « Nous sommes venus dire que personne ne sera notre maître chez nous, que personne ne nous imposera d’ordre dans notre espace de vie. Ce n’était en fait que le début. Ces dernières semaines, il y a déjà eu au moins quatre cas de harcèlement mutuel entre jeunes Arabes et étudiants de la yeshiva. Ces incidents ont comporté ou des injures, ou de la violence physique, ou des jets de pierres. Les relations ne cessent de se tendre. Selon l’expression des habitants d’Ajami, l’arrivée des étudiants de la yeshiva dans le quartier, c’est comme l’arrivée d’un régiment de soldats. Les habitants perçoivent cette yeshiva, qui offre un programme combiné avec le service militaire, comme le bras religieux du pouvoir dont l’objectif caché est la judaïsation de Jaffa. »

C’est notre maison à tous qui s’embrasera

La yeshiva n’est qu’une partie d’un nouveau système de relations qui se trame entre le courant national-religieux et la ville de Jaffa. L’année passée, à l’initiative de l’association « Rosh Yehudi » [‘Tête juive’], dont l’objectif est « l’approfondissement de l’identité juive dans toutes les couches de la population », a été fondé un noyau d’étude de la Torah dans le quartier de Jaffa Dalet. « Ce qui a commencé comme un rêve lointain, avec quelques familles isolées, acquiert petit à petit un ancrage sur le terrain », écrit Mikhal Atias, membre de ce noyau, sur le site Internet de celui-ci. « Le noyau de Jaffa, créé il y a moins d’un an, ne cesse de se développer. Sur la courte période de temps écoulée depuis sa création, le noyau a réussi à embrasser plus de dix familles. Voyant que cela marchait bien, les membres du noyau ont commencé à acheter des appartements à cet endroit, renforçant ainsi son existence. »

Le président de « Rosh Yehudi », qui en est aussi l’un des principaux donateurs, est le promoteur immobilier Israël Zeira, propriétaire de l’entreprise de construction « Baémouna » qui construit et vend des appartements à destination du public national-religieux. Outre l’activité de la société dans des villes comme Beit Shemesh, Elad et Jérusalem, « Baémouna » a commencé à développer des projets dans des villes mixtes. A Lod, par exemple, Israël Zeira a établi quelque 80 appartements près des quartiers arabes. « Nous avons pour perspective d’amener des familles appartenant au courant national-religieux à Tel Aviv, afin qu’elles se mêlent aux jeunes laïcs », dit Israël Zeira. « A Jaffa, nous sommes venus pour soutenir les Juifs, pas à cause des Arabes. Les Arabes, ce n’est qu’un symptôme. Il y a un phénomène regrettable par lequel des Juifs abandonnent Jaffa du fait de la détresse socioéconomique. Nous sommes venus les encourager, leur donner une aide sociale. Nous sommes venus insuffler une force spirituelle comme nous le faisons en bien d’autres endroits du pays. A Jaffa, il y a une tendance post-moderne qui mêle élèves juifs et arabes, par exemple. Nous pensons que ce n’est pas approprié et que les écoles doivent être séparées. »

Israël Zeira recommande de ne pas s’alarmer de la réaction de la communauté arabe. « Je ne m’excuse pas pour ce que je fais, j’en suis fier. La communauté nationale-religieuse est une communauté de qualité ; partout où elle va, elle apporte la prospérité. A Ramat Gan, 200 familles ont fait fuir les criminels du quartier de Ramat Amidar ; à Lod, nous avons 200 familles pour lesquelles nous avons bâti un beau projet de logements. Ce processus atteindra Jaffa également. Si nous réunissons encore des gens, alors nous construirons peut-être aussi des logements pour eux. »

L’ambition de fonder un projet de logements à Jaffa est déjà passée au stade de la réalisation. Itai Granek, directeur du noyau d’étude de la Torah, organise ces jours-ci un groupe pour l’achat d’un projet de logements au 140 du boulevard de Jérusalem. Fin septembre, il a publié, sur un des sites Internet de courtage en immobilier, l’annonce suivante : « En voie de constitution : groupe d’achat pour la communauté nationale-religieuse à Jaffa, d’un projet de 270 unités de logement, comprenant des synagogues, des bains rituels et des jardins d’enfants. A partir d’un noyau social existant d’étude de la Torah. Dépêchez-vous de vous enregistrer. »

« Tout doucement, sans que nous y prenions garde et pourtant sous notre nez, des noyaux provocateurs renforcent leur mainmise sur le terrain et attisent la haine et la suspicion entre les populations juive et arabe », dit Meital Lehavi qui dirige la liste Meretz à la municipalité de Tel Aviv-Jaffa. « Je ne suis pas sûre que les habitants de la ville sont conscients de cette marche vers la judaïsation de Jaffa par des ‘colons’ juifs qui se considèrent évidemment comme les continuateurs de la génération des pionniers et assécheurs de marais. De même qu’on trouve à justifier le recours à ces arguments à Kedoumim, Itamar, Shilo et la nuée d’autres avant-postes illégaux, on commence aussi à pouvoir entendre semblables justifications pour les efforts de judaïsation des quartier de Jaffa. Mais celui qui croit qu’il réussira à saper la stabilité des rapports entre Juifs et Arabes à Tel Aviv-Jaffa, en sera pour ses frais : Jaffa ne sera pas Acre. Les habitants de Tel Aviv-Jaffa continueront de renforcer ce qui relie et unifie, contre la division. Yesha [la Cisjordanie des colons - ndt], ce n’est vraiment pas ici. »

La députée [travailliste] Nadia Hilou, présidente du lobby des villes mixtes auprès du Parlement israélien, est déterminée à arrêter, à Jaffa, les tendances à faire mousser. « Mon expérience de la vie à Jaffa, enfant, était totalement différente de ce qui se passe aujourd’hui. Le quartier était mixte au plein sens du terme. Nous faisions les fêtes ensemble, ma mère préparait des gâteaux spéciaux pour Pessah et des paquets de chocolat pour la Noël. Le jour de Kippour, j’avais une amie qui m’apportait un étrog [fruit utilisé pendant la fête juive de Soukkot - ndt]. Dans les années 60, nous nous déguisions tous les ans, à la fête juive de Pourim. Cela ne partait pas de l’idée de renoncer à votre identité, mais de l’idée que vous associez les autres et que les autres vous associent. »

Pourtant, à un certain moment, Ajami a commencé à se vider de ses habitants juifs. « Des familles juives devenues plus solides socioéconomiquement parlant, se sont mises à quitter le quartier », raconte Nadia Hilou. « Dans les années 80, le quartier s’est quasiment vidé des Juifs partis, pour l’essentiel, à Holon et Bat Yam. C’était vraiment fort négligé, ici. Mais les Arabes sont restés et ont créé un mélange démographique intéressant où vivent ensemble des plus basses aux plus hautes couches sociales. Aujourd’hui, vivent dans le quartier des avocats, deux juges et des chirurgiens, à côté de délinquants. Ce n’est que dans les années 90 que les Juifs ont commencé à revenir à Jaffa, mais il s’agissait alors d’une couche sociale solide et riche : des Juifs qui voyaient dans Jaffa un investissement immobilier. C’est alors que des projets comme ‘Andromède’ ont surgi. Ces gens ne menaient et ne mènent pas une vie de communauté avec les Arabes – non pas par malveillance mais simplement, ils envoient leurs enfants dans des écoles privées, si bien qu’il n’y a pas de liens. »

De l’avis de Nadia Hilou, l’arrivée à Jaffa de la communauté nationale-religieuse représente un nouveau défi pour la trame, changeante et sensible, de la vie. Les événements d’Acre l’ont amenée, il y a trois semaines, à prendre l’initiative d’une rencontre urgente entre le rabbin Eliyahou Mali et des religieux musulmans et chrétiens de Jaffa. « Un jour, une mère est venue me voir et elle m’a parlé d’une confrontation verbale qu’elle avait eue avec un étudiant de la yeshiva qui avait dit à son fils : "Nous vous ferons déguerpir d’ici" », raconte Nadia Hilou. « J’ai alors décidé de téléphoner au rabbin Eliyahou Mali. Silence à l’autre bout du fil. Puis je lui ai expliqué que je voulais organiser une rencontre entre dirigeants, trouver un canal pour une collaboration qui empêche les événements d’Acre de filtrer jusque Jaffa. Il suffirait d’une quelconque friction qui prenne une autre direction pour que notre maison à nous tous s’embrase. »

Retour à octobre

Le groupe des dirigeants locaux s’est rencontré chez Eliyahou Mali. « Cette invitation a immédiatement fait tomber la tension », raconte Nadia Hilou. « Nous étions assis chez lui, dans une petite maison modeste. Il a ouvert la rencontre en disant enseigner à ses étudiants l’amour, l’acceptation de l’autre et le renforcement de la foi en dieu. »

Cela vous a rassurée ?

« Vous voyez, il se peut que sur mon chemin de conciliation, soient créées à Ajami deux autres yeshivot ou même quatre. Mais avons-nous la force de les faire s’en aller ? Conviendra-t-il que quelqu'un se lance dans la bataille ? Je pense que non. Résister ne résoudra pas le problème. Jaffa est judéo-arabe et nous ne sommes pas opposés à ce que des Juifs viennent y habiter. Ce n’est pas ça le problème. Le problème commence quand il y a d’autres intentions, cachées, contre la population arabe. C’est comme ça qu’il y a, à Jaffa, des gens comme Omar Siksek qui ne pensent pas comme moi et qui considèrent qu’il faut se battre. Je reconnais que je ne voulais pas consacrer trop de réflexion à cela. J’avais envie de croire ce que me disait le rabbin Eliyahou Mali. Je pense que c’est commode de croire, que c’est, en un certain sens, la voie de la facilité. J’ai peur de ressasser des pensées et d’arriver à d’autres conclusions. »

Comme ?

« Une vraie peur. La vie en commun a, depuis toujours, été très bonne, mais durant l’Intifada al-Aqsa, en 2000, des policiers ont ouvert le feu à Jaffa, des balles me sont passées au-dessus de la tête. C’est l’expérience la plus dure que j’ai vécue. Tout le pays s’embrasait. A Jaffa aussi, on a mis le feu à des pneus et barré des rues, mais entre les habitants juifs et arabes de Jaffa, il n’y a pas eu de confrontation. Il y avait un conflit et de la tension, mais pas de heurts. La vie s’est poursuivie. »

Mais cela a laissé des traces.

« De rudes traces. J’habite à la limite de Bat Yam et de Jaffa. Lors du deuxième soir des tensions dans la ville, j’ai vu des soldats dans ma rue. Je ne pensais pas que c’était sérieux mais apparemment, ils étaient en état d’alerte. A une heure du matin, nous avons été réveillés en entendant des cris menaçants de ‘Mort aux Arabes’. Des manifestants juifs de Bat Yam étaient sortis sans chemises, avec des bâtons, hurlant à tue-tête. Ils voulaient entrer dans Jaffa en passant par ma rue. A ce moment, j’ai téléphoné au représentant de la communauté arabe de Jaffa pour qu’il alerte les habitants. Il m’a dit : ‘C’est en ordre, nous les attendons, qu’ils viennent’. J’étais abasourdie. Par chance, la police barrait les deux côtés, les empêchant de se rencontrer. Aujourd’hui, je travaille dans la peur ; je ne sais pas où un conflit religieux peut mener. Ça me fait peur. J’ai peur que ça ne se répète. »

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)